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Malaisie : Anwar Ibrahim est-il à la hauteur de ses ambitions ?

Anwar Ibrahim dénonçant les fraudes électorales lors des élections parlementaires de mai 2013. Wikimédia Commons. DR.
Anwar Ibrahim dénonçant les fraudes électorales lors des élections parlementaires de mai 2013. Wikimédia Commons. DR.
Le Premier ministre de Malaisie Anwar bin Ibrahim est aux affaires depuis bientôt quatre ans. Ce survivant politique a résisté aux multiples offensives pour le mettre à l’écart, y compris trois séjours en prison d’une dizaine d’années au total, et de longues périodes d’inéligibilité. Anwar a toujours affiché de grandes ambitions de réforme pour transformer la Malaisie en une démocratie musulmane prospère. Mais les résultats tardent et la prochaine échéance électorale est dans moins de deux ans.
« L’Iran a autorisé les navires battant pavillon malaisien à franchir le détroit d’Ormuz, » annonce Anwar dans une allocution télévisée le 26 mars dernier, dix jours avant le cessez-le-feu conclu entre l’Iran et les États-Unis. Cette autorisation spéciale résulte des « liens fraternels » qui lient ces deux pays musulmans. Anwar soutient par ailleurs « le droit de l’Iran à défendre sa souveraineté. » Des annonces qui confirment l’ancrage fort du Premier ministre malaisien dans les racines islamiques d’un pays multiethnique dont 60% de la population est de langue malaise et de religion musulmane.

Anwar le survivant

Anwar est devenu Premier ministre de la Malaisie en novembre 2022, à l’âge de 75 ans, après plus de trente ans d’une féroce bataille politique avec son mentor, puis son principal ennemi Mahathir. Né à Penang dans une île dont près de la moitié de la population est d’origine chinoise, il affiche très tôt ses convictions religieuses en devenant président de l’Union nationale des étudiants musulmans de Malaisie en 1971, à l’âge de 24 ans, puis président du Mouvement de la jeunesse musulmane de Malaisie. Anwar est co-fondateur de l’Institut International pour la pensée islamique aux États-Unis en 1981.
Il passe vingt mois en prison sans procès en 1974-1975 au titre de la loi sur la sécurité intérieure, une loi d’exception héritée de la colonisation britannique. Le motif de cette arrestation était sa participation aux protestations étudiantes contre la pauvreté et la famine en zones rurales.
Anwar rejoint en 1982 le principal parti au pouvoir, l’Organisation nationale des Malais unis (avec le sigle UMNO en anglais), dirigée par Mahathir. Élu député en 1982, il gravit rapidement les échelons du pouvoir, devenant ministre de la Culture dès 1983, puis ministre de l’Agriculture en 1984 et de l’Éducation entre 1986 et 1990 avant de devenir ministre des Finances, puis vice-premier ministre en 1993. Sa gestion de la crise asiatique de 1997 en tant que ministre des Finances lui vaut d’être élu président du comité de développement de la Banque Mondiale en mars 1998.
La chute d’Anwar commence six mois plus tard et elle est très brutale. Il était devenu un successeur potentiel brillant et trop indépendant pour le Premier ministre en exercice, Mahathir, ce que celui-ci ne pouvait admettre. Il est forcé de quitter le gouvernement le 2 septembre, exclu immédiatement de l’UMNO et placé en détention sans procès 3 semaines plus tard.
Il est sévèrement battu en prison par le chef de la police en personne, avant d’être condamné en avril 1999 à 6 ans de prison pour corruption, puis à 9 ans de prison pour sodomie. L’homosexualité est soumise à des sanctions pénales en Malaisie. L’accusation portée contre Anwar, musulman pratiquant, marié et père de cinq enfants, était manifestement choisie pour le décrédibiliser.
Les deux peines sont annulées par la cour fédérale et Anwar sort de prison en septembre 2004. Son retour en politique reste entravé par les procédures d’appel concernant son procès pour corruption, qui le rendent inéligible jusqu’à l’issue finale de ces procédures.
Il est de nouveau arrêté en 2008 sur de nouvelles accusations de sodomie, puis acquitté en 2012 avant d’être recondamné en appel, puis par la cour fédérale, à cinq ans de prison. Il sort finalement de prison après un pardon royal en 2018, au moment où l’opposition remporte une victoire historique aux élections parlementaires, qui met fin aux 61 ans de règne de l’UMNO.
Par un étonnement retournement de l’histoire, la coalition d’opposition qui s’appelle Pakatan Harapan (« alliance de l’espoir » en malais) est alors dirigée par Mahathir, âgé de 93 ans, qui avait quitté l’UMNO au moment où un gigantesque scandale de corruption impliquait le Premier ministre en exercice Najib Razak. C’est alors Mahathir qui demande un pardon royal pour Anwar, tout en redevenant lui-même Premier ministre. Il promet de passer le relai à Anwar dans un délai de deux ans, puis change d’avis, et Anwar devra attendre le résultat des élections législatives suivantes pour devenir Premier ministre en novembre 2022 à l’âge de 75 ans.

Anwar et le post islamisme

Dans son livre Le renouveau islamique (Islamic Revivalism en anglais), Anwar explique les motifs de son activisme musulman lorsqu’il était étudiant : « Nous étions impatients et en colère face au sort des malais, à leurs problèmes d’éducation, de santé, de développement rural. Il semblait n’y avoir ni fondation morale ni valeurs spirituelles. Nous nous sommes tournés vers l’islam pour remplir ce vide et rechercher des solutions. »
L’Islam d’Anwar se veut inclusif et compatible avec les valeurs occidentales. Dans un autre ouvrage intitulé Rethinking Ourselves, il souligne que « les valeurs occidentales de justice, liberté et démocratie […] rejoignent des valeurs cardinales de l’Islam telles que ihsan (vertu), rahmah (compassion) et adl (justice). » Anwar se réclame de la génération « Merdeka » (celle de l’Indépendance), pour laquelle l’affirmation de l’identité malaise était compatible avec le multiculturalisme et l’inclusion des minorités.
Une conviction qu’il conserve comme Premier ministre. En avril 2025 devant un parterre d’étudiants de l’Université internationale islamique de Malaisie, il déclare : « La Malaisie est majoritairement musulmane à 60%. L’Islam est la religion de notre fédération, mais nous avons 40% de non-musulmans. Voulez-vous que je sois un héros en simplement abusant des non-musulmans ? Est-ce que c’est vraiment une façon islamique d’agir ? »
Mais Anwar fait face politiquement à la montée en puissance d’un islamisme radical incarné par le PAS (Pan-Malaysian Islamic Party), qui revendique l’application stricte de la charia. Très actif sur les réseaux sociaux et sur TikTok, le PAS attire les jeunes, qui auraient été plus de 35% à voter pour les partis membres de sa coalition lors des dernières élections.
Alors qu’il aurait sans doute préféré mettre progressivement un terme aux politiques de discrimination positive en faveur des malais de souche (les bumiputeras ou fils du sol, qui sont musulmans), Anwar a consolidé cette politique en fixant de nouveaux objectifs. Le « Bumiputeras Economic Transformation Plan 2035 » vise à augmenter la part des Bumiputeras dans les emplois hautement qualifiés à 70% (contre 61% en 2022), porter la part des entreprises appartenant à des Bumiputeras à 15% du PIB (contre 9% en 2022), et la part du capital des entreprises privées qu’ils détiennent à 30% du total.
Cette politique se veut non exclusive et tournée vers la réduction de la pauvreté, mais elle incite les minorités chinoises et indiennes, voire une partie des élites malaises, à se former ou faire carrière à l’étranger. Le « brain drain » représente près de 6% de la population active et touche tout particulièrement les emplois hautement qualifiés. Plus d’un million de malaisiens qualifiés travaillent dans la cité-État voisine de Singapour, et peu retournent au pays.
Sur le plan des valeurs familiales, Anwar n’a rien fait pour assouplir les règles islamiques à l’égard des minorités sexuelles, invoquant la nécessité de respecter le sentiment majoritaire dans son pays. Là encore, il reste en position défensive face aux attaques des islamistes. En janvier 2023, lors d’une interview à la radiotélévision malaisienne, il souligne : « parfois mes opposants disaient que, si je devenais Premier ministre, l’Islam serait ruiné, le sécularisme et le communisme prendraient pied, et que les droits LGBT seraient reconnus. C’est une illusion. Ceci n’arrivera pas sous mon gouvernement. »

Les limites de l’Oumma (communauté des musulmans)

Sur le plan international, Anwar veut être à l’avant-garde de la défense des musulmans dans le monde. De fait, la Malaisie est, au sein de l’Asean, le pays qui a pris les positions les plus tranchées sur l’offensive israélienne à Gaza, puis en Iran ou au Liban. Trois semaines après les atrocités du 7 octobre 2023 commises par le Hamas en Israël, Anwar prend la tête d’une manifestation de près de vingt mille personnes à Kuala Lumpur avec pour slogan « la Malaisie se tient aux côtés de la Palestine. »
Il décrit devant le parlement les combattants du Hamas comme des « combattants de la liberté » et refuse de rompre les liens avec la branche politique du Hamas en dépit des pressions américaines. Dès décembre 2023 les navires israéliens n’ont plus l’autorisation de faire escale dans les ports du pays. L’assassinat en juillet 2024 par le Mossad de l’un des leaders du Hamas, Ismail Haniyah, qu’Anwar avait rencontré lors d’une visite au Qatar, amène le gouvernement à organiser une nouvelle manifestation de masse propalestinienne à Kuala Lumpur.
La détermination d’Anwar est cependant moins visible lorsque les liens économiques du pays avec les investisseurs américains sont en jeu. Quand le fonds d’investissement BlackRock, connu pour ses liens avec Israël, prend en juillet 2024 une participation dans la société publique Aéroport de Malaisie, Anwar défend l’opération devant les critiques de l’opposition.
C’est surtout face à la Chine, et à l’oppression des Ouïghours dans la région du Xinjiang, que les sentiments pro-musulmans d’Anwar laissent place à la raison d’État. Il met la Chine au premier rang de ses priorités, la visitant quatre fois depuis sa nomination comme Premier ministre. Il favorise des investissements chinois massifs dans les technologies de l’information, en particulier sur l’Île de Penang dont il est originaire.
Conscient du sort de la communauté Ouïghoure, il avait reçu début 2023 Abdul Hakim Idris, président du Uyghur Research Center des États-Unis. Mais lors de sa première visite à Pékin en avril 2023 il déclare que « la question des Ouïghours relève des affaires intérieures de la Chine. » Dix-huit mois plus tard, lors d’une interview avec la chaîne Al Jazeera, il estime que « la question de Gaza doit être séparée de la question Ouïghoure. Ce qui se passe à Gaza peut être qualifiée de génocide, alors que ce qui se passe au Turkestan Oriental n’est pas un génocide. »

Anwar, la corruption et le népotisme

L’une des autres grandes ambitions d’Anwar dans ses projets de « Reformasi, » était de lutter contre le népotisme, la corruption et l’arbitraire politique dont il a été directement victime. La corruption avait pris des proportions abyssales dans les années 2010 avec l’un de ses prédécesseurs, Najib Razak.
Par ailleurs, l’un des éléments juridiques de l’arbitraire d’État est la loi anti-sédition héritée du colonialisme britannique, qui permet d’emprisonner sans procès pour une durée indéterminée. Or non seulement le gouvernement d’Anwar n’a pas modifié ou mis fin à cette loi, mais il l’a renforcé en 2025 selon Human Rights Watch, qui critique également la nouvelle loi sur la communication. Celle-ci impose aux réseaux sociaux une autorisation annuelle de diffusion qui fait peser une menace sur les médias indépendants alors que la presse écrite est déjà sous contrôle gouvernemental.
S’agissant de la corruption, Anwar a gardé à la tête de la Commission anti-corruption son ancien président Azam Baki, en dépit de pratiques douteuses (collusion avec des intérêts privés) soulignées par Bloomberg et des demandes exprimées par certains membres de la coalition au pouvoir pour que la Commission fasse l’objet d’une enquête officielle.
Anwar est également sur la défensive en matière de népotisme. Sa fille aînée Nurul Izzah est élue députée entre 2018 et 2022 comme membre du Parti Keadilan Rakyat (parti de la Justice du Peuple) qu’il préside. Elle en devient président-adjoint (deputy president) en mai 2025 en l’emportant face au ministre de l’Économie, et apparaît dès lors comme son successeur potentiel.

Anwar et la prospérité pour tous

C’est sur le terrain économique et social qu’Anwar et le gouvernement malaisien ont obtenu les meilleurs résultats depuis fin 2022, sans pour autant entièrement convaincre la majorité malaise. La croissance a dépassé les 5% en 2024 et 2025, et les prévisions pour 2026 restent solides en dépit de l’impact de la guerre en Iran. Celle-ci n’affecte pas la Malaisie autant que ses voisins d’Asie du Sud-Est. Exportateur net de pétrole et de gaz naturel, elle peut contenir l’inflation par une augmentation massive des subventions à la consommation d’énergie, compensée par une hausse des recettes pétrolières et gazières.
Au cours des dernières années, la Malaisie a su créer un hub des semiconducteurs et des technologies de l’information par une intégration étroite dans les chaînes de valeur chinoises, taïwanaises et américaines. Plus de 25% du commerce extérieur du pays concerne les circuits intégrés, et des milliers d’emplois de haut niveau ont été créés dans cette filière. Le revenu par habitant du pays est désormais très proche du seuil retenu par la Banque Mondiale pour les pays à « haut revenu, » un seuil qui devrait être atteint d’ici 2030.
Sur le front social, Anwar augmente de 13% le salaire minimum dans les entreprises en 2025, le portant à 1 700 Ringgits (soit 375 €), ce qui le situe un peu au-dessus du salaire minimum à Shanghai. La protection sociale continue cependant à ne couvrir qu’une partie de la population. Le sort des migrants, qui représentent 8% de la population active et qui jouent un rôle essentiel dans l’industrie et la construction, reste peu enviable.
La classe moyenne elle-même est en situation de stagnation. Selon Johan Saravanamuttu, un spécialiste de politique économique interrogé par The Economist en novembre 2024, « le mouvement de Reformasi pouvait franchir les barrières ethniques car il allait de pair avec une classe moyenne malaise en croissance, mais depuis que cette classe moyenne est (numériquement) en stagnation, l’esprit de réforme s’est effacé et les politiques identitaires ont pris le relai, y compris une résurgence du fondamentalisme islamique. »
A la décharge d’Anwar, il faut rappeler qu’il est à la tête d’une coalition politique hétéroclite incluant, outre sa propre alliance, le Barisan Nasional qui est l’ancienne coalition dirigée par l’UMNO, ainsi que des partis régionaux des États de Sarawak et de Sabah. Autant dire qu’il a passé plus de temps à gérer les contradictions internes de cette coalition qu’à pousser des réformes d’ampleur. Lors des prochaines élections de février 2028 Anwar aura 80 ans. C’est encore jeune par rapport aux 93 ans de Mahathir lorsqu’il avait repris le pouvoir en 2018. Mais il lui faudra cette fois ci obtenir une réelle majorité au parlement pour imprimer réellement sa marque et mettre en œuvre les réformes dont le pays a besoin.
Par Hubert Testard

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A propos de l'auteur
Hubert Testard est un spécialiste de l’Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l’Asean. Il a également participé à l’élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu’il s’agisse de l’OMC ou des négociations avec les pays d’Asie. Il enseigne depuis onze ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l’analyse prospective de l’Asie. Il est l’auteur d’un livre intitulé "Pandémie, le basculement du monde", paru en mars 2021 aux éditions de l’Aube, et il a contribué en octobre 2022 à un ouvrage collectif intitulé "Le dossier chinois" aux éditions Le Cherche-Midi.