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Tournée de Macron en Asie du Sud-Est : faire exister la France et l’Europe

Emmanuel Macron. Selfie avec des étudiants à Jakarta. Crédit : X/ Emmanuel Macron
Emmanuel Macron. Selfie avec des étudiants à Jakarta. Crédit : X/ Emmanuel Macron
L’Asie du Sud-Est est en alerte rouge, entre l’offensive protectionniste américaine qui met en danger sa croissance et une menace géopolitique chinoise plus présente que jamais. La visite d’Emmanuel Macron dans la région visait à démontrer que la France et l’Europe ne devaient pas être oubliées et qu’elles pouvaient être des partenaires fiables au plan économique comme stratégique. Un pari plutôt réussi.
Emmanuel Macron s’est rendu en Asie du Sud-Est du 26 au 30 mai, commençant par deux jours à Hanoï au Vietnam, puis deux autres jours en Indonésie incluant un passage par l’ancienne capitale de Yogyakarta et le célèbre temple de Borobudur, enfin une journée à Singapour consacrée à des entretiens bilatéraux et à une intervention comme invité d’honneur de la rencontre stratégique annuelle intitulée « Shangri-la Dialogue ». Cette visite a été ponctuée d’une série d’accords, principalement économiques au Vietnam et militaires en Indonésie. Elle a également permis au président de la République d’esquisser une nouvelle version de la politique Indopacifique de la France, fondée sur la formation d’une alliance des puissances moyennes d’Asie et d’Europe.

Placer des contre-feux à Hanoï

Le Vietnam est en pleine ébullition sous la menace de sanctions économiques américaines massives – 46% de droits de douane annoncés le 2 avril, puis suspendus pour 90 jours – alors que les exportations du pays vers les Etats-Unis représentent 25% de son PIB. Selon Donald Trump, le principal dirigeant vietnamien, To Lam, secrétaire général du Parti communiste, n’aurait pas hésité à proposer lors d’une conversation téléphonique début avril d’annuler purement et simplement l’ensemble des droits de douane appliqués aux exportations américaines vers le Vietnam. Il aurait fait davantage en 24h qu’en huit ans de négociations avec l’Europe jusqu’en 2020, et dix ans de mise en œuvre de l’accord de libre-échange UE-Vietnam, qui maintiendra certains droits de douane pour les exportations européennes vers le marché vietnamien jusqu’en 2030 et au-delà.
D’autres annonces importantes – notamment des commandes aéronautiques massives auprès de Boeing par les compagnies aériennes vietnamiennes ainsi que l’accueil exclusif de Starlink– pouvaient donner le sentiment que le Vietnam était prêt à sacrifier l’Union européenne pour satisfaire Washington.
L’accord de libre-échange bilatéral avec l’Europe a lui-même surtout profité à Hanoï. Les exportations européennes vers le Vietnam ne couvraient que 22% des importations en provenance du pays en 2024, et l’excédent commercial vietnamien a progressé de 50% depuis la mise en vigueur de l’accord de libre-échange en 2020.
Source : Eurostat
Source : Eurostat
Un « deal » possible avec Washington faisant la part belle aux exportations américaines serait un coup dur supplémentaire pour l’équilibre des relations UE-Vietnam et la Commission européenne ne manquera pas d’exiger un traitement équivalent pour les exportations européennes si Hanoï en vient à faire de larges concessions à la Maison Blanche.
Emmanuel Macron est arrivé sur le sol vietnamien en « avance de phase » par rapport à ces futures secousses commerciales. Il était accompagné de la fine fleur de l’industrie française et les résultats obtenus en matière de contrats et d’accords de coopération sont consistants.
Le plus spectaculaire est le contrat pour la fourniture de 20 gros porteurs A 330-900 d’Airbus avec la compagnie low cost Vietjet Air pour un prix catalogue de 7,8 milliards de dollars. Ce contrat fait suite à une autre commande de 20 A 330-300 l’an dernier et permet à Airbus de défendre ses parts de marché face aux intentions d’achats massives pour 200 Boeing 737 faite récemment par la même compagnie, dont 50 pour sa filiale Thai Vietjet Air.
Dans un domaine stratégique car lié à la surveillance de l’espace face au grand voisin chinois, Airbus Defence and Space a signé une lettre d’intention pour la fourniture de satellites d’observation. Dans la pharmacie, Sanofi a noué un partenariat avec le gouvernement vietnamien pour le développement local d’une industrie de vaccination.
La France cherche également à se positionner sur le nucléaire et le transport ferroviaire, deux domaines où la compétition est rude et où la concurrence a pris une longueur d’avance. Dans le domaine du nucléaire civil, le Vietnam a désormais un programme ambitieux après avoir longuement hésité à se lancer. Des accords de partenariat ont déjà été signés avec l’américain Westinghouse, le russe Rosatom, un consortium japonais appelé JINED et le sud-coréen Kepco.
La France et le Vietnam ont par ailleurs signé un accord de coopération portant sur la modernisation du réseau ferré vietnamien, avec en ligne de mire le gigantesque projet de ligne à grande vitesse reliant Hanoï à Ho Chi Minh ville sur un tracé de 1540 kilomètres qui a été adopté par l’Assemblée nationale vietnamienne en octobre 2024. Là encore la concurrence promet d’être rude avec en première ligne le savoir-faire, la compétitivité prix et les moyens financiers colossaux de la Chine.
A signaler également l’investissement annoncé par le groupe CMA-CGM à hauteur de 527 millions d’euros pour un nouveau terminal portuaire à Haiphong dans le nord du Vietnam. Au total, Emmanuel Macron et sa délégation ont cherché à maximiser l’expérience et le savoir-faire français sur les grands projets qui structurent le développement économique et énergétique rapide du pays. Ils se sont appuyés sur le parapluie diplomatique que constitue l’accord de partenariat stratégique global signé l’an dernier lors de la visite en France de To Lam. Un parapluie dont on vérifiera la solidité quand on connaîtra l’impact de l’éventuel « deal » commercial global entre le Vietnam et Donald Trump.

Resserrer les liens stratégiques avec Jakarta

Si les grands projets économiques étaient au centre de la visite d’Emmanuel Macron au Vietnam, c’est le partenariat militaire et stratégique qui domine dans la relation avec l’Indonésie, hormis un accord de coopération signé par Eramet et le fonds souverain indonésien dans la filière de transformation du nickel. Le président de la République indonésienne, Prabowo Subianto, est un général de carrière au passé sulfureux, connu pour ses responsabilités dans plusieurs massacres en Papouasie de l’Ouest indonésienne, à Timor Leste durant la guerre d’indépendance et à Jakarta même lors des émeutes prodémocratie de 1998. Depuis son élection à la présidence de la République en octobre 2024, ce passé semble oublié et les droits de l’homme ne figuraient pas à l’ordre du jour des discussions bilatérales.
Prabowo est un peu francophone et plutôt francophile. Il a en commun avec Macron l’attachement au concept d’autonomie stratégique qui l’a conduit, en tant que ministre de la Défense depuis 2019, à rechercher activement un renforcement des capacités de défense du pays et une diversification de ses fournisseurs. Il a été le principal acteur du rapprochement militaire avec la France, décidant l’achat de 42 Rafales en 2022, dont le premier sera livré l’an prochain, et en 2023 l’achat de treize radars de surveillance à Thalès et de deux sous-marins de la classe Scorpène à Naval Group, qui seront assemblés en Indonésie.
Lors de sa visite, Emmanuel Macron a signé avec Prabowo Subianto une lettre d’intention qui pourrait ouvrir la voie à de nouvelles ventes de Rafales et de sous-marins, ainsi que des frégates de défense et d’intervention de la gamme Belharra. Si la France est un petit partenaire commercial de l’Indonésie – avec un volume d’échanges limité à 3 milliards de dollars – elle est devenue son second fournisseur d’armes derrière les Etats-Unis et devant la Corée du Sud.
Plus globalement, la France apparaît comme un acteur stratégique crédible en Asie-Pacifique. Deuxième fournisseur d’armes dans le monde entre 2020 et 2024 selon les données recueillies par le SIPRI (Stockolm International Peace Research Institute), avec une part de marché de 9,6%, la France a consacré un tiers de ses ventes d’armes à l’Asie-Pacifique, ses deux premiers clients étant l’Inde et l’Indonésie. Elle entretient également une présence militaire directe avec 8 000 soldats positionnés dans les différents territoires français de la région, ainsi qu’une coopération militaire active avec les principaux pays de l’Asean qui inclut des manœuvres conjointes, des accords permettant la présence directe de troupes et un renforcement de l’interopérabilité. La dimension globale des ventes d’armes françaises en Asie-Pacifique est comparable à celle de la Chine, mais beaucoup plus diversifiée puisque la Chine consacre près de 80% de ses ventes d’armes à un seul pays qui est le Pakistan. Il est donc naturel qu’Emmanuel Macron ait été l’invité d’honneur du Shangri La Dialogue organisé par l’IISS (International Institute for Strategic Studies) qui réunit chaque année à Singapour les responsables des questions de sécurité et de défense de la région.

Le dialogue de sourds du Shangri-La

Les principaux intervenants du Shangri-la Dialogue ont développé une analyse stratégique complètement différente qui prenait les allures d’un dialogue de sourds. Le secrétaire à la défense américain, Pete Hegseth, a présenté une vision très offensive de la présence américaine en Indopacifique, même s’il a rappelé que son pays « n’a pas et ne souhaite pas avoir d’ennemis permanents, et qu’il ne recherche pas le conflit avec la Chine communiste. Nous ne cherchons pas à dominer ou étrangler la Chine, et nous ne recherchons pas un changement de régime [à Pékin] ».
Mais pour Pete Hegseth, c’est la Chine qui « cherche à devenir une puissance hégémonique en Asie et qui a démontré qu’elle voulait altérer le statuquo régional ». « Xi Jinping a donné instruction à son armée d’être capable d’envahir Taïwan d’ici 2027 […] La menace que représente la Chine est réelle et elle est peut-être imminente ». Face à cette menace les Etats-Unis déploient une triple stratégie : avoir un positionnement avancé des troupes américaines en accord avec les partenaires des Etats-Unis. Les exemples cités concernaient notamment les Philippines, avec le déploiement du système de missiles antinavires appelé NMESIS réalisé conjointement entre la marine philippine et le troisième régiment des marines américains. D’autres exemples sont ceux de la modernisation du quartier général des forces armées américaines au Japon ou la poursuite des exercices à tirs réels de moyenne portée avec l’Australie.
Le second élément de la stratégie américaine consiste à soutenir l’effort de défense des pays alliés de la région. Le DOD (Department of Defence) a créé avec l’industrie américaine un Consortium de sécurité maritime qui développera des navires et des avions sans équipage chargés de la surveillance du domaine maritime. Ces nouveaux outils seront proposés aux partenaires des Etats-Unis dans l’ASEAN.
Le troisième axe consiste à développer une base industrielle commune par la création du PIPIR (Partnership for Indopacific Industrial Resilience) qui rassemble le DOD et 14 pays de la région. Cette structure de coordination permettra notamment la réparation et l’entretien des avions de chasse fournis par les Etats-Unis dans la région plutôt que sur le territoire américain, ainsi que l’élaboration de normes communes pour le déploiement de drones de dernière génération.
Le discours offensif et techniquement précis de Pete Hegseth n’a pas manqué de faire réagir la délégation chinoise. Handicapée par l’absence de son ministre de la Défense, cette délégation n’a pas eu les honneurs d’une intervention en séance plénière et c’est dans la session consacrée à la coopération et la sécurité maritime que s’est exprimé son représentant le plus gradé, le contre-amiral Hu Gangfeng. Ce dernier a souligné que certaines déclarations (visant manifestement celles de Pete Hegseth) étaient « complètement fabriquées, ressemblant à celle d’un voleur criant au voleur ». Il a rappelé que la Chine « s’opposait à l’unilatéralisme, aux pressions hégémoniques, et à la transformation des mers d’Asie-Pacifique en zones de jeux de pouvoir ». Tout en ajoutant que, sous le prétexte de défendre la libre navigation, certains pays « soutiennent délibérément les forces séparatistes qui réclament l’indépendance de Taïwan. Nous nous opposons fermement aux actions illégales qui créent la division, bloquent la réunification et affectent les intérêts vitaux des nations souveraines ».

La troisième voie proposée par Macron

L’intervention d’Emmanuel Macron lors du Shangri-la Dialogue fut la plus politique. Il a d’abord insisté sur le risques d’une vision bornée aux seules crises de voisinage, conduisant pour certains à mettre à équidistance la Russie et l’Ukraine, pour d’autres à donner les mains libres à Israël dans son offensive à Gaza ou pour les pays développés à ignorer les enjeux du climat.
Il a ensuite présenté la France comme un ami et allié des Etats-Unis et comme un pays prêt à coopérer avec la Chine en dépit d’un certain nombre de désaccords, avant de souligner sa vision de l’autonomie stratégique. « Nous voulons coopérer mais nous ne voulons pas dépendre, Nous ne voulons pas recevoir d’instructions au quotidien sur ce qui est permis ou pas. L’Europe et l’Asie ont un intérêt commun à suivre cette ligne de l’autonomie stratégique à un moment où s’érodent les anciennes alliances, dont la crédibilité est menacée », a-t-il souligné.
Il a poursuivi en expliquant que les enjeux stratégiques auxquels sont confrontées les deux régions du monde sont de plus en plus liés. Quelques années auparavant, Emmanuel Macron s’était opposé à une présence de l’OTAN en Asie, considérant que le traité devait être réservé à sa zone géographique. Mais « si la Chine ne veut pas que l’OTAN se préoccupe de l’Asie du Sud-Est, elle devrait empêcher la Corée du Nord d’être impliquée sur le sol européen », a-t-il insisté.
Il a souligné par ailleurs que l’effet d’échelle était central pour exister sur des sujets aussi essentiels que l’intelligence artificielle, l’espace, la cyber surveillance. L’Europe fait, selon lui, sa part du chemin pour acquérir une autonomie stratégique sur les plans de la défense, des hautes technologies, de la réindustrialisation, de l’énergie, des marchés financiers pour réduire ses dépendances et « dérisquer » son modèle.
Il a ensuite repris les propos tenus à Hanoï devant les étudiants de l’Université de sciences et techniques en faveur d’une alliance des puissances moyennes d’Asie et d’Europe. L’UE a besoin de s’allier avec l’Inde, l’ASEAN et d’autres pays d’Asie-Pacifique. « Si nous nous allions, nous représentons un tiers de la croissance globale…le temps des coalitions d’actions est venu. Construisons des coalitions pour un commerce ouvert, un environnement stable, un dialogue sur la façon de dérisquer nos modèles », a-t-il déclaré. Dans une zone très tournée vers le libre-échange, Emmanuel Macron n’a pas hésité à suggérer un rapprochement entre l’Union européenne et le CPTPP, cet accord de libre-échange transpacifique incluant douze pays que la Grande-Bretagne vient de rejoindre. Une suggestion audacieuse quand on connaît le très faible soutien politique au sein du parlement français sur les questions de libre-échange.
Concluant son intervention, il a reconnu que la crédibilité commune des Etats-Unis et de l’Europe en matière stratégique et vis-à-vis de l’Asie reposait sur leur capacité à régler convenablement le conflit en Ukraine.
Par Hubert Testard

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A propos de l'auteur
Hubert Testard est un spécialiste de l’Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l’Asean. Il a également participé à l’élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu’il s’agisse de l’OMC ou des négociations avec les pays d’Asie. Il enseigne depuis onze ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l’analyse prospective de l’Asie. Il est l’auteur d’un livre intitulé "Pandémie, le basculement du monde", paru en mars 2021 aux éditions de l’Aube, et il a contribué en octobre 2022 à un ouvrage collectif intitulé "Le dossier chinois" aux éditions Le Cherche-Midi.