Caricature
En mémoire de Yu fu, premier caricaturiste politique de l’histoire moderne de Taïwan
Initiateur des premières caricatures politiques post-loi martiale, le dessinateur Yu Fu (魚夫) est décédé lundi 30 décembre 2024, à Taïwan. A seulement 64 ans, terrassé par un cancer du foie foudroyant, la nouvelle de sa mort a surpris grand nombre de ses fans et de ses amis, dont l’auteure de ces lignes.
Le 11 janvier 2025, le président taïwanais Lai Ching-te s’est rendu dans une ville qu’il a dirigé par le passé, Tainan, non pas pour un événement politique mais afin de dire un dernier au revoir à celui qui parfois dans l’ombre, parfois en public, a contribué à propulser la démocratie et l’identité taïwanaises, et l’a soutenu depuis ses débuts.
« Ses critiques ont fait avancer le peuple taiwanais […] Ses commentaires et ses créations ont permis de diffuser la culture taïwanaise. Quel courage ! Quel talent ! Il suscite l’admiration. »
Dans le paysage médiatique et politique taïwanais, le nom de Yu Fu résonne avec une intensité singulière. Caricaturiste de renom, chroniqueur infatigable de la société insulaire, il a accompagné – souvent devancé – les grands tournants de la transition démocratique de Taïwan.
Mais dans le reste du monde, peu semblent avoir entendu parler de lui et ce même dans le cercle des étrangers vivant à Taïwan qui compte pourtant de nombreux amoureux de la culture de l’île. Pour l’avoir connu personnellement, je trouve cela dommage. Car à Taïwan, Yu Fu laisse derrière lui une œuvre prolifique, à la fois mordante et profondément enracinée dans la culture locale.
Une figure polymorphe de la scène culturelle taïwanaise
Yu Fu, de son vrai nom Lin Kui-you, ne se limitait pas à la caricature. Écrivain, critique culinaire, professeur d’université et animateur de télévision, il incarnait une figure polymorphe de la scène culturelle taïwanaise. Il n’est donc pas surprenant que, le 11 janvier dernier, à Tainan – la ville méridionale où il résidait – de nombreux amis et admirateurs soient venus lui rendre un dernier hommage.
Des funérailles à l’abri des caméras, avant que le président de Taïwan, lui-même, s’y rende et provoque l’émoi : « Les personnes présentes ont senti qu’il comprenait et appréciait Yu Fu réellement » confie sa veuve, Chen Wen-shu, qui admet avoir été surprise et touchée de la venue du président. « Il a parlé longtemps, et en taïwanais, ce qui prouve sa sincérité. »
« Yu Fu était très impliqué dans le processus démocratique de Taïwan […] il a rencontré de nombreux politiciens à leurs débuts, » souligne-t-elle.
« A l’époque, quand le président Lai, se présentait aux élections locales, Yu Fu l’aidait régulièrement pour ses discours » déclare encore Mme Chen, qui précise que cette relation vieille de 30 ans était basée sur « des idées » et non sur des « liens personnels. »
La bande dessinée à Taïwan
A Taïwan, la bande dessinée fait rage, en témoigne le nombre de librairies dédiées, le musée de la Bande dessinée à Taichung, ou encore la Taïwan Comic Base, repère incontournable des dessinateurs à Taipei. Mais celle-ci, principalement inspirée de manga japonais, focalisée sur l’histoire de Chine, ou encore sur la culture locale, privilégie généralement les longs récits plutôt que les satires politiques.
J’ai entendu parfois, de la part d’intellectuels taïwanais, que Taïwan mériterait son Charlie Hebdo. Les caricatures politiques semblent plutôt rares dans cette démocratie, qui pourtant ne manque pas de drames et de scandales en interne, sans compter la menace de son imposant voisin, la Chine continentale.
Pourtant, la première forme de bande dessinée apparue à Taïwan pendant l’ère de la colonisation japonaise (1895-1945) était bien des caricatures politiques. « Avant que le Japon ne resserre l’étau sur l’expression publique pendant la seconde guerre mondiale, les Taïwanais avaient une liberté considérable en ce qui concerne la création de bandes dessinées, » souligne Liu Ding-gang, professeur en sociologie à l’Université Normale de Taïwan et spécialiste de la bande dessinée.
*La Terreur blanche est une période qui commença lors du massacre 228, le 28 février 1947, après que la population se fut soulevée contre le gouvernement contrôlé par le Kuomintang dirigé par Chiang Kaï-shek. Celui-ci établit la loi martiale, qui resta en place du 19 mai 1949 au 15 juillet 1987. Pendant ces 38 ans de terreur, 140 000 personnes, principalement des intellectuels ou des membres de l’élite sociale, ont été emprisonnés pour leur sympathie prêtée au Parti communiste chinois ou leur résistance au gouvernement nationaliste et entre 3 000 et 4 000, selon les estimations, ont été exécutées.
Selon lui, les bandes dessinées se sont développées à nouveau dans les années 1950 et 1960. Mais en raison de la Loi martiale et de la période de la Terreur Blanche (白色恐怖)*, elles étaient principalement de style Wuxia (arts martiaux), et hautement inspirées de l’univers culturel chinois. « Il y avait peu de bandes dessinées à propos des Taïwanais eux-mêmes et il était hors de question de toucher aux politiciens, » poursuit-il.
Les Taïwanais nés au milieu du XXe siècle se rappellent du dessinateur Ye Hung-chia et de son œuvre Zhuge Silang. L’auteur fut emprisonné brièvement pendant les événements du 28 février 1947 pour des caricatures critiques du Kuomintang, qui venait de prendre le contrôle de l’île.
En 1966, le gouvernement établit un système de censure pour les bandes dessinées avec pour conséquence l’effondrement de l’industrie. « De nombreux éditeurs ont commencé à publier des bandes dessinées japonaises piratées, connectant naturellement les lecteurs aux tendances des bandes dessinées japonaises, » soutient M. Liu.
La fin des années de loi martiale en 1987 suscite une révolution dans le milieu de l’art et de la culture, et c’est sur cette vague qu’a surfé Yu Fu ainsi que d’autres caricaturistes comme CoCo, ou bien d’auteurs de bande dessinée comme Ao Yo-siang, Lin Zhengde ou You Su-lan.
L’arrivée de l’ère numérique dans les années 1990 sonne pourtant le glas des médias papier. Taïwan n’a pas su créer une base industrielle efficace pour les bandes dessinées locales.
Néanmoins, l’industrie de la bande dessinée à Taïwan suit la tendance culturelle. La conscience locale taïwanaise est en plein essor, et la société a de plus en plus envie de voir sa propre histoire racontée.
Le développement des mangas à la japonaise a beaucoup influencé les futures générations. Pour de nombreux Taïwanais, la bande dessinée fait référence aux mangas et non à des dessins engagés. « De nombreux taïwanais se sont lancés dans la bande dessinée mais pas dans la satire politique, » explique encore le professeur Liu.
Yu Fu, lui, ne s’adressait pas aux fans de mangas japonais : « Son public, c’étaient les citoyens, les lecteurs engagés, les gens qui voulaient comprendre et agir. »
Pour Liu Ding-gang, les satires de Yu Fu sont de classe mondiale. « Les dessins satiriques politiques sont en fait très difficiles à créer – il faut exprimer rapidement des situations politiques délicates, une nature humaine complexe et des différences de position en une seule image. »
« Si je ne peux pas dessiner tout le monde, je ne dessinerai personne »
La carrière de Yu Fu fût propulsée dans un contexte politique et social particulier : le généralissime Chiang Kai-shek venait de mourir, son fils Chiang Ching-kuo héritait d’un système fortement autoritaire où aucune critique du pouvoir n’était permise. A la fin des années 1970, Yu Fu est lycéen, et commence à côtoyer le milieu clandestin « Dangwai » (黨外), ou « hors-parti ».
Dès l’université, il adopte son nom de plume : Yu Fu, ou « le mari du poisson », tendrement acquis en référence à sa future femme Chen Wen-shu, que ses amis surnommaient « petit poisson ». Les événements de Kaohsiung qui ont conduit à l’arrestation de nombreux militants prodémocratie et au massacre de plusieurs étudiants en 1979, le marquent profondément et propulsent son esprit critique.
« Son père, officier de police, lui a décrit l’incident, cela a largement influencé sa conscience politique » raconte Liu Wein chercheuse et amie du dessinateur, qui a organisé une exposition lui étant consacrée en 2019.
Quoi de mieux que le dessin pour faire passer des messages ? Depuis son arrivée sur l’île en 1945, le Kuomintang, parti unique et nationaliste chinois, publie de nombreuses bandes dessinées. Le but : imposer la supériorité culturelle de la Chine, encourager le peuple à aimer le pays et l’ordre social et réduire au silence l’identité taïwanaise.
*Aujourd’hui détenu par l’homme d’affaires Tsai Eng-meng, dont les intérêts se situent principalement en Chine. Mais à l’époque, le journal avait une tendance libérale plus marquée, tout en maintenant de bonnes relations avec le gouvernement du Kuomintang, il se permettait certaines critiques.
Dès 1982, Yu Fu travaille au quotidien China Times*, l’une des deux publications traditionnelles de l’île. Nous sommes alors proche de la fin de la loi martiale et Taïwan commence doucement à se démocratiser. C’est ainsi que le dessinateur a pu, à l’aide de stratagèmes subtils, commencer à jouer avec le pouvoir.
Coup de chance. Seules les bandes dessinées à plusieurs cases devaient passer l’examen de la censure. C’est ainsi qu’en ne publiant que des dessins uniques, Yu Fu se permettait alors de la déjouer.
« Il s’est permis de dessiner n’importe quelle figure politique » assure Liu Wein, au prix parfois d’injonctions risquées avec son patron, qui lui « rappelait qui pouvait et ne pouvait pas être dessiné. » Ce à quoi Yu Fu lui retorquait : « Si je ne peux pas dessiner tout le monde, je ne dessinerai personne. » Les anciens présidents taïwanais Chiang Ching-kuo, Lee Teng-hui et même le dirigeant chinois Deng Xiaoping n’y ont pas échappé.
La caricature politique, Yu Fu l’a pourtant abandonnée dès les années 90 pour se consacrer à des émissions de télévision : politiques, puis de voyage, avant d’y retourner quelques années pour le Liberty Times, journal enclin à l’indépendance de l’île, dans les années 2000. « Il utilisait simplement des moyens différents pour continuer à se préoccuper des questions politiques » explique sa femme.
Les raisons qui l’ont poussé à s’écarter du milieu du dessin, Yu Fu les a lui-même résumées sur sa page Facebook en 2021 : il y explique que les politiciens d’aujourd’hui n’ont pas besoin d’être ridiculisés car ils se ridiculisent déjà eux-mêmes, que la jeunesse taïwanaise est désormais éveillée et dessine de façon non moins impressionnante, ou encore que le dessin de presse est un secteur précaire.
Il resta toutefois proche de ce milieu. En 2013, Yu Fu préface la version chinoise d’un livre sur le dessin de presse, signé Jean-Christophe Victor, l’éponyme présentateur de l’émission française « Le Dessous des Cartes » jusqu’en 2017. « C’est quelqu’un qui a une vue globale sur le monde, de nombreuses attentes quant à ce que veut dire ‘être libre’ et qui l’exprime très ouvertement » assure Mme Liu.
Faire découvrir Taïwan aux Taïwanais… et aux autres
Yu Fu voyait dans son travail une forme d’engagement civique. Observateur de terrain, il a documenté les luttes de factions dans les campagnes taïwanaises, publié des essais sur la culture populaire, et animé des émissions consacrées à l’histoire orale et à la mémoire locale. Toujours avec la même ambition : « faire aimer Taïwan aux Taïwanais eux-mêmes,» souligne encore sa femme.
En 2021, c’est un retraité bon vivant, auteur de guides illustrés mêlant ses deux passions, la nourriture et l’architecture, que j’ai rencontré. Un passionné, que l’on pouvait écouter parler de Taïwan et plus précisément de la ville de Tainan pendant des heures.
Malgré la barrière de la langue, malgré la différence d’âge et de culture, c’est une grande proximité que j’ai ressentie lors de mes séjours avec Yu Fu et Chen Wen-shu. Un accueil comme on m’en a rarement fait à Taïwan, une spontanéité hors norme, comme lorsqu’ils ont décidé de me rejoindre à Kinmen, sur un coup de tête, ou qu’il a accepté sans poser de question que j’aille le filmer avec l’équipe de « C dans l’air. »
De notre balade à Tainan, je me souviens que chaque restaurant, chaque stand de marché, connaissait Yu Fu. Se balader signifiait s’arrêter à chaque coin de rue, saluer, discuter avec les passants. C’est avec Yu Fu que je me suis retrouvée dans la cuisine des chefs les plus connus de Tainan et c’est grâce à lui que j’ai pu rencontrer l’une des plus grandes familles de l’île de Kinmen, pourtant totalement opposée à lui politiquement.
Après tout, c’était son amour de Taïwan et sa dévotion pour la démocratie qui l’ont porté dans chacun de ses arts, il n’est donc pas étonnant qu’il fût si enclin à les partager.
« Caricaturiste, c’est ce que je veux qu’il soit écrit sur ma tombe »
Malgré ses nombreuses casquettes, sa passion pour la nourriture et l’architecture, c’est à travers le dessin politique que Yu Fu a eu le plus d’impact sur la société taïwanaise actuelle, passée en quelques années d’un régime autoritaire à l’une des démocraties les plus dynamiques d’Asie.
« Quand le Parti Démocrate Progressiste [DPP, parti au pouvoir proche des idées d’indépendance de l’île et promouvant la culture locale] est arrivé au pouvoir, il s’est dit que Taïwan avait fait des progrès en termes de démocratie et qu’il n’avait plus besoin de s’inquiéter tant que ça, il s’est donc tourné vers la culture et l’identité locale, » se souvient Mme Chen.
Malgré tout, ce sont ses qualités de caricaturiste que Yu Fu souhaitait en premier lieu léguer à la postérité : « les autres métiers sont tous temporaires. Caricaturiste, c’est ce que je veux qu’il soit écrit sur ma tombe, » a-t-il déclaré un jour à la presse taïwanaise.
« J’aimerais dire à Yu Fu, je représente le peuple Taïwanais et j’aimerais te remercier, » a déclaré le président taïwanais Lai Ching-te le 11 janvier dernier, exprimant quelques mois après sa disparition toute la reconnaissance du gouvernement taïwanais d’aujourd’hui envers cet acteur de la transition. « Le Taïwan que tu aimes, nous allons le protéger, le peuple que tu as poussé vers l’avant on va continuer à le pousser (…) la culture taiwanaise à laquelle tu tiens, nous allons continuer de la propager. »
Par Alice Hérait
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