Culture
Entretien

Le musée Cernuschi tourné vers l’art contemporain asiatique

L’entrée du musée Cernuschi. Photo de Anne Garrigue.
L’entrée du musée Cernuschi. Photo de Anne Garrigue.
Mael Bellec, conservateur au Musée Cernuschi, responsable des collections chinoises et coréennes, explique comment ce musée parisien spécialisé dans les arts asiatiques se tourne de plus en plus vers les artistes asiatiques contemporains. Une exposition sur trois peintres vietnamiens du 20ème siècle est prolongée jusqu’en mai et celle sur le peintre coréen Paek Youngsu ouvre le 18 mars.

Entretien avec Mael Bellec

Pouvez-vous nous présenter votre nouvel accrochage autour du peintre coréen contemporain Paek Youngsu?
Mael Bellec : Paek Youngsu est un artiste sur lequel j’ai commencé à travailler en 2015 quand le musée avait organisé une exposition sur la présence en France des artistes coréens des années 30 jusqu’aux années 2000. Paek Youngsu est resté 34 ans en France, entre 1977 et 2011. C’est un artiste dont le travail est en cours de réévaluation en Corée où son musée privé est en train de devenir public. Il a appartenu à un mouvement d’avant-garde coréen, après la seconde guerre mondiale qu’on appelle « le nouveau réalisme », qui n’a pas grand-chose à voir avec le nouveau réalisme tel qu’on le connaît chez nous.
Ces nouveaux réalistes essayaient de représenter des sujets coréens avec le vocabulaire d’une figuration un peu naïve, aux couleurs vives qui étaient perçues comme coréennes par rapport au modèle artistique imposé par la colonisation japonaise. Tout en faisant partie de ce mouvement, Paek Youngsu a un travail extrêmement personnel, très reconnaissable. De mon point de vue, il est intéressant d’aller au-delà de la présentation habituelle des arts coréens contemporains qui, ces dernières années, sont devenus très à la mode. Il est dommage que le public ne connaisse qu’une fraction de l’art coréen, celui qui est présélectionné par le marché de l’art et les institutions.
C’est en France que Paek Youngsu va vraiment établir son vocabulaire qui repose sur des formes très synthétiques, une stylisation des motifs, avec ses oiseaux qui ressemblent à des croissants sur pattes et ses personnages dont les têtes sont réduites à des ovales. Il peint à l’huile avec une gamme de couleurs réduite mais très belle, une grande économie de moyens et une touche qui reste sensible. La question de la famille est un sujet central dans son œuvre, d’autant plus que dans les années 70, il devient père. Il vit en dehors de Corée et son foyer est l’élément stable. Le motif de la femme à l’enfant est récurrent. Et quand il se convertit au christianisme en 1988, il y a une ambiguïté entre la femme à l’enfant qui représente son foyer, et celle qui représente la vierge Marie avec l’enfant Jésus. Son œuvre peut être mélancolique mais elle est assez sereine. Nous nous sommes centrés sur sa période française mais, de retour en Corée, il est allé vers l’abstraction après un voyage au Maroc où il a été fasciné par l’architecture marocaine et par l’interaction des murs blancs avec la lumière.
L’acquisition de plusieurs œuvres de Paek Youngsu, grâce à un don de sa famille, nous a permis de bien représenter cet artiste dans les collections du musée. Ce qui nous paraît important car le musée Cernuschi a vocation à devenir un conservatoire de la présence des artistes asiatiques en France.
Paek Youngsu, Mère et enfant dans la maison, 1981, huile sur toile, 115,7 x 88,8 cm. Photo du musée Cernuschi.
Paek Youngsu, Mère et enfant dans la maison, 1981, huile sur toile, 115,7 x 88,8 cm. Photo du musée Cernuschi.
De quand date cette vocation du musée à présenter des artistes asiatiques ayant séjourné en France ?
C’est assez ancien. Dès 1946, le musée organise une grande exposition de peinture contemporaine chinoise qui comprend deux volets. D’une part, un collectionneur nous prête ses œuvres et d’autre part, en collaboration avec l’association des artistes chinois en France, nous traitons déjà la question des artistes actifs en France. A partir de là, le lien ne sera jamais rompu. Pendant toutes les décennies qui vont suivre, on va collectionner ces artistes et réunir l’une des deux collections les plus importantes en Europe.
Notre collection est en grande partie composée de peintures, dont la grande majorité sur papier et sur soie, fragiles, sensibles à la lumière et donc qu’on ne peut pas exposer en permanence. Une autre partie de la collection est composée de céramiques – un axe important dans la structuration de la collection – et de sculptures, qui peuvent être présentées de façon pérenne. On a notamment quelques pièces japonaises « Mingei » et des céramiques de Zao Wouki, dont certaines ont été faites dans les années 1950 et sont des pièces rarissimes, qu’on ne peut voir que chez nous.
Vous avez aussi des présentations virtuelles de vos collections qui permettent de découvrir l’ensemble des œuvres…
Oui. Nous appartenons au réseau Paris Musée, qui partage la plupart de ses collections en ligne. L’essentiel de la collection moderne et contemporaine est accessible sur ce portail. Vous y retrouverez des pièces importantes. Nous avons des œuvres de presque tous les artistes chinois majeurs du 20ème siècle, une collection coréenne d’une ampleur unique en Europe et, sur le Japon, un certain nombre d’artistes historiques qui sont arrivés en France très tôt, tels que le sculpteur Ichiga Numata qui était en France entre 1900 et 1903.
Votre politique d’acquisition a donc un axe fort sur les artistes asiatiques ayant vécu en France ?
Oui, c’est un des deux axes principaux, avec la question de la peinture à l’encre parce que nous sommes un musée d’art asiatique avant d’être un musée d’art contemporain et nous sommes par conséquent, très intéressés par les artistes qui essaient d’entretenir un lien avec le passé artistique de l’Asie. L’encre est un des domaines dans lesquels cela se passe.
Je pense par exemple à Wang Tiande qui a fait une résidence d’artiste à la cité des Arts en 2002 et vit actuellement à Shanghai. Son passage par la France a été important parce qu’il y a trouvé sa technique actuelle qui repose sur le fait de brûler le papier et de juxtaposer plusieurs couches. Sur un paysage peint à l’encre de façon classique, il rajoute un paysage réalisé en brûlant le papier. L’endroit où le papier a été brûlé devient le trait, la ligne. C’est aussi un collectionneur d’art ancien, de sceaux et son vocabulaire, tout en restant assez classique, renouvelle la pratique. Il fait partie d’une génération qui a fait des efforts non négligeables pour renouer avec l’art ancien après la rupture du maoïsme.
Légende : Wang Tiande, Voyage immobile à Changzhou, 2018, encre sur papier et brûlures, 85,3 x 69,9 cm. M.C. 2021-1. Photo du musée Cernuschi.
Légende : Wang Tiande, Voyage immobile à Changzhou, 2018, encre sur papier et brûlures, 85,3 x 69,9 cm. M.C. 2021-1. Photo du musée Cernuschi.
Je pense aussi à Li Jin, un artiste qui a appartenu à un mouvement qu’on appelle « la nouvelle peinture de lettrés » qui s’est développé en Chine dans les années 1980 et qui essayait aussi après l‘époque maoïste de renouer avec une certaine forme de tradition lettrée, celle des « peintres excentriques » , qui sortaient des conventions artistiques. Li Jin a fait beaucoup d’autoportraits et d’œuvres inspirées par le Tibet, où il a voyagé.
Li Jin, Le vrai corps, 1993, encre et couleurs sur papier, 137 x 69 cm. M.C. 2016-67. Achat, 2016. Photo du musée Cernuschi.
Li Jin, Le vrai corps, 1993, encre et couleurs sur papier, 137 x 69 cm. M.C. 2016-67. Achat, 2016. Photo du musée Cernuschi.
Nous essayons par ailleurs d’étendre notre collection de céramiques contemporaines, notamment japonaise et coréenne. A partir du mois de juin nous aurons un accrochage dans les salles permanentes du musée sur des céramiques japonaises contemporaines. Et chaque automne nous aurons une installation dans la salle du Bouddha avec des artistes à la trajectoire singulière.
Nous allons enfin créer un centre d’études dédié à la présence des artistes d’Asie orientale en France qui aura pour objectif de monter en puissance dans notre capacité de recherche et de collecte d’archives.
Tout cela semble rompre un peu avec cette image traditionnelle des collections historiques du mécène Henri Cernuschi, qui avait légué ses collections à la ville de Paris en 1896.
En fait, les collections Cernuschi représentent toujours un tiers des collections du musée et, dans les salles Ming et Qing, la plupart des objets présentés viennent de ce fonds. Cette collection ne correspond plus tout à fait à nos activités actuelles qui sont diversifiées et se sont notamment orientées vers le moderne et le contemporain, mais elle fait partie elle aussi de notre identité.
Propos recueillis par Anne Garrigue

Prolongement jusqu’en mai de l’exposition sur les trois peintres pionniers de l’art moderne vietnamien

L’exposition sur les trois peintres vietnamiens Lê Phô, Mai-Thu et Vu Cao Dam a connu un tel succès qu’elle est prolongée jusqu’en mai 2025. Elle regroupe à la fois des œuvres des collections du musée et des œuvres prêtées, ainsi que des archives familiales inédites. Le catalogue est le premier ouvrage de référence consacré à ces trois amis à la trajectoire singulière, pionniers de l’art moderne au Vietnam. Ils ont en commun un parcours entamé à Hanoï, à l’école des beaux-arts de l’Indochine et poursuivi en France, avec une traversée du siècle tumultueuse qui a vu la colonisation puis la libération par les armes de leur pays.

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A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.