Economie
Analyse

L’intelligence artificielle permet à la croissance asiatique de résister en 2026

Robot lecteur. Source Mohamed Hassan. DR.
Robot lecteur. Source Mohamed Hassan. DR.
La Banque mondiale vient de publier ses dernières prévisions pour la croissance mondiale en 2026. L’Asie-Pacifique est fortement touchée par la guerre entre les États-Unis et l’Iran, avec une perte de 0,8 point de croissance par rapport à 2025 contre 0,4 point à l’échelle globale. Mais les échanges liés à l’intelligence artificielle soutiennent de façon impressionnante les exportations asiatiques et limitent ce choc conjoncturel.
L’institution a publié le 10 juin ses nouvelles prévisions pour l’économie mondiale sans savoir si un accord allait intervenir entre l’Iran et les États-Unis pour consolider le cessez-le-feu très fragile accepté par les deux pays le 7 avril dernier. Les prévisions de la Banque incluent donc un scénario central dans lequel l’accord intervient dans le courant du mois de juin, permettant la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, et un scénario plus pessimiste où les hostilités reprennent. Dans le scénario central, la croissance mondiale en 2026 ralentit à 2,5% contre 2,9% en 2025, et se situe déjà au plus bas niveau depuis la période de la Covid 19 en 2020. Dans le scénario alternatif, elle chute beaucoup plus nettement à 1,3%, un scénario qui n’est pas détaillé dans le rapport.

L’Asie-Pacifique assez durement touchée

Dans les prévisions de la Banque mondiale pour l’Asie-Pacifique, la croissance moyenne de la région chute de 0,8 point en 2026 (4,2% contre 5% en 2025), soit le double de la moyenne mondiale. Les pays qui étaient en très forte croissance en 2025 comme l’Inde ou le Vietnam perdent plus d’un point de croissance. La Chine se situe dans la moyenne régionale avec un ralentissement de 0,8 point.
Banque mondiale, Global economic prospects de juin 2026.
Banque mondiale, Global economic prospects de juin 2026.
La Banque mondiale reconnaît qu’elle a eu un début d’année prometteur avec une croissance au premier trimestre de 5% soutenue par une nouvelle progression des exportations. Mais le marché immobilier reste au plus bas, la consommation intérieure est molle et le ralentissement de la demande mondiale va finir par peser sur les exportations.
Dans le reste de l’Asie, les pénuries physiques de produits pétroliers ou gaziers touchent certains pays très dépendants du Moyen-Orient et disposant de réserves nationales limitées comme les Philippines, le Pakistan ou l’Inde. Au Japon, le plan de relance gouvernemental permet de limiter un peu le choc économique de la guerre, mais le pays perd 0,4 point de perspectives de croissance.

Le choc inflationniste de la crise pétrolière est inégal

La Banque prévoit une remontée globale des prix à la consommation, qui atteindraient en moyenne 4% en 2026 (un chiffre déjà dépassé en mai pour les États-Unis). L’Asie-Pacifique part d’un niveau d’inflation globalement faible en 2025, à l’exception de certains pays. Les principaux gouvernements de la région – Chine, Inde – ont fortement augmenté les subventions à l’énergie pour contenir les prix intérieurs. Mais pas tous, et The Economist rappelle dans un article paru en mai dernier que les hausses de prix du pétrole ont atteint jusqu’à 150% au Laos, 90% en Indonésie ou 60% au Vietnam. Les pays dont les prix intérieurs à la consommation risquent de connaître la progression la plus importante sont les Philippines (7%) et le Vietnam (5%).
Les hausses de prix en 2026 touchent particulièrement les métaux industriels (+18%), les métaux précieux (+42%) et les fertilisants (+38%), des produits pour lesquels la demande asiatique est très forte.

L’effet d’aubaine des investissements dans l’intelligence artificielle

Tout ne va pas mal pour autant dans les perspectives de croissance asiatique. La région est au cœur des échanges mondiaux liés à l’intelligence artificielle, et la dynamique d’exportations créée par l’IA est très forte. Il faut ici un peu de technique douanière pour comprendre ce qui se passe dans ce domaine, car l’intelligence artificielle n’est pas directement identifiée dans la classification douanière mondiale connue sous le terme de Système Harmonisé (SH). Les codes douaniers à quatre chiffres du SH comprennent cinq positions correspondant pour une large part aux échanges liés à l’intelligence artificielle.
Le code 8542 concerne les circuits électroniques intégrés (microprocesseurs, puces spécialisées, accélérateurs matériels conçus pour exécuter les algorithmes d’IA). Le code 8471 concerne les serveurs, supercalculateurs et matériels dotés de capacités d’apprentissage ou de calculs intensifs. Le code 8517 concerne pour une bonne part les smartphones, mais aussi des équipements de transmission utilisés pour les data centers. Le poste 8523 concerne les matériels de stockage des données (disques durs, logiciels pré-enregistrés). Enfin le poste 8537 vise les consoles et armoires pour la commande et la distribution d’électricité.
En cumulant ces cinq positions douanières ont obtient une vision certes approximative, mais relativement fiable des échanges internationaux liés à l’intelligence artificielle. L’analyse de l’évolution des exportations mondiales et asiatiques entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026 montre que les ventes mondiales de produits liés à l’intelligence artificielle ont progressé de 35%, et les exportations asiatiques de ces produits de presque 50%. La part de l’Asie dans les ventes mondiales de ces produits est passée en un an de 77 à 85%. Si l’on fait un focus sur le monde chinois en cumulant les exportations de Taïwan, Hong-Kong et la Chine populaire, on constate que les exportations de ce trio ont progressé de 44% en un an et qu’elles représentent aujourd’hui 55% des exportations mondiales de produits liés à l’intelligence artificielle. Le monde chinois est manifestement irremplaçable dans ce processus.
International Trade Center. Calculs de l’auteur. Addition des codes SH 8542, 8517,8523, 8537 et 8471.
International Trade Center. Calculs de l’auteur. Addition des codes SH 8542, 8517,8523, 8537 et 8471.
L’effet d’aubaine sur les exportations lié à l’intelligence artificielle n’a pas globalement un impact direct important sur la croissance en Asie. Mais il faut y ajouter l’effet de productivité sur lequel se penche la Banque mondiale en présentant une fourchette très large de gains de productivité allant de 0,6 à 2,7% par an à l’horizon 2030, ce qui est énorme quand on sait que les gains de productivité annuels mondiaux d’aujourd’hui se situent à 0,8% (on parle ici de productivité globale des facteurs, dans le jargon des économistes).
Comment va se placer l’Asie dans cette dynamique de gains de productivité ? Probablement en bonne place pour les pays développés d’Asie et pour la Chine, de façon plus incertaine pour les autres, compte tenu des écarts entre les infrastructures digitales et les investissements directs dans l’IA. En tout cas, le choc conjoncturel de la guerre avec l’Iran pourrait être rapidement oublié face aux changements structurels imposés par la course vers l’intelligence artificielle.
Par Hubert Testard

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A propos de l'auteur
Hubert Testard est un spécialiste de l’Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l’Asean. Il a également participé à l’élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu’il s’agisse de l’OMC ou des négociations avec les pays d’Asie. Il enseigne depuis onze ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l’analyse prospective de l’Asie. Il est l’auteur d’un livre intitulé "Pandémie, le basculement du monde", paru en mars 2021 aux éditions de l’Aube, et il a contribué en octobre 2022 à un ouvrage collectif intitulé "Le dossier chinois" aux éditions Le Cherche-Midi.