Culture
Entretien

Silla : l’or et le sacré

Bas-relief représentant un des quatre rois-gardiens célestes. Corée du Sud, Gyeongju, monastère des Quatre rois-gardiens célestes, règne du Roi Mu.
Bas-relief représentant un des quatre rois-gardiens célestes. Corée du Sud, Gyeongju, monastère des Quatre rois-gardiens célestes, règne du Roi Mu.
Le musée Guimet présente jusqu’au 31 août une grande exposition sur le Silla, un des trois royaumes coréens du premier millénaire, qui permet de mieux connaître les racines de la culture coréenne et la circulation des hommes et des objets en Asie durant cette période.

Entretien avec Arnaud Bertrand

Arnaud Bertrand est co-commissaire de l’exposition, conservateur en charge des collections coréennes et Chine ancienne au musée Guimet. Spécialiste de l’Asie centrale, archéologue et sinologue, Arnaud Bertrand a participé à des missions archéologiques françaises en Ouzbékistan, puis en Chine, où il a travaillé pendant de nombreuses années sur l’histoire des fortifications anciennes. Ses recherches s’intéressent au dialogue entre les civilisations, à travers l’étude des œuvres d’art remises dans leur contexte de création, et rapprochées des textes et vestiges du passé.

Arnaud Bertrand © Laurine Paumard Photo.
Arnaud Bertrand © Laurine Paumard Photo.
Pouvez-vous nous parler de la genèse de cette exposition ?
Arnaud Bertrand : Depuis deux ans, je réfléchissais à l’année de la Corée en France et je trouvais qu’on avait tendance à marginaliser l’importance de la circulation des métaux et des matières premières (l’or, le jade…) ainsi que celle du développement des spiritualités en Corée. On voyait trop souvent la péninsule coréenne comme une entité cohérente, alors que ce n’était pas le cas à cette époque.
En 2024, ayant reçu une bourse du gouvernement coréen pour relancer, avec mes collègues du musée Guimet, les prêts que nous accordions aux musées nationaux coréens, j’ai très rapidement tissé des liens et suis allé à Gyeongju à de nombreuses reprises. J’ai trouvé le territoire magnifique, le patrimoine splendide. Pour un public non connaisseur de la Corée prémoderne, il me semblait assez logique de repartir du fondement, de l’histoire des trois royaumes et de la façon dont le Silla va se démarquer.
Le projet initial portait sur les trois royaumes (Silla, Baekje et Goguryo). Mais c’est très large, politiquement délicat puisque le Goguryo se trouve dans l’actuelle Corée-du-Nord et en Chine du Nord-Est et il aurait fallu collaborer avec trois ou quatre musées différents. Nous avons préféré sélectionner un seul musée et tout naturellement le choix s’est porté sur le musée national de Gyeongju.
A partir de là, nous sommes allés très vite. Le projet a démarré fin mai 2025 et nous avons réussi à monter en onze mois une exposition avec catalogue et prêts de trésors nationaux.
L’exposition est un événement car les trésors nationaux que vous montrez n’ont quasiment jamais quitté la Corée. Pouvez-vous nous en parler ?
C’est la première fois qu’une exposition portant sur la totalité de la chronologie du royaume de Silla (de 57 av. J.-C. à 935 ap. J.-C.) est présentée en Europe et dans le monde puisque la seule fois où des trésors nationaux du musée national de Gyeongju ont quitté la Corée, c’était pour une exposition au Metropolitan Museum de New York en 2013, qui ne prenait pas en compte la totalité de la période.
Figurine féminine. Corée du Sud, Gyeongju, Hwangseong-dong, 7e siècle, ⓒ Musée national de Gyeongju.
Figurine féminine. Corée du Sud, Gyeongju, Hwangseong-dong, 7e siècle, ⓒ Musée national de Gyeongju.
Comment situer le royaume de Silla dans le temps et dans l’espace ?
Le Silla est contemporain de la république de Rome, de l’empire romain, de l’empire romain tardif, des Mérovingiens, des Carolingiens et des Capétiens. L’embryon du Silla était situé au sud-est de la péninsule coréenne autour de Gyeongju. Mais du 8e au 10e siècle, il recouvre la quasi-totalité du territoire la péninsule, même s’il faut attendre la période Goryeo (918-1392) pour que la Corée soit entièrement unifiée.
Dague avec poignée et fourreau dorés. Corée du Sud, Gyeongju, Gyerim-ro, tombe no 14, 6e siècle, or, grenats rouges, verre bleu, pierres précieuses. DR.
Dague avec poignée et fourreau dorés. Corée du Sud, Gyeongju, Gyerim-ro, tombe no 14, 6e siècle, or, grenats rouges, verre bleu, pierres précieuses. DR.
Comment avez-vous conçu l’exposition ?
Dès le départ, mon intention était de commencer et terminer l’exposition par une vidéo, avec le souci de concevoir une visite qui plaise à tous les publics. Présenter mille ans d’histoire du Silla avec 150 objets, c’était un peu mission impossible et, en même temps, un défi fascinant quand on connaît le territoire.
Il faut aussi considérer cette exposition comme un travail de recherche scientifique en cours, très sérieux puisque nous publions en même temps un catalogue rédigé avec de nombreux auteurs coréens, qui est un véritable manuel sur la période, sachant qu’il n’existe aucune publication en français sur ce thème dans son ensemble. Ce travail a pu être réalisé grâce à la collaboration des deux co-commissaires coréens, spécialistes du bouddhisme et de l’époque pré-bouddhique, Yim Jae-Wan, conservateur en chef du musée national de Gyeongju et Yoon Seo-gyeong, conservatrice du musée national de Gyeongju. Et dès le départ, Garance Cachard, conseillère scientifique, spécialiste du Silla, a rejoint l’équipe.
Comment s’organise la visite ?
Elle commence par le récit légendaire, avec une vidéo qui présente le mythe de la fondation du Silla en 57 av. J.-C. par un couple royal, envoyé des dieux. Ce mythe n’a été transcrit qu’au 12e siècle de notre ère, au moment où le Goryeo, sentant venir des menaces du Nord, a voulu coucher par écrit l’histoire des trois royaumes. Les autorités ont créé de toute pièce un « compendium » (volume d’histoire coréenne) rédigé en écriture chinoise sur le modèle des histoires dynastiques chinoises.
Ce mythe leur permettait de fonder l’identité nationale coréenne, un peu comme l’histoire de l’Iliade et l’Odyssée mises à l’écrit à partir du 4e siècle avant notre ère a répondu à l’ingérence romaine. Basé sur des récits oraux, mais aussi imaginé en grande partie, il visait à faire reconnaître la Corée comme une grande puissance de l’Asie orientale.
L’exposition présente ensuite le Silla historique à partir de la réalité des données de terrain récoltées lors des fouilles du début du XXe siècle. Ces fouilles viennent raconter, à partir du mouvement des métaux et matières premières et des pratiques funéraires pré-bouddhiques, une tout autre histoire de son émergence et de ses premiers siècles. Il apparaît qu’une forte vague de population est arrivée du nord de la Corée et du nord-est de la Chine pour se réfugier dans les vallées verdoyantes autour de Gyeongju. Ces agriculteurs maîtrisaient la forge et le fer, importants pour l’équipement militaire et le rendement des sols. On a découvert dans les tombes des armes et des tours de potiers. On a retrouvé aussi de nombreux miroirs, qui témoignent des échanges constants avec la Chine voisine.
La situation du Silla, entre mer, rivages et port, a favorisé les contacts avec le Japon et les îles du Sud d’où il importait beaucoup de matières premières. Sa situation méridionale l’a protégé des invasions du Nord.
Collier en or et jade. Corée du Sud, Gyeongju, Noseo-ri, tombe 215, période des Trois Royaumes (57 av. J.-C. - 668 apr. J.-C.), or, jade ⓒ Musée national de Gyeongju.
Collier en or et jade. Corée du Sud, Gyeongju, Noseo-ri, tombe 215, période des Trois Royaumes (57 av. J.-C. - 668 apr. J.-C.), or, jade ⓒ Musée national de Gyeongju.
Pour qualifier cette période, on parle des « trônes de fer » au pluriel car il n’y a aucune souveraineté de rois ou de reines. Il s’agissait de cités-états villageoises qui se sont réunies pour former petit à petit un organisme plus puissant. Le Silla ressemble un peu à la péninsule italienne, avec des clans qui ont le pouvoir pendant une période. Ces familles patronnent les arts, les lettres et les religions comme le faisaient les Sforza ou les Médicis.
Tout change en 356, avec l’arrivée au pouvoir du clan des Kim (qui signifie « or »). Le roi Naemul prend alors le titre de « Marigpan, » grand chef. Il encourage la construction de tombes-montagnes monumentales dans la vallée, qui abritent le mobilier funéraire des souverains et souveraines jusqu’au début du septième siècle. Le Silla reste encore un territoire assez restreint, mais ce qu’on a retrouvé dans ces tombes du cinquième et sixième siècle atteste une circulation phénoménale des objets et des matériaux en Asie et jusqu’en Méditerranée.
Tombe de la couronne d’or, 5eme siècle, or, jade. ⓒ Musée national de Gyeongju.
Tombe de la couronne d’or, 5eme siècle, or, jade. ⓒ Musée national de Gyeongju.
Parmi les objets majeurs présentés, on peut citer la couronne d’or la plus ancienne découverte dans des fouilles en 1921, ainsi que des coiffes en or coniques en double aile. L’usage de ces couronnes relie clairement le Silla au monde des steppes où elles sont, avec le cheval, un signe de prestige dans l’univers aristocratique. L’or de Silla vient de ses relations avec les îles volcaniques du Sud.
Vous exposez aussi des verres remarquables…
Ils datent du Ve siècle et ont la composition chimique des verres moulés ou soufflés venant du monde romain tardif, de l’Égypte du Nord, de la Syrie et jusqu’en Afghanistan dans le trésor de Begram. Il ne s’agit pas de fabrication coréenne, mais d’importation qui emprunte les routes maritimes avec le monde indien et ses comptoirs romains où se trouvaient des ateliers de fabrication ou d’importation.
Gobelet à décor de facettes. Corée du Sud, Gyeongju, tombe du Cheval céleste, 6e siècle, ⓒ Musée national de Gyeongju.
Gobelet à décor de facettes. Corée du Sud, Gyeongju, tombe du Cheval céleste, 6e siècle, ⓒ Musée national de Gyeongju.
La Corée n’était donc pas ce royaume ermite qu’on a inconsciemment dans la tête ?
Pas du tout. Le clan Kim a envoyé des ambassades régulières auprès des dynasties chinoises. Il était en contact avec le Japon, à travers la mer du Japon. On le sait à cause des perles de jade en forme de virgule, confectionnées au Japon et retrouvées dans les tombes. On a aussi des perles de verre qui viennent de Sumatra ou du Vietnam. Et bien sûr la fameuse dague, qui se trouve sur l’affiche de l’exposition, et qui est réalisée avec des grenats, venant d’Inde ou du Sri Lanka. Le cloisonné d’or est une technique byzantine. Il s’agit très probablement d’un échange de cadeaux avec l’Asie centrale. Cette dague rend compte des échanges entre le monde byzantin et le monde hephtalite (Huns originaire de l’Altaï, une puissance redoutable en Asie moyenne au Vème siècle), mais aussi avec le monde mérovingien puisqu’on y retrouve ce même type de dague.
Qu’en est-il des relations entre le Silla et le Japon au 6e et 7e siècle ? Il existe des polémiques à ce sujet…
Durant l’annexion japonaise, les missions archéologiques avaient l’objectif de confirmer l’invasion japonaise du Silla, la soumission du Goguryo et du Baekje dont parlaient les textes de Nara datant du haut médiéval.
Mais les œuvres découvertes ne racontaient absolument pas cette histoire. Ce qui est confirmé, c’est qu’il y a eu une circulation constante des artisans et de la matière avec des incursions des pirates japonais sur les côtes du Silla, comme les Vikings sur les côtes d’Angleterre.
En revanche, le Baekje va transmettre le bouddhisme au Japon au quatrième siècle. Et la péninsule coréenne va transmettre au Japon l’art de la poterie en grès, parfois figurative, avec perforations dans les pieds et celui du thé et du bouddhisme zen à partir de la fin du 9e siècle.
Vase à col haut et décor de figurines. Corée, Hwangnam-dong, tombe du roi Michu, 5e siècle, grès et argile ⓒ Musée national de Gyeongju.
Vase à col haut et décor de figurines. Corée, Hwangnam-dong, tombe du roi Michu, 5e siècle, grès et argile ⓒ Musée national de Gyeongju.
Dans l’autre sens, on trouve des figures Haniwa japonais au Baekje.
La troisième partie de l’exposition retrace l’extension territoriale du Silla. En 676, une grande partie de la péninsule coréenne est occupée par le Silla grâce à une alliance avec la Chine des Tang qui lui permet de venir à bout du Baekje soutenu par le Japon. A la fin du 7e siècle, Chang An, capitale des Tang, était un grand centre cosmopolite et religieux de l’Asie orientale comme Rome l’était pour le christianisme. Les moines d’autres pays s’y rendaient pour comprendre les textes venus d’Inde, traduits du sanscrit en chinois classique, langue de transmission dans toute l’Asie orientale. Et les Japonais qui voulaient se rendre à Chang An devaient emprunter des embarcations du Silla qui avaient le monopole du trajet.
Plus tard, cette alliance avec la Chine des Tang, qui voulait mettre un pied sur la Péninsule, va être remise en cause et, pour se protéger du Japon et de la Chine des Tang, le Silla va adopter officiellement le bouddhisme ésotérique.
En quoi ce bouddhisme est-il ésotérique ?
On parle de bouddhisme ésotérique dans le sens où le territoire est magiquement protégé.
Ce bouddhisme mystique prône de connaître intérieurement les enseignements et la pratique pour protéger le territoire. C’est un bouddhisme qui vient d’Asie centrale via la Chine – et non du Tibet qui n’adopte le bouddhisme que plus tard.
Le Silla a toujours eu un rapport particulier aux paysages. Les divinités des montagnes, des eaux n’ont jamais été évincées et on les retrouve aujourd’hui dans les masques des spectacles villageois et jusque dans les séries coréennes.
Vous terminez l’exposition par la grotte de Seokguram reconstituée en multimédia. Pouvez-vous en parler ?
Nous avons voulu créer à la fin de la dernière partie de l’exposition, qui est un parcours bouddhique, une véritable œuvre d’art de multimédia et de graphisme qui soit une sorte de récompense. C’est un parcours méditatif : on fait la rotation comme autour d’un stupa. On regarde les visages des disciples en comprenant un peu mieux comment le bouddhisme était compris au huitième siècle en Corée.
Silla, l'or et le sacré. Reconstitution de la grotte de Seokguram ⓒ Dmitry Kostyokov.
Silla, l'or et le sacré. Reconstitution de la grotte de Seokguram ⓒ Dmitry Kostyokov.
J’avais été impressionné lors de mes visites au temple Bulguksa et au refuge de Seokguram, par ce Bouddha de pierre immense, entouré de ses disciples, dont certains ont des visages clairement centre-asiatiques. Cette grotte, construite en pierre, avec ces divinités brahmaniques et bouddhiques, ces rois gardiens célestes des quatre points cardinaux, fait clairement penser aux grandes grottes indiennes comme celle d’Elephanta…
La grotte de Seokguram est une des rares constructions qui n’a pas été détruite par les Mongols ou les Japonais. En Corée, on sent que la mémoire est vive et que les histoires locales sont importantes. Et les fouilles archéologiques permettent de redonner une réalité à l’histoire de la péninsule, qui n’est, contrairement aux idées reçues, ni un intermédiaire entre la Chine et le Japon, ni un royaume ermite.
Propos recueillis par Anne Garrigue

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A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.