Culture
Entretien

Wonwoo Kim, quand un jeune poète coréen joue avec la langue française

Formes des poèmes de Wonwoo Kim dans le livre « Hiver Chute Vie ». Photo Anne Garrigue.
Formes des poèmes de Wonwoo Kim dans le livre « Hiver Chute Vie», éditions du Bunker. Photo Anne Garrigue.
Wonwoo Kim, photographe, vidéaste et poète, a publié en 2025 un recueil de poèmes visuels intitulé Hiver Chute Vie aux Éditions du Bunker. Cet enchaînement de pages poétiques forme autant de dessins d’horlogerie. Au carrefour entre le haïku japonais et les poèmes visuels de Guillaume Apollinaire, il dessine une voie originale, proche du réel, qui joue avec le langage et se libère de ses contraintes.

Entretien avec Wonwoo Kim

Wonwoo Kim. Photo Anne Garrigue.
Wonwoo Kim. Photo Anne Garrigue.

Wonwoo Kim est né en Corée et vit actuellement en France. Après avoir étudié la photographie en Corée, il a exploré d’autres formes artistiques à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy. Il photographie, peint, filme et écrit. Il interroge la vie et la mort, le paysage, l’oubli, le temps et la perte à travers les images de son quotidien, en explorant différents médiums. L’écriture a toujours constitué le socle de sa pratique artistique. Il considère ses textes comme des œuvres à part entière, et non simplement comme un support à d’autres formes.

Ses films ont été sélectionnés par plusieurs festivals, notamment Punto de Vista, Jihlava IDFF et Images Festival. Il travaille à partir de vidéos et de photos issues de son quotidien. Il explore les questionnements ontologiques qui émergent dans les moments ordinaires de sa vie et de celle de sa famille.

Son film Writing Poems at the End of the World (2025) a reçu le Prix du Meilleur Court Métrage au festival Punto de Vista 2025. Il a publié deux livres de photographie, Montagne et Je n’ai plus besoin d’y aller, aux éditions Mother. Un recueil de poésie, « on verra on y est, » est paru aux éditions de l’Usage, en collaboration avec Park Chae Dalle, avec laquelle il publie aussi chaque mois depuis février 2022 un livret de poésie : Mots Verts.

Couverture du livre « Hiver Chute Vie ».
Couverture du livre « Hiver Chute Vie ».
Expliquez-nous le titre de votre livre ?
Wonwoo Kim : Le titre vient des premiers mots de poèmes de ce livre. « Hiver » est le premier mot du premier poème, « vie » le premier mot du dernier poème et « chute », le premier mot du poème du milieu. Ce titre est lié à l’organisation même du système d’enchaînement des poèmes qui sont tous liés, un peu à la manière de la comptine pour enfants : « marabout, bout de ficelle, selle de cheval etc… » Le dernier mot du poème précédent devient le premier mot du poème suivant.
Avez-vous choisi ces trois mots au hasard ?
Le premier mot « hiver » a été choisi car j’ai écrit le poème en hiver. Il correspondait à la réalité autour de moi. Dans tous mes poèmes, j’essaie d’écrire sur ce que je vois, ce que je sens, la réalité qui m’entoure.
Ensuite j’ai écrit un premier poème à partir de ce mot. Une fois le dernier mot de ce poème décidé, ces deux mots ont encadré les cinq poèmes courts qui formaient la première page. Le jeu avait commencé. Tout s’enchaînait. Avec cette contrainte, je n’avais plus vraiment le choix pour les poèmes suivants.
Dans chaque page, il y a en effet plusieurs poèmes courts, un peu à la manière de haïku japonais, mis en page visuellement de façon très intéressante. Il y a quelque chose de surréaliste dans votre démarche. On pense aux cadavres exquis…
J’évite d’utiliser le mot surréaliste, même si le résultat peut correspondre. Dans le surréalisme, il y avait un choix politique, un mode de vie. Moi je me contente de suivre une démarche créatrice rigoureuse. Quand j’ai un projet, je commence toujours avec une idée. Il n’y a pas d’objectif clair mais il y a un chemin dont je ne connais pas l’issue. Je ne décide pas. Je réponds à un appel. Et j’essaye de respecter la démarche.
« La terre »
« La terre »
Vous avez terminé par le mot « vie » qui est un mot très fort. Pourquoi ?
Là, je ne pense pas que ce soit le fruit du hasard, même si je ne l’ai pas choisi délibérément. « Vie » a toujours été un mot important dans mon écriture. Dans mon expression artistique, la vie est au centre, à côté d’un mot aussi important « mort. » Quand j’ai écrit « vie, » j’ai senti que c’était le moment d’arrêter et de publier, même si j’ai poursuivi cette démarche après.
Vous êtes aussi peintre, photographe, vidéaste…Pourquoi écrire de la poésie ?
Je suis venu en France il y a dix ans pour étudier les arts plastiques à l’Ecole des Beaux-Arts de Cergy. J’avais déjà étudié la photographie en Corée. J’ai découvert à cette occasion toutes sortes de médiums en cherchant toujours ce qui me conviendrait le mieux. J’ai finalement choisi la vidéo et l’écriture. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je me pose encore la question tous les jours. Ce sont des médiums très différents.
En vidéo, je réalise plutôt des films longs qui démarrent sur une intuition mais sont construits selon une démarche plutôt rationnelle. La poésie est plus collée à ce que je ressens, à ce que je vois. Pour la première fois, en écrivant de la poésie, j’ai ressenti une grande liberté.
Normalement, la langue a été inventée pour des usages pratiques, pour désigner des choses. Cela peut avoir un rôle réducteur assez violent. Si je dis « pomme, » viennent des images associées déjà stockées qui ne correspondent pas nécessairement à la réalité présente.
Avec la poésie, on peut créer quelque chose au-dessus de ça. Cela m’a beaucoup intrigué. Depuis que je suis petit, j’ai souvent regretté ce que j’ai dit. Les mots sont importants. Ils peuvent blesser ou aider quelqu’un. La langue a une grande puissance. J’aime beaucoup la poésie parce qu’elle permet d’utiliser cette puissance autrement.
Pourquoi écrire en français ?
Je ne m’intéressais pas particulièrement au fait d’écrire dans une langue étrangère mais quand je me suis inscrit à un cours d’écriture dans le cadre des beaux-arts de Cergy, je n’ai pas eu le choix, j’ai dû écrire directement en français. Cette contrainte m’a permis de comprendre que maîtriser une langue ne garantissait pas d’écrire de la poésie dans cette langue.
Les limites en matière de vocabulaire et de grammaire m’ont aidé à écrire de façon plus simple et plus directe, d’éviter les détours. C’est aussi un très bon moyen de comprendre ce qu’est la langue elle-même. Les langues française et coréenne sont particulièrement différentes. L’ordre des mots est différent. La langue coréenne comme beaucoup d’autres langues asiatiques est beaucoup plus contextuelle que le français. Par exemple, on utilise assez peu les pronoms personnels. En langue coréenne, on n’utilise pratiquement pas le « je, » sauf s’il est indispensable.
« Face off »
« Face off »
Dans votre poésie, vous utilisez beaucoup de juxtaposition de mots que vous placez dans des formes géométriques rondes. Pourquoi ?
Les haïku m’ont beaucoup influencé. J’aime particulièrement le poète japonais Bashô. J’ai senti tout de suite la liaison entre photographie et haïku. Le livre de Roland Barthes L’Empire des signes, qui fait le lien entre les deux a confirmé ce sentiment.
Dans ce projet, je voulais essayer d’écrire quelque chose de différent de mes précédents projets, sans histoire, sans métaphore, sans épopée. Je voulais quelque chose de fragmenté, de direct comme la photographie. J’ai essayé de ne pas trop faire de détour.
« Minuscules »
« Minuscules »
Vous utilisez les lettres de l’alphabet et les mots un peu comme des éléments de dessin, à la manière d’Apollinaire au début du XXe siècle. Est-ce délibéré ?
En démarrant ce travail de poésie visuelle, je ne savais pas grand-chose. C’est surtout après avoir commencé le projet que j’ai découvert Guillaume Apollinaire et la poésie concrète. Au départ, je n’avais pas de forme préétablie. J’ai écrit plusieurs poèmes avec le même mot au début et à la fin et la même quantité de vers.
J’étais à cette époque en résidence artistique et je n’avais pas d’idée alors que je devais participer à une exposition en fin de parcours. Je me suis lancé dans ce jeu sans savoir où j’allais. Et j’ai réalisé qu’avec ses poèmes, je pouvais faire quelque chose de visuel. J’ai pensé à des choses symétriques. Au mur de mon atelier, il y avait une horloge. Je me suis dit qu’un rond, c’était symétrique et j’ai placé mes cinq poèmes en rond. J’ai pensé que je pouvais utiliser le mécanisme de l’horloge pour aider à lire les poèmes en rond. Sans compter que le thème même de la résidence était la lenteur. Ça marchait très bien.
« La Pietà anonyme »
Avez-vous publié en Corée ?
Pour l’instant je n’ai aucune activité en Corée.
La Corée est aujourd’hui très présente à travers son soft power, sa culture. La poésie est-elle un genre qui a du succès en Corée actuellement ?
Je pense que les poètes coréens sont très forts mais je ne sais pas s’ils sont reconnus même si Han Kang a reçu le Prix Nobel de littérature pour un roman. Ses poèmes sont très beaux.
L’évolution des formes poétiques en Corée est très différente de celle de la poésie en Occident. L’histoire coréenne a connu une rupture très forte à cause de la guerre. Ni l’économie ni la démocratie ne se sont développées étape par étape. La Corée a connu un renversement soudain qui s’est reflété dans l’histoire de la poésie coréenne. Tout à coup, à la fin de la dictature, avec la levée de la censure, tout a explosé.
Dans les années 1980 et 1990, à cause de la poésie, il y a eu plein d’expérimentations. C’est parti dans toutes les directions. Auparavant, la poésie était utilisée pour les chants révolutionnaires, pour exalter le bien. Le développement économique a suscité une demande pour d’autres formes poétiques.
Pouvez-vous recommander des poètes coréens qui sont traduits en français ?
C’est difficile de choisir. Tout dépend de son goût. Lee Sang Bok et Kim Hye Soon me touchent particulièrement.
Propos recueillis par Anne Garrigue
Pour plus d’information sur les présentations et les ateliers animés par Wonwoo Kim voir le site https://www.editionsdubunker.com/.

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A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.