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Analyse

Indonésie : vers une reconnaissance officielle des religions ancestrales ?

Cérémonie d'offrandes à Ponorogo, Java oriental. DR.
Cérémonie d'offrandes à Ponorogo, Java oriental. DR.
L’Indonésie reconnaît officiellement six religions qui sont l’islam, le bouddhisme, le catholicisme, le confucianisme, l’hindouisme et le protestantisme. Par ailleurs, la mention de la religion est obligatoire sur les cartes d’identité. Un mouvement récent milite pour que cette mention soit désormais ouverte aux croyances ancestrales, auxquelles 12 à 20 millions d’indonésiens sont attachés.
Un décret de l’Assemblée nationale promulgué en 1978, sous la dictature de Soeharto (1966-1998), rend obligatoire la mention de la religion sur la carte d’identité. Les Indonésiens devaient donc jusqu’à récemment indiquer une des six religions officiellement reconnues par l’État : le bouddhisme, le catholicisme, le confucianisme, l’hindouisme, l’islam et le protestantisme dans une colonne « religion » sur les formulaires d’état civil. Or la presse se fait l’écho d’un mouvement d’inscriptions dans cette colonne de la mention « Kepercayaan terhadap Tuhan Yang Maha Esa, » qui signifie « croyance en un Dieu unique. »
Le mot kepercayaan, « croyance, » est en Indonésie utilisé pour désigner des cultes et rituels locaux qui ne sont pas reconnus par l’État indonésien comme des religions. La présence des religions reconnues, d’origine étrangère, ne les a en effet pas fait disparaître. L’État les désigne par l’expression aliran kepercayaan, « courants de croyance. » Ils sont sous la tutelle du ministère de l’Éducation et de la Culture, et non du ministère des Religions comme les six religions reconnues.
Lieu de culte hindou-kaharingan à Muara Teweh, Kalimantan central. DR.
Lieu de culte hindou-kaharingan à Muara Teweh, Kalimantan central. DR.

L’histoire mouvementée des relations entre L’État indonésien et la religion

Le préambule de la Constitution de la République d’Indonésie, adoptée le 18 août 1945, stipule qu’elle a comme fondement cinq principes dont le premier est la croyance en un Dieu unique. Il s’agissait à l’époque d’une concession faite aux autorités d’occupation japonaises qui voulaient, pour préparer l’indépendance de l’Indonésie, créer un État fondé sur l’islam par souci de rupture avec l’histoire coloniale néerlandaise. Les trois dirigeants du mouvement national des années 1920-1930, Soekarno, Hatta et Sjahrir, bien que musulmans tous trois, luttaient pour une Indonésie indépendante pluraliste.
Les Japonais, qui avaient chassé l’armée néerlandaise en avril 1942, promettaient l’indépendance en s’appuyant, non seulement sur les nationalistes, mais également sur les milieux musulmans, sur l’influence desquels ils comptaient. En conséquence, l’islam était devenu le cœur du débat durant les mois qui avaient précédé la proclamation de l’indépendance.
Fin juin 1945, le comité chargé d’établir les bases du futur État indonésien signe un document qui est un compromis entre ceux qui veulent une république pluraliste et ceux qui souhaitent un État fondé sur l’islam. Il stipule entre autres qu’« on construira l’indépendance nationale de l’Indonésie en se fondant sur le principe de [croyance en] Dieu, avec l’obligation pour les musulmans d’observer la charia […]. »
* L’occupant japonais avait divisé l’Indonésie en trois administrations. La marine avait la charge de Bornéo et l’est de l’archipel.
Le 16 août, un projet de constitution, dont le préambule comporte notamment la phrase ci-dessus, est accepté par le comité. Soekarno et Hatta proclament l’indépendance le 17 août au petit matin. L’après-midi de ce même jour, Hatta reçoit un officier de la marine japonaise. Celui-ci lui explique que si les « sept mots » qui font obligation aux musulmans d’observer la charia ne sont pas supprimés, l’est indonésien*, majoritairement chrétien, fera sécession. Ces sept mots sont donc retirés.
La Constitution indonésienne ne contient finalement aucune référence à l’islam. Avec plus de 87 % des Indonésiens qui se déclarent musulmans dans les recensements officiels décennaux (le dernier a été effectué en 2020), cette situation contraste avec celle des autres pays à majorité musulmane. En effet, de la Mauritanie à l’ouest au sultanat de Brunei à l’est, en passant par le Moyen-Orient (à l’exception du Liban « multiconfessionnel »), le Pakistan et la Malaisie, on a presque un continuum de pays dont la Constitution stipule que l’islam est la religion de l’État.

Le rôle du ministère des religions

* Agama est un mot sanskrit (आगम), la langue des textes religieux de l’hindouisme, qui signifie « tradition. » En indonésien, il a pris le sens de « religion. »
L’Indonésie considère le catholicisme et le protestantisme comme deux religions distinctes. En outre pendant longtemps, alors que « catholicisme » se dit Agama Katolik*, le protestantisme était désigné par l’expression Agama Kristen. Nous supposons que c’était là une conséquence de l’interdiction par les Néerlandais du catholicisme quand ils ont évincé les Portugais des Moluques au début du XVIIe siècle. Pour dire « chrétien, » on employait le mot arabe Nasrani, qui veut dire « nazaréen, » qualificatif de Jésus dans les Evangiles. Depuis quelques années, on dit maintenant respectivement Agama Kristen Katolik et Agama Kristen Protestan et pour « chrétien, » Kristiani.
Pour le confucianisme, l’Indonésie ne fait que reprendre une ancienne conception chinoise. En 1911 en effet, après la révolution en Chine, un groupe de royalistes voulait restaurer la monarchie et instituer le confucianisme comme religion d’État. Nous interprétons cette reconnaissance comme une volonté d’accorder aux Chinois d’Indonésie un jour férié officiel, ce qui ne serait pas possible sur une base non-religieuse car il faudrait alors en accorder un à chacun des plus de mille groupes ethniques officiellement recensés.
L’État indonésien n’est pas neutre en matière de religion, et il ne peut être qualifié de séculier. Il intervient pour définir ce qu’est une religion. En 1946 en effet, le gouvernement du premier ministre Sjahrir, marqué à gauche, crée un ministère des Religions comme concession aux milieux politiques musulmans, qui avaient accepté l’absence de toute référence à l’islam dans la Constitution. Le ministre en charge est un musulman, Wahid Hasjim, fils de Hasjim Asj’ari, le fondateur de la Nahdlatul Ulama, la plus grande organisation musulmane d’Indonésie et du monde avec 40 à 45 millions de membres revendiqués.
Ce ministère comporte à l’origine trois sections : catholique, musulmane et protestante. Le bouddhisme, le confucianisme et l’hindouisme n’étaient pas représentés au début. En 1952, Wahid propose une définition à partir de critères minimaux consistant en trois éléments nécessaires : « Un prophète, un livre saint et une reconnaissance internationale. » Cette définition était visiblement taillée sur mesure pour le christianisme et l’islam. Pour Wahid, il était essentiel d’établir une distinction entre agama et aliran kepercayaan, ce dernier étant défini comme « une pensée dogmatique, liée aux coutumes vivantes de divers sortes de groupes ethniques, plus particulièrement de groupes ethniques encore arriérés. » Cette distinction rangeait des populations entières, parmi lesquelles les Balinais, dans la catégorie des « orang yang belum beragama » (« gens qui n’ont pas encore de religion »), ce que contestaient les Balinais.
En 1961, le président Soekarno, dont la mère, Nyoman Rai, était balinaise, officialise par décret les six religions. Le fait que le bouddhisme et l’hindouisme soient mondialement qualifiés de religions a permis cette reconnaissance au niveau indonésien. En outre, dans le cas du bouddhisme, et a fortiori du confucianisme, leurs adeptes sont notamment des Indonésiens d’origine chinoise. On peut y voir une conséquence d’un alignement alors grandissant en matière de politique étrangère de Soekarno sur la Chine communiste.
On peut se demander quel est le sort des adeptes d’autres religions présentes en Indonésie, comme le baha’isme (une religion fondée au début du XIXe siècle en Iran), les christianismes orthodoxe et syriaque et le judaïsme. En 2014, le ministre des Religions Lukman Hakim avait déclaré que le baha’isme était une religion mais celle-ci n’a toujours pas été inclue dans les religions reconnues.

La question balinaise

Au moment du décret sur les six religions officielles, le ministère propose une nouvelle définition de la religion, reposant cette fois-ci sur quatre éléments nécessaires : « De saintes écritures, un prophète, l’autorité absolue de Dieu suprême et unique, et un système de lois pour ses adeptes. » La « reconnaissance internationale » n’est plus exigée, mais deux autres critères sont apparus, un « Dieu suprême » et un système de lois. On voit que cette nouvelle définition est encore plus taillée sur mesure pour l’islam. Elle ne décrit pas mieux la religion des Balinais, ni d’ailleurs le bouddhisme et le confucianisme.
Statue de carnaval religieux à Bali. DR.
Statue de carnaval religieux à Bali. DR.
La religion traditionnelle des Balinais est qualifiée d’« hindouisme, » appellation qui pose problème pour le spécialiste français de Bali Michel Picard. Dans son livre The Interpretation of Cultures, l’anthropologue américain Clifford Geertz écrit en effet que « les Balinais sont, dans un sens large, hindous, » mais parle d’une « religion balinaise [qui] même parmi les prêtres, est concrète […] et peu touchée par la sophistication philosophique du brahmanisme classique ou de son dérivé bouddhiste. » Un autre anthropologue, allemand, Martin Ramstedt, explique que c’est au XIXe siècle qu’« en Occident, Bali vint à être connue comme la « dernière enclave hindoue » dans l’archipel. » Nous utiliserons donc le terme d’« hindouisme » pour désigner les traditions religieuses indonésiennes qui s’en réclament, et que l’on trouve aussi dans d’autres îles que Bali.

Religion ou culture ?

La Constitution indonésienne garantit la liberté religieuse et la liberté de conscience. La liberté religieuse est définie dans le premier paragraphe de l’article 28E, qui stipule : « Toute personne a le droit de pratiquer sa religion, de choisir son éducation et son enseignement, son travail, sa nationalité, son lieu de résidence sur le territoire national, de le quitter et d’y revenir. » La liberté de conscience est énoncée dans le deuxième paragraphe, qui dispose : « Toute personne a le droit à la liberté de croyance, d’expression et de pensée, conformément à sa conscience. »
Offrandes lors du Seren Taun à Kuningan, Java occidental. DR.
Offrandes lors du Seren Taun à Kuningan, Java occidental. DR.
En 1953, le gouvernement crée un organisme pour surveiller les aliran kepercayaan (courants de croyance). Outre les aliran, il existe des pratiques spirituelles appelées kebatinan, terme formé sur le mot arabe batin (باطِن), qui signifie « intérieur » mais aussi « intime, caché. » Le ministère des Religions dénombre alors 360 organisations d’aliran kepercayaan et de kebatinan, regroupées au sein d’un Badan Koordinasi Kebatinan Indonesiaorganisation de coordination des pratiques spirituelles d’Indonésie »). Ces organisations tiennent leur premier congrès en 1955.
Un décret présidentiel intitulé « Prévention des abus et/ou diffamation d’une religion » est promulgué en 1965. Ce décret est plus précisément destiné à protéger les religions de l’influence des aliran kepercayaan. L’article 3 de ce décret vise en effet les individus ou organisations adhérant à un aliran kepercayaan. Cette année-là, un « Mouvement du 30 Septembre » est réprimé par l’armée, qui organise un massacre qui fait plus de cinq cent mille victimes, accusées de « communisme. » Les adeptes des aliran sont soupçonnés d’adhérer à ce dernier en vertu d’un pseudo-syllogisme puisqu’ils rejoignaient un aliran. Ils n’avaient pas de religion et étaient donc athées, et comme les communistes étaient athées, ils étaient communistes.
Par ailleurs, parce que la Chine communiste est accusée d’avoir été l’instigatrice du « Mouvement, » l’armée interdit toute manifestation culturelle chinoise, ce qui inclut le confucianisme.
Heureusement, leur position s’améliore avec la création en 1970 par les milieux officiels d’une entité chargée d’organiser un congrès des groupes de croyance. Puis en 1973, une disposition de l’Assemblée délibérative du peuple stipule que les religions et les aliran sont égaux au regard du droit. Mais en 1978, la même Assemblée décrète que les croyances ne sont pas des religions mais sont de nature « culturelle. » Par ailleurs, le même décret rend obligatoire la présence d’une colonne « religion » sur les formulaires d’état civil. Le contenu de cette colonne apparaît alors sur la carte d’identité. Les adeptes des aliran sont donc contraints de remplir cette colonne avec une des religions reconnues, qui ne sont plus qu’au nombre de cinq.
La fin de l’ère Soeharto ouvre la voie à une période de réformes. La culture chinoise n’est plus hors-la-loi et le confucianisme est de nouveau reconnu comme une religion. Les droits humains deviennent une référence politique et légale, au nom de laquelle il n’est plus acceptable de forcer des personnes à adhérer à une religion « officielle. »
Néanmoins en 2006 est promulguée une loi portant « administration de la population » qui dispose que les personnes dont la religion n’est pas encore reconnue ou les adeptes d’une croyance pourront laisser la colonne « religion » vide, mais qu’elles seront quand même inscrites dans les registres et auront droit aux mêmes services de l’administration.
Une décision judiciaire de la cour suprême va produire une curieuse situation en 2009. Lors d’un pourvoi en cassation dans une affaire d’escroquerie, l’accusé, un nommé Basuki Adinogoro, est inscrit avec comme religion Kepercayaan Penghayat Tuhan, « croyance en Dieu, » expression qui désigne un aliran qui admet l’existence d’un Dieu unique. Cette inscription est interprétée comme une reconnaissance des croyances comme religions.
Cette disposition est confirmée dans une loi de 2013. La réaction du Majelis Ulama Indonesiaconseil des oulémas d’Indonésie ») ou MUI, une organisation non-gouvernementale fondée en 1975 par le régime Soeharto, qui réunit des savants en matière d’islam et des intellectuels musulmans conservateurs, a rappelé sa position, qui est que les aliran ne sont pas des religions et que conformément au décret de l’Assemblée de 1978, ils relèvent de la culture.
Dans la réalité, les adeptes d’une croyance qui laissaient la colonne vide affirmaient ne pas recevoir les mêmes services publics que les fidèles des religions reconnues, voire être confrontés à une discrimination. En 2014, le ministre de l’Intérieur Tjahjo Kumolo déclare que l’Indonésie n’est pas un negara agamaÉtat religieux, » que nous traduisons par « théocratie, ») que les aliran kepercayaan doivent être respectés et devraient pouvoir être mentionnés sur la carte d’identité.
Danse lors du Seren Taun à Kuningan, Java occidental. DR.
Danse lors du Seren Taun à Kuningan, Java occidental. DR.
En 2017, des adeptes des cultes Marapu de l’île de Sumba (une des Petites îles de la Sonde, un archipel situé à l’est de Bali), Malim du nord de Sumatra, Ugamo Bangsa Batak également du nord de Sumatra et Sapto Darmo de l’est de Java déposent un recours auprès de la Cour constitutionnelle à propos des lois de 2006 et 2013, qui accordent aux fidèles des religions reconnues le droit d’établir des lieux de culte, d’obtenir des cartes d’identité et d’enregistrer les mariages et les naissances. La Cour constitutionnelle déclare à l’unanimité comme inconstitutionnelle l’exigence d’appartenance à une des six religions officiellement reconnues. Par ailleurs, Sri Hartini, la directrice chargée des « croyances en un Dieu unique et des Traditions » (Kepercayaan terhadap Tuhan Yang Maha Esa dan Tradisi) au sein du Ministère de l’Éducation et de la Culture explique que son organisation a recensé 187 groupes d’adeptes de ces croyances, dont 150, soit près de 80 %, dans la seule île de Java.
On peut qualifier les croyances ancestrales d’« ethniques » car chacune d’elles est propre à un groupe particulier. Outre les quatre croyances déjà citées, nous pouvons également mentionner entre autres l’Agama Sunda Wiwitan ou « religion ancestrale » des Sundanais, qui peuplent le tiers ouest de l’île de Java et constituent 15,5 % de la population de l’Indonésie, soit le deuxième groupe le plus important du pays. Viennent ensuite l’Aluk To Dolo des Toraja du sud de l’île de Sulawesi, le Buhun, également sundanais, le Kaharingan des habitants de l’intérieur de Kalimantan (la partie indonésienne de l’île de Bornéo), le Kapitayan des Javanais, qui peuplent le centre et l’est de l’île et représentent 40 % de la population, soit le groupe le plus nombreux, le Kejawen ou « javanisme, » un autre système de croyance javanais et enfin le To’lotang des Bugis, également du sud de Sulawesi et voisins des Toraja.
L’État indonésien accepte l’existence de ces croyances, considérées comme un héritage ancestral de différentes régions d’Indonésie. C’est pour cette raison qu’elles relèvent du ministère de la Culture.
Selon le théologien néerlandais Karel Steenbrink « il est certain que les statistiques officielles du recensement indonésien ne reflètent pas la réalité de l’affiliation religieuse en Indonésie. » En effet, les adeptes de ces croyances adhèrent souvent en même temps à une religion reconnue. Il est donc difficile d’estimer leur nombre, qui irait de 750 000 selon le Pew Global Futures Project à 20 millions selon un rapport de 2016 du département d’État américain sur la liberté religieuse en Indonésie. Le ministère de l’Education et de la Culture parle de 12 millions.
Des individus vont exercer ce droit à inscrire autre chose qu’une des six religions reconnues. Les premiers changements signalés par la presse ont lieu en 2017 dans la province de Java oriental. Elle rapporte une amplification du mouvement en 2025, notamment à Java.
On pourrait y voir des conversions de fidèles des religions reconnues à des aliran. Il est plus vraisemblable qu’il s’agit d’individus qui se déclaraient adeptes d’une des religions reconnues tout en continuant d’adhérer à des croyances ancestrales. Une autre stratégie peut être d’assimiler un culte ancestral à une religion reconnue, comme le Kaharingan de Kalimantan présenté comme une forme d’hindouisme.

La tradition du syncrétisme religieux

Il n’y a rien de surprenant à ce que quelque 80 % des aliran recensés se trouvent à Java.
Java est connue pour son théâtre d’ombres, le wayang. Or, selon Ward Keeler, un anthropologue américain spécialiste de la culture et de la langue javanaises, « le message de l’islam va à l’encontre de l’image du cosmos à fondement hindouiste inhérent au monde du wayang. » La culture javanaise a accueilli l’islam sans renoncer aux notions d’origine indienne qu’elle a adoptées depuis au moins le Ve siècle.
* L’Encyclopaedia Universalis définit le syncrétisme comme « la fusion de deux ou de plusieurs religions, de deux ou de plusieurs cultes en une seule formation religieuse ou cultuelle. » Cette définition ne s’applique pas exactement à la situation javanaise car il n’y a pas de fusion mais simplement une coexistence au niveau d’un individu. On trouve également cette coexistence au niveau d’une communauté, comme en témoignent par exemple des cérémonies dans lesquelles des pêcheurs font des offrandes à la mer en formulant le vœu de bonnes pêches.
Un autre anthropologue américain, Clifford Geertz, écrit dans son livre The Religion of Java paru en 1960 que « le syncrétisme* est très visible dans la religion de Java. Ceci résulte peut-être de la flexibilité des Javanais dans l’acceptation des diverses religions arrivant du monde extérieur. Dans l’histoire, par-dessus leurs croyances animistes sous-jacentes, les Javanais avaient successivement accepté l’hindouisme, le bouddhisme, l’islam et le christianisme, et les ont tous “javanisés” ». Java est donc un monde marqué par le syncrétisme religieux.
Merti Desa à Yogyakarta, centre de Java. DR.
Merti Desa à Yogyakarta, centre de Java. DR.
Pour un autre anthropologue américain encore, Matthew Cohen, spécialiste du wayang, le syncrétisme religieux caractérise l’Indonésie en général. Il constate que « l’islam pratiqué par les Indonésiens est différent de celui pratiqué dans les pays du Moyen et Proche-Orient. Il est plus tempéré ou syncrétique, moins dogmatique, doctrinal, ou fondamentaliste. »
Cohen parle de pratique, non de dogme. Et en effet de nombreux rites ancestraux continuent d’être pratiqués par des Indonésiens qui par ailleurs se définissent comme musulmans. Il y a bien sûr les rites qui marquent les différentes étapes de la vie d’une personne, comme la naissance, le mariage, l’enfantement, le décès. Mais il y a aussi les rituels sociaux et communautaires. A Java par exemple, les villageois organisent des cérémonies d’offrandes comme les larung sesaji, que l’on fait à la mer (également appelés petik laut) ou aux volcans, et des merti desa, rituels en hommage à l’ancêtre fondateur et esprit tutélaire du village. Les villageois sundanais de l’ouest de l’île célèbrent le Seren Taun ou Nouvel an. En dehors de Java, les Bugis du sud de Sulawesi, qui se présentent comme musulmans, observent des rites de fertilité dans lesquels officient des prêtres appelés bissu.
En Indonésie, le syncrétisme religieux ne marque pas seulement l’islam. Ainsi à Flores, une autre des petites îles de la Sonde, le catholicisme accepte de s’accommoder du culte des ancêtres, ce qui n’est toutefois pas le cas du protestantisme. Quant à l’hindouisme, on a vu qu’il était en fait une religion ancestrale qui a adopté des éléments indiens.
C’est pour toutes ces raisons qu’il est erroné de qualifier l’Indonésie, comme le font des auteurs étrangers, y compris des chercheurs, de « pays musulman. »
Offrandes à la mer à Banyuwangi, Java oriental. DR.
Offrandes à la mer à Banyuwangi, Java oriental. DR.

Syncrétisme religieux et tolérance

Les « grandes » religions ont donc été accueillies dans un contexte où existaient déjà des systèmes de croyances et de rites qu’elles n’ont pas évincées. Bien au contraire, nombre de leurs adeptes ont gardé ces croyances et ces rites aux côtés de leur nouvelle religion. Le sociologue français Philippe d’Iribarne l’a bien noté : « Toutes les religions […] sont reçues et prennent forme au sein de cultures, et les orientations qu’elles prennent, dans chaque société, en sont marquées. »
Il nous semble nécessaire de préciser ce que nous entendons ici par « culture. » Nous parlons ici de ce qui fonde la conception du « vivre ensemble. » Philippe d’Iribarne écrit : « Dans chaque société, l’opposition entre deux expériences tient une place centrale. D’un côté, un péril particulier est perçu comme menaçant gravement chacun […] conduisant à un état catastrophique. De l’autre, des voies de salut sont vues comme permettant de conjurer ce péril. […] Pour évoquer cette opposition, nous parlerons de scène de péril et de salut ou, par raccourci, de scène de référence. »
Les individus vont interpréter les situations qu’ils vivent à travers une chaîne d’associations inconscientes à cette « scène de référence, » qui est différente d’une société à l’autre. En France, c’est « la crainte d’une position servile » qui mène à « fièrement résister à la peur et aux intérêts mesquins, » d’où l’importance de « tenir son rang. » Aux États-Unis, on a « d’un côté, [la crainte d’] être à la merci d’autrui ou de l’autre au contraire, être maître de son destin. »
Notre propre recherche, effectuée en Indonésie, a révélé une crainte d’être confronté à quelque chose de perçu comme « fermé, » opposé à des relations ouvertes et agréables. Ce qui est perçu comme de la « tolérance » est donc une manifestation de ce souci inconscient de ne pas avoir une attitude ou un comportement « fermés. » C’est dans ce contexte que nous voyons une tendance au syncrétisme religieux.

La difficile construction d’une nation pluraliste

L’acceptation de la mention des religions ancestrales sur la carte d’identité n’allait pas de soi. On a vu qu’en 2013 le MUI, une organisation islamique conservatrice, avait insisté sur le fait que les aliran kepercayaan n’étaient pas des religions. En réaction au mouvement d’inscription de la mention « Kepercayaan » qui s’est dessiné en juillet 2025, le MUI déclare qu’il y voit « un danger. » Il répète son argument que les Kepercayaan ne sont pas des religions puisque les seules religions sont celles reconnues par l’État, avec comme critères la possession d’un prophète, d’un livre et d’une doctrine.
Ces critères ne s’appliquaient pas vraiment au bouddhisme (le Bouddha n’étant pas un prophète), au confucianisme (Confucius n’en étant pas un non plus) et à l’hindouisme (qui n’a tout simplement pas de prophète). Il a fallu l’intervention du président Soekarno pour que ces trois religions soient officiellement reconnues comme telles. Cette reconnaissance est donc un acte politique que même les grandes organisations musulmanes ne contestent pas.
En outre, pour le MUI, laisser la colonne « religion » vide pourrait faire croire que l’Indonésie autorise ses citoyens à être non religieux, autrement dit athées, ce qui est contraire aux principes énoncés dans le préambule de la Constitution. C’est là à notre sens une interprétation erronée de la Constitution, qui on l’a vu garantit la liberté religieuse et la liberté de conscience. Le MUI, et plus généralement les franges conservatrices de l’opinion musulmane indonésienne, sont un frein à cette liberté. Nous y voyons une sorte de revanche sur l’absence de référence particulière à l’islam dans la Constitution.
Le régime Soeharto est le principal responsable de la situation actuelle. C’est lui qui dès le début commence par criminaliser les adeptes des aliran. C’est lui qui décrète que ces derniers ne sont pas des religions et, soucieux d’éliminer tout vestige de communisme, oblige les Indonésiens à se déclarer adhérent à une des religions reconnues. C’est lui qui, pour consoler les milieux musulmans, qui l’ont aidé dans la répression anticommuniste mais dont il se méfie sur le plan politique, ferme les yeux sur la diffusion du wahhabisme, une interprétation ultraconservatrice de l’islam sur laquelle est fondée l’Arabie saoudite, qui finance sa propagation à partir du milieu des années 1970. Et c’est Soeharto qui, en 1990, se rapproche des milieux musulmans pour contrer une armée qui ne le soutient plus. Dans les années qui précèdent sa démission, de nombreuses églises sont brûlées par des groupes se réclamant de l’islam.
Cette intolérance continue à se manifester. Début avril 2026, dans une ville de l’ouest de Java, une foule de musulmans a mis le feu à un lieu de retraite appartenant à un groupe de kepercayaan, mis en colère par une vidéo du prêche d’un religieux musulman qui avait déclaré que dans son village, il y avait une « secte déviante. » La police et des personnalités religieuses musulmanes avaient regardé la scène sans intervenir.
La reconnaissance administrative des cultes ancestraux est un progrès par rapport à l’intolérance d’une partie des Indonésiens musulmans. Mais leur acceptation totale n’est pas encore acquise. Les institutions de l’État indonésien ne protègent pas toujours les minorités religieuses. Il doit le faire systématiquement s’il veut être crédible dans sa défense du pluralisme.
Par Anda Djoehana Wiradikarta

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A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.