Société
Analyse

Fantômes, esprits et société cambodgienne

Cellule de prisonnier dans le Musée du Génocide de Tuol Sleng, réputé hanté. DR.
Cellule de prisonnier dans le Musée du Génocide de Tuol Sleng, réputé hanté. DR.
Voyager au Cambodge, c’est entendre les récits les plus intrigants, parcourir des lieux « hantés » dont l’atmosphère pèse sur les cœurs, ou compter les innombrables « preah phum, » ces petites « maisons des esprits » présentes dans ou devant chaque demeure. Plongeons ensemble dans ces mystères qui entourent la société khmère.
J’ai entendu beaucoup d’histoires. Des amis, des collègues, des inconnus qui rapportent ce qu’eux-mêmes ont vécu, ou ce qu’on leur a raconté. Les fantômes ne sont pas rares dans ce pays : tout le monde semble en avoir vu un. Que ce soit seul(e), entouré(e), dans la ville mais surtout dans les campagnes, les Cambodgiens sont accoutumés à ces présences mystérieuses. Lorsque la nuit tombe, l’appréhension s’empare des êtres ; l’on a peur de croiser la route d’un esprit ou d’entendre d’étranges bruits.
« Quelle imagination ces enfants ! », pourrait-on penser. Après tout, les enfants ont peur des fantômes, c’est bien connu. Sauf qu’au Cambodge, les jeunes comme les adultes décrivent leurs expériences paranormales. Autrement dit, nous sommes loin de simples superstitions juvéniles, mais bien face à un phénomène sociétal intrigant.

Des croyances populaires bien ancrées

Les légendes mettant en scène des fantômes font partie de la société cambodgienne. Des amis me font part de leurs convictions quant à l’existence de l’Abb (អាប), ce démon populaire en Asie du Sud-Est se manifestant toujours sous l’apparence d’une femme. En colère ou rancunière, son esprit peut causer des maux d’estomac conduisant parfois à une perte de connaissance. On raconte qu’à la nuit tombée, l’esprit du démon erre, se nourrissant de sang et de grenouilles. Il aime par-dessus tout visiter les maisons des villageois, et surtout celles des femmes qui viennent d’accoucher. Le seul moyen d’apaiser cette femme machiavélique est d’accéder à ses requêtes. Sinon, il reste possible de la capturer et de la détruire, assurant ainsi prospérité et paix au village.
Pour ces amis, le doute n’est pas permis : ce démon existe. Il était plus vigoureux par le passé, faisant de fréquentes apparitions. Mais sa légende demeure, comme ancrée profondément dans les mœurs et les esprits. Pour d’autres en revanche, l’Abb n’est qu’un personnage horrifique à ranger dans le domaine de la fiction.
Dessin de l’Abb. DR.
Dessin de l’Abb. DR.
Si ce mythe ne fait plus l’unanimité auprès des Cambodgiens, les esprits sont quant à eux omniprésents. Ils font partie du quotidien des uns et des autres, parfois dociles, protecteurs, aimants, parfois terrifiants, néfastes voire dévastateurs.

Esprits, fantômes et religion(s)

Le monde des esprits est étroitement lié à celui de la religion. Au Cambodge, le bouddhisme Theravada est officiellement reconnu comme religion nationale et plus de 90 % des Cambodgiens se déclarent bouddhistes. Dans les faits, le bouddhisme s’accompagne d’éléments issus d’autres religions ou croyances, comme l’hindouisme, l’animisme ou le culte des ancêtres. Autrement dit, les Cambodgiens se tournent volontiers vers d’autres pratiques pour résoudre leurs problèmes quotidiens : ils apaisent les esprits locaux capricieux, sollicitent la bonne grâce des divinités et font des offrandes aux fantômes des ancêtres afin de s’assurer de leur bénédiction.
Le culte des ancêtres est d’ailleurs l’une des plus anciennes pratiques religieuses au Cambodge. Avant l’arrivée du bouddhisme, ce culte visait principalement à apaiser les fantômes maléfiques ou courroucés des morts. En effet, seuls les ancêtres tourmentés prenaient la forme de fantômes.
Les pratiques spirituelles visant à honorer ou à apaiser les fantômes ont essentiellement lieu dans les pagodes ou les sanctuaires familiaux. Dans les « preah phum, » ( « maisons des esprits »), on honore les neak ta (អ្នកតា), divinités ancestrales ou tutélaires dont on croit localement qu’elles veillent sur les personnes, les lieux et les objets, à condition qu’on lui témoigne le respect et les honneurs qui leur sont dus. Pour ce faire, les offrandes pleuvent chaque jour. On peut y déposer des fruits, des mets en tout genre, et même des cappuccinos, comme je l’ai moi-même remarqué avec amusement en passant devant un café. On y brûle également de l’encens.
Une preah phum à Phnom Penh, dont l’offrande est un cappuccino et une tarte aux œufs. Photo de l'auteur.
Une preah phum à Phnom Penh, dont l’offrande est un cappuccino et une tarte aux œufs. Photo de l'auteur.
Ces pratiques destinées à honorer ou apaiser les ancêtres ont lieu toute l’année, mais une période se démarque : celle de Pchum Ben (បុណ្យភ្ជុំបិណ្ឌ), soit la Fête des Morts, ayant lieu de fin septembre à début octobre au Cambodge. Les offrandes sont démultipliées pour honorer les ancêtres, apaiser leurs souffrances et renforcer les liens familiaux.

Esprits et médecine

Dans la société khmère, il est par ailleurs fréquent d’attribuer aux esprits la maladie et la souffrance. Là encore, les anecdotes ne manquent pas. L’on m’a par exemple raconté qu’à la campagne, il n’est pas rare de considérer une personne malade comme « possédée. » Il faut alors « l’exorciser » et la purifier. L’avis médical « moderne » peut alors s’avérer de moindre importance, le mal ne disparaîtra pas avec un traitement conventionnel.
Entrent alors en scène les « kru khmer » (គ្រូខ្មែរ) – terme générique désignant les guérisseurs traditionnels, voyants ou médiums. Hommes ou femmes, moines ou laïcs, ils invoquent les esprits dans leurs corps, inscrivent des sorts de protection sur la peau de leurs patients et éliminent la magie noire au sein de la communauté – parfois non sans conséquences. Si les pratiquent touchent davantage à l’usage des plantes ou le massage thérapeutique, les chants et prières sont aussi utilisés comme méthodes de « guérison. » Sans surprise, elles ont leurs limites, tout comme les patients.

Les plus effrayants lieux hantés

Esprits, religions et médecine alternative sont étroitement liés, mais si chacun entretient un rapport différent avec la croyance aux fantômes, il existe des lieux au Cambodge connus de tous comme étant hantés. Il ne s’agit plus d’une expérience personnelle déterminant notre rapport aux esprits, mais de nombreux témoignages à caractères paranormaux se recoupant aux mêmes endroits.
Parmi les plus connus, on compte le musée du Génocide de Tuol Sleng, la station d’altitude de Bokor (Bokor Hill Station), ou encore l’île de Koh Kor. Qu’ont tous ces lieux en commun ? La réponse se trouve aisément si l’on remonte le temps dans les années 70.
En avril 1975, le régime des Khmers rouges dirigé entre autres par Pol Pot s’empare du pouvoir au Cambodge. Animés par le désir de créer un nouvel idéal basé sur une société agraire radicale, ils vident les villes de leurs habitants et organisent des déplacements forcés vers les campagnes, éradiquent le moindre opposant ou intellectuel suspecté, établissent le travail forcé, y compris pour les enfants, affament les populations, torturent et tuent les plus faibles, les malades, les dissidents.
Entre 1975 et 1979, année de la chute du régime, près de 2 millions de personnes, soit un quart de la population, meurent de la famine, des conditions extrêmes de travail et d’existence, ou d’exécutions sommaires. Durant cette période, les Khmers rouges font de certains lieux des places fortes, que ce soit d’un point de vue stratégique ou pour enfermer des prisonniers. Les lieux hantés cités ci-haut font partie de ces endroits devenus tristement célèbres.
* Entre 12 000 et 20 000 personnes selon les chiffres officiels. Parmi ces détenus, moins d’une quinzaine ont survécu.
Dans le musée de Tuol Sleng d’abord, ancienne école reconvertie en prison infernale où des milliers* de prisonniers furent torturés et exécutés, de nombreux phénomènes étranges ont été rapportés. Les gardes racontent avoir entendu des gémissements ou le cliquetis glaçant des chaînes des anciens prisonniers à la nuit tombée.
Dans la station d’altitude de Bokor, bastion de soldats Khmers rouges refusant de se rendre jusqu’au début des années 1990, plusieurs personnes ont affirmé avoir vu des silhouettes fantomatiques. Enfin, sur l’île de Koh Kor, dont le surnom de « Murder Island » est hérité de l’époque où les Khmers rouges en avaient fait une prison, les habitants ont rapporté avoir croisé la route des fantômes portant des vêtements noirs. Cet accoutrement semble faire directement référence à l’uniforme noir des cadres Khmers rouges. L’on y entendrait aussi des cris de souffrance la nuit tombée, peut-être les hurlements de toutes les victimes exécutées sur l’île…

Des traumatismes parcourant les générations

Y a-t-il vraiment des fantômes au Cambodge ? Ces lieux hantés le sont-ils réellement ? C’est une question qui a été explorée par les psychiatres et anthropologues Devon Hinton, Ria Reis et Joop TVM de Jong dans leur étude sur la corrélation entre les réfugiés cambodgiens traumatisés et leur perception de phénomènes paranormaux.
Cette étude passionnante mérite une lecture approfondie. La conclusion à en tirer est la suivante : les rencontres avec des fantômes sont très courantes chez les réfugiés cambodgiens. Plus de la moitié des patients en clinique psychiatrique affirment avoir été perturbés par la présence de fantômes. Ceux-ci se manifesteraient dans les rêves, au moment de s’endormir ou de se réveiller, ou lors d’hallucinations.
Mythes ou réalité, expériences véridiques du paranormal, imagination ou fruits de traumatismes ? Il est impossible de trancher. Après tout, avons-nous la preuve concrète que le surnaturel n’existe pas ? Il est certain en revanche que les fantômes au Cambodge sont aussi les fantômes du passé, qui continuent de hanter une population toujours meurtrie par son histoire sanglante.
Par Cassandre Mariotto

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Actuellement en troisième année du Magistère de relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Cassandre Mariotto se spécialise sur le Japon. L’apprentissage de la langue et l’intérêt pour l’histoire et la culture de l’archipel l’ont poussée à intégrer l’université de Hitotsubashi à Tokyo au printemps 2024. Les expériences de vie au Japon la dirigent vers un travail de recherche sur ce pays.