Entretien - Chronique indienne
La Fondation Kalakshetra : rencontre au « jardin des arts, » un ashram où l’on apprend la danse et la musique classique indienne
Mon professeur de sitar me dit un jour : « Si vous allez à Chennai (Madras), vous devez absolument aller voir la Fondation Kalakshetra. C’est une école de danse et musique conçue suivant le modèle ancien, le modèle traditionnel d’éducation de l’Inde, un ashram où les élèves sont des disciples qui suivent l’éducation d’un maître ou guru. » Mon maître ajoute : « Je vous donnerai une introduction pour rencontrer la directrice Leela Samson. »
PROMENADE AU JARDIN DES ARTS
Thiruvanmiyur – un quartier sud de Chennai – comme partout en Inde, haut en couleurs, plein d’agitation, chaos, bruits et senteurs. Mon chauffeur me conduit en Ambassador blanche, nous prenons un dédale de petites rues qui semblent mener à la mer toute proche, nous sommes d’après ma carte tout près du Theosophical Park d’Annie Besant dont il faut dire un mot car elle est à l’origine de cette histoire. Annie Besant (1847-1933) était une brillante activiste anglo-irlandaise, féministe, socialiste, qui arriva en Inde en 1893, devint présidente de la Theosophical Society en 1907 et rejoignit le mouvement indépendantiste Indien.
* Mot composé de Kala qui signifie « art » et de Kshetra qui se traduit « champ »
Elle fonde la Home Rule League en 1916 et devient même présidente du parti du Congrès en 1917, avant de revenir à la théosophie à la fin de sa vie à Adyar, juste au-dessus de Kalakshetra*.
Nous entrons dans un grand parc à la végétation soignée, une allée ombragée nous mène au centre de Fine Arts. J’obtiens un badge de visiteur et suis autorisé à parcourir les lieux à ma guise, dans un vrai havre de paix ! Le parc est aménagé en une série de petits pavillons jaunes aux toits plats assortis d’ouvertures à croisillons. Chaque pavillon n’a qu’un seul étage, un simple espace rectangulaire d’environ 7 mètres sur quinze, dans lequel on rentre par un petit portique couvert où sont disposées de délicates paires de sandales et des tongs bien menus. En m’approchant d’une classe, j’entrevois des silhouettes gracieuses en plein exercice de Bharat Natyam – on danse au rythme du taquet imposé par un professeur assis en tailleur le dos au mur. Il y a en général 6 à 8 jeunes filles évoluant dans une sorte de kameez shalwar bien serré, rouge foncé et safran, et un ou deux jeunes gens, torse nu en longhi blanc. Parfois au milieu d’un groupe de danseuses indiennes figure une occidentale au visage pâle.
Passant discrètement d’une classe à l’autre – les pavillons sont disposés en harmonieux désordre le long d’une allée fleurie de bougainvilliers – je marche lentement en cherchant l’ombre sous cette grande chaleur d’été, il fait 35°C avec beaucoup d’humidité. Voici une autre classe – ici ce n’est pas de la danse, c’est du chant – une dizaine d’élèves, en majorité des filles accroupies sur des nattes suivent leur professeur en battant la mesure, la paume de la main touchant le genou deux fois à l’endroit, une fois à l’envers. Chacune a bien un petit cahier de chant, mais tout le monde imite le professeur – phrase après phrase. Un peu plus loin un professeur de veena – le très bel instrument à cordes du Sud – fait une improvisation devant deux jeunes filles très attentives. Cette scène de trois musiciens – dans la grâce d’une lumière filtrée en biseau – fait penser à un tableau de Vermeer.
Je continue à marcher jusqu’au bout du parc où je tombe sur un théâtre monumental en ellipse, tout en bois. J’apprendrai plus tard que c’est un Koothambalam, une reproduction de l’antique théâtre de l’Inde du sud, dont l’architecture remonte au 10ème siècle avant notre ère. Le Koothambalam fait en principe partie d’un temple, c’est un lieu sacré où théâtre, danse et musique sont joués pour les dieux autant que pour les mortels. A côté du Koothambalam, on trouve une cour de danse en plein air abritée par un immense banyan, un cirque en contrebas paré de trois colonnes et un peu plus loin – sous un autre banyan – une statue de Shiva en bois de teck noir. Shiva est ceint comme il se doit d’un collier de fleurs jaunes, il semble repu par les offrandes répandues à ses pieds.
Une demi-heure à Kalakshetra fait oublier la tension du monde extérieur. Tout ici respire la discipline, la dévotion, l’harmonie du corps et de l’esprit. En union avec la nature.
Entretien avec Leela Samson, Directrice
Quelques instants plus tard, je suis introduit dans le bureau de Leela Samson, qui a été une très grande danseuse de Bharat Natyam. Impressionné par ma visite des lieux et l’aura de la directrice, je me raccroche aux quelques questions que j’avais heureusement préparées.
Pouvez-vous nous décrire la Fondation Kalakshetra ?
Leela Samson : Kalakshetra est une institution autonome (autonomous body) qui a été fondée en 1936 par Rukmini Devi Arundale, une grande artiste et danseuse Indienne qui a grandement contribué à la renaissance du Bharat Natyam en Inde dans les années 1930. Rukmini Devi était l’épouse de Georges Arundale, lui-même un éducateur de renom et disciple d’Annie Besant, dont la société théosophique et le parc se trouvent à côté de Kalakshetra. La vision de Rukmini Devi, influencée par les idées théosophiques, était de revenir aux sources, de retrouver et préserver les valeurs traditionnelles des Arts de l’Inde, spécialement dans le domaine de la danse et de la musique. Kalakshetra fût au départ un institut privé. Il s’agissait de rechercher – au-delà de l’excellence dans l’art, un chemin de perfectionnement intérieur, une dimension personnelle – spirituelle – sans référence à une religion particulière. J’ai reçu moi-même cette leçon de Rukmini Devi, elle insistait sur l’idée de rechercher dans le travail quotidien cette dimension supplémentaire spirituelle. Une quête d’intangible dans le tangible.
Ainsi Kalakshetra fondée en 1936 a grandi sous l’autorité et la persévérance de Rukmini Devi qui l’a animé durant cinquante ans. Jusqu’en 1993, Kalakshetra est resté une initiative purement privée. Rukmini Devi acquit le terrain de Tiranvimyur qui est toujours celui de la Fondation, avec le produit de ses cachets de danse et les dons de quelques amis mécènes.
Rukmini tenait l’idée forte que ce lieu – dédié à l’éducation des arts – devrait ressembler aux ashrams d’autrefois, tels Nalenda ou Shantiniketan. L’apprentissage doit se faire à l’abri de l’agitation du monde. Professeurs et élèves doivent y vivre en étroite harmonie, sans que rien ne vienne les distraire du devoir d’apprendre et de grandir. Rukmini a donc mis en place un régime très strict pour protéger son « oasis des arts. » Elle croyait aux vertus de la simplicité, à une vie frugale, au végétarianisme. Tout le campus est encore aujourd’hui strictement végétarien.
Lorsque Rukmini a quitté ce monde en 1986, peu après les 50 ans de sa fondation, elle aura réalisé de nombreux rêves. Par exemple, ce projet un peu fou de construire au fond du parc ce merveilleux théâtre en bois – le Koothambalam – suivant les traités et plans détaillés du Natya Sastra, un texte qui remonterait au 3ème siècle avant notre ère. Le successeur de Rukmini Devi, Sankara Menon, s’est beaucoup soucié de la pérennité de la Fondation, en particulier de son financement et de la sécurité du terrain, devenu objet de convoitise dans une ville en pleine effervescence immobilière. Il persuade le gouvernement Indien de prendre le contrôle de la Fondation. Ce qui fût fait par un acte voté unanimement au parlement en 1994. Depuis, la Fondation est gouvernée par un conseil d’administration (governing body) composé d’artistes et de représentants de l’administration et est financée par l’État.
Et aujourd’hui ? Nous avons environ 300 élèves, dont 200 en danse qui reste notre discipline majeure, 50 en chant et le reste en musique instrumentale et en arts plastiques. Tout étudiant travaille une discipline artistique majeure et une discipline artistique secondaire. Ainsi par exemple une danseuse prendra aussi des cours de chant ou de veena ; un peintre prendra des cours de danse ou de violon. La danse chez nous est la discipline majeure, et nous avons moins d’élèves dans les autres disciplines qui sont moins en demande car elles offrent moins de débouchés – nous sommes nous aussi soumis aux forces du marché !
Comment s’organise l’enseignement à Kalakshetra ?
Les élèves rentrent chez nous sur dossier avec une interview. Nous recherchons bien sûr un talent – mais surtout une aptitude, quelqu’un qui est prêt à travailler ici dans le calme. Des étudiants qui ont soif d’apprendre. La plupart des jeunes de nos jours veulent vivre, s’amuser et incidemment travailler. Ce n’est pas possible ici, les élèves sont donc tous pensionnaires, comme certains des professeurs. Le principal défi auquel nos élèves ont à faire face, c’est cette renonciation au monde pour un temps.
Nos étudiants arrivent ici à l’âge de 16 à 18 ans, après avoir terminé leurs études secondaires – certains viennent d’Annie Besant School. Notre curriculum est de niveau universitaire – nous proposons un Bachelor’s degree (licence) qui dure quatre ans. L’enseignement est à la fois artistique et intellectuel. Une étudiante danseuse devra aussi prendre des cours d’histoire de l’art, connaître les différentes danses classiques de l’Inde, étudier les textes de la mythologie indienne, prendre des cours de yoga – on enseigne ici trois langues, Tamul, Sanscrit, Anglais. Elle suivra aussi des cours de philosophie, elle doit écrire des mémoires. Ce n’est donc pas un programme facile. Nous ne formons pas seulement une danseuse au sens technique et physique, mais quelqu’un qui connaît son art, sait d’où il vient et comment il s’inscrit dans l’histoire, la mythologie et les traditions de notre pays. Le travail académique est très important. Le travail artistique quotidien est de quatre à cinq heures par jour, auxquelles s’ajoute la même quantité de travail intellectuel. C’est donc un programme exigeant.
A la sortie de l’institut, nos élèves trouvent très facilement un emploi. Les danseuses rejoignent des troupes de danse, les musiciens trouvent aussi du travail assez vite. D’autres écrivent sur l’art, deviennent critiques ou historiens d’art. Nos élèves sont très demandés parce qu’ils sont très bien formés et qu’ils sont très « complets. » Évidemment tous ne deviennent pas de grandes étoiles, mais en tout cas toutes et tous trouvent un travail intéressant.
Comment se passent les rapports entre élèves et professeurs ?
C’est un rapport de profond respect des élèves pour les professeurs, mais qui n’est pas fondé sur la peur. Les professeurs en retour doivent gagner le respect de leurs élèves par leur exemple. Rukmini a été très innovante dans son recrutement de talents. Recherchant les meilleurs professeurs, elle a fait appel au début à des vieillards, des gens qui avaient plus de 90 ans ! Par exemple, elle a recruté un compositeur et professeur de musique carnatique – Vasudevacharya – qui avait 95 ans ! Et elle lui a demandé de composer pour elle une musique sur le Ramayana. « Vous êtes l’homme de la situation ! A vous de jouer ! » Et il l’a fait ! Aujourd’hui, le gouvernement nous dit – à 60 ans vous prenez votre retraite, pas les professeurs !!! Comme ils étaient vieux, ils étaient évidemment parfois un peu fatigués.
Rukmini les mettait à l’aise : « Ce n’est pas grave. Vous venez quand vous en avez envie. Vous vous installez sous un arbre, et les élèves viendront vous voir. » Et ça se passait comme ça, ils venaient pratiquement tous les jours, jusqu’à épuisement de leurs forces. Ils étaient si simples et si humbles, si heureux de partager des trésors de savoir et d’expérience avec leurs élèves. Vous pouviez leur demander n’importe quoi, ils avaient toujours une réponse ! Rukmini a donc créé un environnement pour apprendre, un lieu de vie en communauté, et un espace pour que chacun trouve une place. Kalakshetra s’est développée ainsi au cours des années. Avec au cœur du projet éducatif cette absence de barrière entre les disciplines : la danse n’est pas séparée du chant ou de la musique instrumentale, les arts de la danse et de la musique ne sont pas loin des arts plastiques ; Kalakshetra abrite aussi une fabrique de filature traditionnelle, nous faisons des saris et des tissus travaillés et pochés à la main.
Quel est le rapport du maître à l’élève ?
C’est un sujet extrêmement délicat. Je peux en témoigner – moi qui ai été ici d’abord une élève, qui ai ensuite enseigné la danse durant une trentaine d’années, et qui me trouve maintenant en charge de superviser l’enseignement. Enseigner exige un équilibre extrêmement délicat, dans une relation qui doit rester unique entre le professeur et l’élève. Nous avons ici de petites classes de sept pour un professeur. Mais chaque professeur doit développer une relation personnelle avec chacun des élèves. Établir une connivence un à un. Car il s’agit du corps, il s’agit de manières, il s’agit de l’attitude de l’élève. C’est une affaire d’ego. Quand on a affaire au corps, d’une certaine façon, les élèves se sentent parfois à nu devant leur guru.
Au niveau le plus élevé, c’est un peu comme en amour. Les yeux du guru sont sur l’élève, un bon professeur voit les plus petites oscillations de l’âme dans les mouvements du corps, il voit l’application ou non, il ressent les émotions – positives ou négatives de l’élève – à chaque instant. Cette relation est donc très intime et pourtant le professeur n’est pas un parent. C’est donc extrêmement délicat, il peut y avoir beaucoup de frustration chez un professeur quand il ressent un blocage – physique ou émotionnel – qui empêche un élève de s’exprimer pleinement. Et parfois il ne trouve pas la clé durant des mois ! C’est un labeur très physique. Et en même temps, c’est par les mots, c’est dans la façon dont les mots sont adressés et reçus que tout se passe.
Est-ce que vos professeurs sont formés à la psychologie ?
Non, malheureusement nos professeurs ne sont pas formés à cela. Certains sont des éducateurs naturels, d’autres ne sont pas du tout sensibles à ces choses. Nous sommes à Kalakshetra à la même enseigne que toutes les autres écoles ! Qui sera un bon professeur ? Très difficile à dire ! En fait, beaucoup d’entre nous qui avons été danseurs étoiles ou solistes ne pensaient jamais qu’ils seraient un jour amenés à enseigner. Je pense pour ma part que les qualités d’un soliste sont très différentes de celles d’un professeur. Les grands artistes ont besoin d’être égoïstes, centrés sur eux-mêmes, ce qui s’explique bien quand on apprécie l’intensité, la rigueur, le courage qu’il faut pour donner le meilleur de soi à un public. Rien à voir avec l’attitude du professeur qui doit être entièrement disponible à ces petits chiots brouillons que sont bien souvent les élèves !
Il y a aussi une question d’ego. Lorsque l’ancienne danseuse étoile découvre l’enthousiasme et la fraîcheur d’une belle élève douée, elle ne peut pas ne pas penser à sa réputation d’antan. Face à l’avenir de cette brillante étoile en herbe, elle peut aller jusqu’à envier le talent qui naît sous ses yeux. « Elle sera meilleure que je n’ai été ! » Il y a très souvent ce conflit d’ego. Certains professeurs vont rechigner à donner leurs derniers petits secrets qui font toute la différence ! C’est donc une affaire très délicate. Même chose chez les musiciens, où j’ai souvent entendu dire dans les gharanas (une lignée école de musiciens, souvent de père en fils) : « ça, le maître le réserve seulement à son fils. Les autres n’y auront pas droit ! » Si vous êtes aussi le fils du guru, vous êtes dans un rapport difficile aussi. Et les exemples de réussite dans cette relation père-guru et fils ou fille sont contrastés. Mais lorsque ça marche, lorsqu’il y a cette communication quasi parfaite entre le maître et l’élève, alors c’est extraordinaire, les effets sont magiques, c’est comme en amour !
Dans une institution si attachée aux valeurs traditionnelles, y a-t-il une place pour le changement ?
J’ai toujours pensé que l’art ne peut rester figé. Ce que mon guru a reçu de son guru est différent de ce que j’ai reçu d’elle. Je suis d’une autre génération, je vois les choses différemment dans une époque qui a changé. Ce que nous faisons aujourd’hui est donc différent de ce que nos prédécesseurs ont fait. Les formes de notre art doivent donc constamment être adaptées, la technique, les thèmes, les chorégraphies évoluent et font une large place à l’innovation.
Kalakshetra dispose d’un héritage fabuleux – 70 années de travail extraordinaire – sur lequel nous devons construire pour aller toujours plus loin. Ainsi, je veux faire un musée sur ce que Rukmini Devi a fait ici, et montrer la façon dont elle a en quelque sorte ressuscité l’art de la danse indienne. Il nous faut aussi ouvrir l’Institut et disséminer notre savoir, partager nos pratiques avec d’autres instituts. Nous travaillons également sur l’adaptation du syllabus – compenser là où nous avons des lacunes, adapter des matières ici et là. Mais sans remettre en cause notre axe de travail principal, qui est de produire de très bonnes danseuses et d’excellents musiciens. Donc aller plus loin dans la formation de ces « artistes humanistes, » qui maîtrisent autant l’exercice que le contexte de leur art.
RETOUR AU MONDE
En quittant Kalakshetra, je songeais aux autres instituts de formation d’élite de l’Inde moderne ; les fameux IITs et IIMs calqués sur les modèles du MIT et de Harvard. Kalakshetra propose un autre modèle – plus ancien, plus authentiquement indien. Fondé sur l’antique rapport guru disciple, dans un lieu d’apprentissage ascétique – un ashram loin des agitations et de la fureur du monde. Tout en insistant sur des valeurs éducatives que l’on semble redécouvrir dans les formes d’éducation les plus modernes aujourd’hui : autonomie et responsabilité de l’élève, accent sur la multidisciplinarité, équilibre entre disciplines académiques et physiques. Mais pour moi, c’est l’atmosphère du lieu qui est la plus forte, elle imprègne encore le visiteur lorsqu’il faut partir et retourner aux affres du monde. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » écrivait Baudelaire.
Par François-Xavier Croisy
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