Société
Chronique indienne

La Synagogue de Colaba à Bombay

Grande salle (de la Synagogue Knesset Eliahu de Colaba à Bombay – dessin aquarelle de l’auteur.
Grande salle (de la Synagogue Knesset Eliahu de Colaba à Bombay – dessin aquarelle de l’auteur.
Une promenade dans le quartier suranné de Colaba à Bombay m’a conduit à la Synagogue Knesset Eliahu. Cette belle synagogue témoigne de pans oubliés de l’histoire millénaire des communautés juives en Inde. Une mémoire émouvante, faite de migrations successives, effacements et renaissances.
J’avais quelques heures à perdre avant de reprendre l’avion pour Delhi après deux jours de travail à Bombay. Je décidais d’aller voir des galeries de peinture dans la partie sud de la mégapole, le quartier plutôt chic de Colaba.

Promenade à Colaba

Je tombe rapidement sur quelques galeries dans Khala Goda, près de l’ancien Fort du port de Bombay. Jehangir Gallery plutôt décevante, Max Muller House (l’institut Culturel Allemand) plutôt mieux, et Seven Gallery un peu plus loin sous les arcades, plus attirante avec de belles photos sous-marines. J’ai bien aimé les requins marteaux aux fuselages argentés planant dans un bleu profond.
Le temps est ensoleillé, bien chaud et humide, près de 30°C sans la brise de mer habituelle. Marcher dans ces conditions n’est pas une promenade de santé, il fait vraiment lourd, on transpire, on bave à plus soif. Après deux heures de marche dans un tel sauna, l’européen moyen se trouve définitivement liquéfié.
Pourtant, ce coin préservé de Bombay a beaucoup de charme. Des immeubles à vérandas remontant à la période du Raj Britannique, des palmiers et bougainvilliers partout, des couleurs chaudes et des odeurs fortes qui vous plongent dans une ambiance un peu surannée, plutôt décalée ou « quirky » comme on dit en Anglais. Les gens sont aimables, on ne dévisage pas l’étranger qui passe, il n’y a pas d’agressivité comme souvent dans le Nord. Dans ma tête devenue zombie, je songe que dans vingt ou trente ans, ce quartier aura été détruit par l’explosion économique de l’Inde.
La température monte à 35°C, à demi-inconscient j’arrive à déchiffrer le panneau d’une autre galerie – DAG ou Delhi Art Gallery qui s’avère vraiment bien – je me rafraîchis quelques minutes avec bonheur auprès des grands peintres indiens du « Progressive Group. »
Et puis en sortant de la galerie, je remarque là tout près, une grande et belle maison carrée fraîchement repeinte en bleu cyan, qui forme l’angle de deux rues. Dans l’ombre d’une fenêtre ouverte au premier étage, j’entrevois la silhouette d’un vieil homme.
Je passe le coin de la rue et tombe sur un tas de sacs de sable, des barbelés et des soldats en tenue kaki armés de mitraillettes. Mon cerveau comateux a quelque chose à me signaler : « Tu connais ce genre d’endroit, tu as déjà vu ça, réveille-toi ! » J’aperçois un jeune garçon avec une petite calotte blanche sur la tête. Comme j’arrive devant la porte, le petit garçon s’arrête, les trois soldats me dévisagent avec circonspection. J’hésite, que faire, j’y vais, j’y vais pas ?
Les soldats indiens me regardent d’un œil sombre et inquisiteur. Je leur fais un signe respectueux « Puis-je entrer ? »Ils dodelinent de la tête à l’indienne, ce qui veut dire oui. Et puis le petit garçon se retourne et me regarde droit dans les yeux : « Are you Jewish ? »
Je réponds sans réfléchir « No, I am Christian, may I come in? » Il me fait « ok » d’un signe de la main.

La synagogue Knesset Eliahu

J’entre dans un petit vestibule qui donne sur la gauche vers une autre pièce d’où monte un grand escalier. A l’étage, un grand couloir traverse la maison. Sur le côté gauche, il y a des étagères sur lesquelles sont posées des livres, des brochures et des kippas.
J’hésite un peu à mettre une kippa sur la tête, et puis finalement je me dis que c’est mieux de suivre le rituel, même si apparemment il n’y a pas grand monde. C’est bizarre cette absence de monde, parce que c’est samedi, ça devrait être Shabbat, me dis-je en entrant sur la droite dans une grande salle qui je crois est la pièce principale de la Synagogue.
C’est un grand hall rectangulaire, en fait presque carré, au plafond très haut, duquel descendent de grands lustres en dorures torsadées et des ventilateurs blancs à l’ancienne (pankas en Hindi), suspendus comme des hérons à l’envers. Il y a en fait deux niveaux, avec un magnifique balcon qui entoure tout le hall. La couleur principale est un beau bleu turquoise très clair, rehaussé par des colonnades et stucs en blanc ivoire. Les hautes fenêtres laissent filtrer une lumière qui doit être intense à certaines heures du jour, mais pas en ce moment. Il ne fait pas trop chaud dans cette grande salle.
Au fond, cinq marches mènent non à un autel, mais à un mur de marbre gris orné d’une grande pièce de tissu dorée sur laquelle on peut lire des lettres en hébreu. C’est sans doute le Tabernacle où se trouvent les Tables de la Loi. Au-dessus de ce dais, on peut admirer trois hauts vitraux en triptyque.
Mais l’autel ou lieu de lecture et commentaire de la torah est au centre, une estrade surélevée – la tevah ou bimah – entourée d’une balustrade marquée aux quatre coins par de grands lampadaires, des candélabres dorés coiffés d’un bulbe rond. Au centre de l’estrade si je me souviens bien, il y a un buffet ou un autel recouvert d’un tissu bleu clair et on imagine que s’y trouvent les rouleaux de la Torah. Sur les trois côtés de la grande salle, il y a plusieurs rangées de bancs disposés en U autour de l’estrade centrale. Les murs de la salle sont bleu cyan, le plafond blanc, ça ne ressemble pas à une église ni à l’idée que je me fais d’une synagogue, ça ressemble plutôt au salon élégant d’une grande maison néocoloniale.
C’est grand, c’est beau et calme, il n’y a personne. Je fais quelques pas timides et m’avance vers les vitraux du fond, j’admire la lumière qui entre par les grandes fenêtres ouvertes du côté gauche et vais m’installer sur un des bancs de l’autre côté. Je reste assis, observant le lieu, tournant la tête de gauche à droite, essayant de déchiffrer les symboles, imaginant ce qui se passe quand il y a des fidèles. J’observe que sur le dos de chaque banc, il y a des noms inscrits, les noms des familles qui viennent ou venaient régulièrement à la synagogue. Je reste assis en méditation un bon moment.

Ysaak Bensyon

Et puis voilà que quelqu’un entre, j’aperçois une silhouette ronde qui s’avance de l’autre côté de l’estrade, je reconnais l’homme que j’avais aperçu de la rue. C’est un monsieur d’un certain âge, un peu bedonnant, il porte une kippa, il est habillé d’un marcel blanc et d’un pantalon noir, il porte des tongs. Ce vieux monsieur a un look plutôt Indien, il s’avance lentement, tire des rideaux, fourgonne ici et là, et puis il m’aperçoit et vient vers moi.
Isaak Bensyon et David Sassoon, dessins à l’encre de l’auteur.
Isaak Bensyon et David Sassoon, dessins à l’encre de l’auteur.
Je me lève pour le saluer, pensant que c’est le Rabbin. Il me dit bonjour et se présente. « I am the caretaker – je suis le bedeau » – et ajoute aussitôt « I am an Indian Jew – Je suis un Indien Juif. »
Un peu interloqué par cette entrée en matière, je lui demande :
– « Que voulez-vous dire ? Que vos ancêtres étaient Indiens et se sont convertis au Judaïsme ?
– Non, non, je suis un Bene Israel, mon nom est Isaak Bensyon
» et il me donne sa carte qui ressemble à un petit post-it brun.
Je comprendrai plus tard, grâce au petit opuscule que Mr Bensyon m’a donné, que les Bene Israel d’Inde seraient issus de la tribu perdue d’Israël qui a été dispersée – au moment de la disparition des deux royaumes il y a très longtemps en Syrie. Fuyant à nouveau des persécutions à Bagdad, un groupe de Bene Israel aurait fait naufrage sur la côte Indienne de Konkan probablement au 2ème siècle de notre ère et les survivants se sont installés dans la région de Bombay. Avec le temps, ils se sont complètement intégrés à la population indienne.
Naufrage des Bene Israel sur la côte de Konkan au sud de Bombay - dessin aquarelle de l’auteur.
Naufrage des Bene Israel sur la côte de Konkan au sud de Bombay - dessin aquarelle de l’auteur.
La glace rompue ou plutôt la sueur ayant coulé entre nous, je m’enhardis et lui demande :
– « Il n’y a plus personne ici ?
– Si, encore un peu, très peu. La plupart sont repartis en Israël. Et tous ceux qui sont encore là pensent à partir.
– Et vous, vous êtes allé en Israël ?
»
Il me sourit les yeux tournés vers le ciel et me répond :
– « Oh oui, j’y suis allé il y a bien longtemps, c’était merveilleux, mais je ne suis pas resté.
– Pourquoi ?
– Parce que je suis trop vieux, parce que j’ai tous mes amis ici, je suis né et j’ai vécu toute ma vie ici, je parle Marathi et Hindi mais pas Hébreu. Pour moi c’est trop tard, je mourrai ici.
»
Isaak Bensyon ajoute : « Après les Bene Israël, les Baghdadi Jews sont venus au XVIIIème siècle, ce sont eux qui ont fait revivre la communauté et la pratique religieuse ici. »
La Synagogue, l’une des trois de Bombay et la plus ancienne, s’appelle Knesset Eliyahu, elle est dite Synagogue « Orthodoxe Sépharade » et a été fondée en 1884 par Jacob Elias Sassoon, petit-fils d’un certain David Sassoon qui avait fui les persécutions Ottomanes et s’était installé à Bombay avec d’autres Baghdadi Jews en 1832. David Sassoon bâtit un puissant empire commercial reliant l’Inde, la Chine et le Moyen-Orient, les Sassoon étaient aussi de grands philanthropes, ils ont été surnommés les « Rothschild de l’Orient ». Mr Bensyon me précise que la Synagogue de Colaba est encore entretenue par un « Jacob Sassoon Trust. »
Nous bavardons encore quelque temps. Mr Bensyon me montre les photos des personnalités qui sont venues ici, de très vieilles coupures de journaux qui montrent Nehru, Indira Gandhi, Rajiv Gandhi et aussi un président de l’Allemagne. Ces personnalités sont venues tour à tour visiter la synagogue et rencontrer la communauté. Il me parle aussi des attentats qui ont eu lieu à plusieurs reprises en Inde, dont les tristement célèbres attentats terroristes de novembre 2008 à Bombay, qui ont fait 140 morts. Parmi les victimes, le jeune Rabbin Holtzberg de la communauté Loubavitch – qui avait officié la veille ici – et sa jeune femme, assassinés à Nariman Point non loin d’ici. Leur bébé fût sauvé miraculeusement par la nounou Indienne et vit maintenant en Israël chez ses grands-parents.
Au moment de partir, Mr Bensyon me donne un petit opuscule sur l’histoire des Juifs en Inde.
J’emporte avec reconnaissance ce livret qui raconte une histoire millénaire et fascinante.
Par François-Xavier Croisy

ÉLÉMENTS SUR L’HISTOIRE DES JUIFS EN INDE

L’histoire des Juifs en Inde est très ancienne, compliquée, fascinante. D’autant plus fascinante qu’elle est en partie mystérieuse et peu documentée.

Première vague, les Juifs de Cochin

Depuis l’Antiquité, des échanges maritimes ont existé entre le Proche-Orient et la côte sud-ouest de l’Inde ; ces échanges se sont développés avec les progrès des navigateurs qui ont su exploiter les vents de mousson. Les premières communautés juives seraient ainsi arrivées sur la côte de Malabar – dans le Kerala actuel – après la destruction du premier Temple de Jérusalem en 586 avant J.-C. Cette première vague a formé ce qu’on appelle les Juifs de Cochin (Kerala), de loin la présence la plus ancienne.
Une tradition tend à renforcer l’idée d’une présence très ancienne des Juifs en Inde : c’est la venue de l’apôtre Saint Thomas en 52 après J.-C. Selon les chrétiens syro-malabars, Thomas serait venu en Inde parce qu’il savait que des Juifs y vivaient ; il aurait d’abord évangélisé des communautés juives du Kerala avant de s’engager au Tamil Nadu, où il serait mort en martyr à Mylapore, aujourd’hui Madras ou Chennai. L’actuelle basilique Saint-Thomas de Chennai est construite sur son tombeau supposé. Cette histoire n’est pas historiquement prouvée, mais de grands experts comme le cardinal Tisserant et de nombreux jésuites considèrent la tradition de Thomas comme plausible. Plus tard, au XVIᵉ siècle, François-Xavier découvre au Kerala des chrétiens qui se réclamaient de « Mar Thoma » et suivaient une liturgie syriaque. Y avait-il parmi eux des descendants de Juifs convertis par Thomas ? Toujours est-il que les Juifs de Cochin, ou Juifs Malabari, forment le premier foyer juif en Inde, attesté sur le sol indien depuis plus de mille ans.

Deuxième vague, les Bene Israel

Des Juifs originaires de Judée ou de Galilée auraient fait naufrage sur la côte du Konkan (Bombay et le Maharashtra) entre le IIᵉ siècle avant et le IIᵉ siècle après notre ère. Isolés dans les villages côtiers du Maharashtra, ils sont devenus pêcheurs ou éleveurs de cocotiers, et ont peu à peu perdu leur pratique religieuse, la Bible et l’hébreu, ne conservant que quelques bribes de foi – la notion du Shabbat, la prière Shema Israel et de vagues règles alimentaires. Les Bene Israel et les Juifs de Cochin ne se sont pas rencontrés pendant plus d’un millénaire ! Sans doute à cause de la distance (plus de 1 000 km), des royaumes séparés en conflit permanent, des langues différentes. Ce n’est qu’au XVIIIᵉ siècle que des Juifs de Cochin reconnaissent les Bene Israel à leurs pratiques résiduelles et décident de les reconvertir au judaïsme.

Troisième vague, les Baghdadi

Au XIXᵉ siècle arrive un troisième groupe, les Baghdadi, venus principalement d’Irak, d’Iran et de Syrie. Juifs sépharades de culture raffinée, remarquables entrepreneurs et commerçants, ils sont attirés par le potentiel du Raj britannique au moment où l’Irak Ottoman s’effondre. Ils vont très vite réussir en affaires, parfois construire de véritables empires comme la dynastie Sassoon, qui sera surnommée les « Rothschild de l’Orient ». Très religieux, les Baghdadi construisent de belles synagogues, fondent des écoles, des hôpitaux, des bibliothèques. La synagogue Knesset Elyahu (l’Assemblée d’Élie) est construite à Colaba en 1884 par Jacob Elias Sassoon, petit-fils du fondateur de la dynastie Sassoon, en mémoire de son père Elyahu (Élie).

Quatrième vague, reflux vers Israël

Aux XIXᵉ et début du XXᵉ siècles, les trois communautés juives vivent plutôt paisiblement en Inde. Il n’y a pas ou peu d’antisémitisme, les Juifs mènent une vie stable et intégrée. Cependant, leur population ne dépasse pas 30.000 personnes au pic de leur présence en 1940 (en comparaison, la petite communauté Parsi est cinq fois plus nombreuse). Après 1948, la création de l’État d’Israël entraîne une aliyah, une émigration massive. La population juive d’Inde passe d’environ 30 000 personnes à quelque 4 000 aujourd’hui, avec des communautés encore actives essentiellement à Mumbai et dans le Kerala.

Cinquième vague, accélération des affaires

Plus récemment, l’accélération des échanges économiques entre l’Inde et Israël a créé une augmentation de flux temporaires : hommes d’affaires, ingénieurs, diplomates visitent l’Inde fréquemment, quelques rabbins les accompagnent. Et puis, chaque année, de 20.000 à 30.000 jeunes Israéliens viennent se détendre à Rishikesh ou Goa après leur service militaire. On ne voit pas de nouvelle progression d’une communauté juive sédentaire en Inde. Pour le moment.

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A propos de l'auteur
Né en Asie où il a passé une dizaine année de son enfance (Japon, Vietnam), François-Xavier Croisy a poursuivi une carrière d’homme d’affaires et de nomade entre l’Europe, l’Afrique et l’Inde où il a vécu et travaillé une vingtaine d’année. Ses chroniques indiennes sont issues de voyages et rencontres faits aux quatre coins du pays entre les années 2000 et 2025. Chaque lettre raconte une expérience personnelle touchant à une facette de la société Indienne. Les croquis et dessins qui accompagnent ces chroniques sont réalisés par l’auteur qui est aussi peintre.