La Synagogue de Colaba à Bombay
Promenade à Colaba
Je réponds sans réfléchir « No, I am Christian, may I come in? » Il me fait « ok » d’un signe de la main.
La synagogue Knesset Eliahu
Ysaak Bensyon
Un peu interloqué par cette entrée en matière, je lui demande :
– « Que voulez-vous dire ? Que vos ancêtres étaient Indiens et se sont convertis au Judaïsme ?
– Non, non, je suis un Bene Israel, mon nom est Isaak Bensyon » et il me donne sa carte qui ressemble à un petit post-it brun.
– « Il n’y a plus personne ici ?
– Si, encore un peu, très peu. La plupart sont repartis en Israël. Et tous ceux qui sont encore là pensent à partir.
– Et vous, vous êtes allé en Israël ? »
Il me sourit les yeux tournés vers le ciel et me répond :
– « Oh oui, j’y suis allé il y a bien longtemps, c’était merveilleux, mais je ne suis pas resté.
– Pourquoi ?
– Parce que je suis trop vieux, parce que j’ai tous mes amis ici, je suis né et j’ai vécu toute ma vie ici, je parle Marathi et Hindi mais pas Hébreu. Pour moi c’est trop tard, je mourrai ici. »
Isaak Bensyon ajoute : « Après les Bene Israël, les Baghdadi Jews sont venus au XVIIIème siècle, ce sont eux qui ont fait revivre la communauté et la pratique religieuse ici. »
J’emporte avec reconnaissance ce livret qui raconte une histoire millénaire et fascinante.
ÉLÉMENTS SUR L’HISTOIRE DES JUIFS EN INDE
L’histoire des Juifs en Inde est très ancienne, compliquée, fascinante. D’autant plus fascinante qu’elle est en partie mystérieuse et peu documentée.
Première vague, les Juifs de Cochin
Depuis l’Antiquité, des échanges maritimes ont existé entre le Proche-Orient et la côte sud-ouest de l’Inde ; ces échanges se sont développés avec les progrès des navigateurs qui ont su exploiter les vents de mousson. Les premières communautés juives seraient ainsi arrivées sur la côte de Malabar – dans le Kerala actuel – après la destruction du premier Temple de Jérusalem en 586 avant J.-C. Cette première vague a formé ce qu’on appelle les Juifs de Cochin (Kerala), de loin la présence la plus ancienne.
Une tradition tend à renforcer l’idée d’une présence très ancienne des Juifs en Inde : c’est la venue de l’apôtre Saint Thomas en 52 après J.-C. Selon les chrétiens syro-malabars, Thomas serait venu en Inde parce qu’il savait que des Juifs y vivaient ; il aurait d’abord évangélisé des communautés juives du Kerala avant de s’engager au Tamil Nadu, où il serait mort en martyr à Mylapore, aujourd’hui Madras ou Chennai. L’actuelle basilique Saint-Thomas de Chennai est construite sur son tombeau supposé. Cette histoire n’est pas historiquement prouvée, mais de grands experts comme le cardinal Tisserant et de nombreux jésuites considèrent la tradition de Thomas comme plausible. Plus tard, au XVIᵉ siècle, François-Xavier découvre au Kerala des chrétiens qui se réclamaient de « Mar Thoma » et suivaient une liturgie syriaque. Y avait-il parmi eux des descendants de Juifs convertis par Thomas ? Toujours est-il que les Juifs de Cochin, ou Juifs Malabari, forment le premier foyer juif en Inde, attesté sur le sol indien depuis plus de mille ans.
Deuxième vague, les Bene Israel
Des Juifs originaires de Judée ou de Galilée auraient fait naufrage sur la côte du Konkan (Bombay et le Maharashtra) entre le IIᵉ siècle avant et le IIᵉ siècle après notre ère. Isolés dans les villages côtiers du Maharashtra, ils sont devenus pêcheurs ou éleveurs de cocotiers, et ont peu à peu perdu leur pratique religieuse, la Bible et l’hébreu, ne conservant que quelques bribes de foi – la notion du Shabbat, la prière Shema Israel et de vagues règles alimentaires. Les Bene Israel et les Juifs de Cochin ne se sont pas rencontrés pendant plus d’un millénaire ! Sans doute à cause de la distance (plus de 1 000 km), des royaumes séparés en conflit permanent, des langues différentes. Ce n’est qu’au XVIIIᵉ siècle que des Juifs de Cochin reconnaissent les Bene Israel à leurs pratiques résiduelles et décident de les reconvertir au judaïsme.
Troisième vague, les Baghdadi
Au XIXᵉ siècle arrive un troisième groupe, les Baghdadi, venus principalement d’Irak, d’Iran et de Syrie. Juifs sépharades de culture raffinée, remarquables entrepreneurs et commerçants, ils sont attirés par le potentiel du Raj britannique au moment où l’Irak Ottoman s’effondre. Ils vont très vite réussir en affaires, parfois construire de véritables empires comme la dynastie Sassoon, qui sera surnommée les « Rothschild de l’Orient ». Très religieux, les Baghdadi construisent de belles synagogues, fondent des écoles, des hôpitaux, des bibliothèques. La synagogue Knesset Elyahu (l’Assemblée d’Élie) est construite à Colaba en 1884 par Jacob Elias Sassoon, petit-fils du fondateur de la dynastie Sassoon, en mémoire de son père Elyahu (Élie).
Quatrième vague, reflux vers Israël
Aux XIXᵉ et début du XXᵉ siècles, les trois communautés juives vivent plutôt paisiblement en Inde. Il n’y a pas ou peu d’antisémitisme, les Juifs mènent une vie stable et intégrée. Cependant, leur population ne dépasse pas 30.000 personnes au pic de leur présence en 1940 (en comparaison, la petite communauté Parsi est cinq fois plus nombreuse). Après 1948, la création de l’État d’Israël entraîne une aliyah, une émigration massive. La population juive d’Inde passe d’environ 30 000 personnes à quelque 4 000 aujourd’hui, avec des communautés encore actives essentiellement à Mumbai et dans le Kerala.
Cinquième vague, accélération des affaires
Plus récemment, l’accélération des échanges économiques entre l’Inde et Israël a créé une augmentation de flux temporaires : hommes d’affaires, ingénieurs, diplomates visitent l’Inde fréquemment, quelques rabbins les accompagnent. Et puis, chaque année, de 20.000 à 30.000 jeunes Israéliens viennent se détendre à Rishikesh ou Goa après leur service militaire. On ne voit pas de nouvelle progression d’une communauté juive sédentaire en Inde. Pour le moment.
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