Analyse
Iran : Écouter la voix de la société civile
L’ombre de la guerre plane sur l’Iran. La population fait face à une vague d’arrestations sans précédent, et pourtant, la société civile reste vivante et déterminée. Les communiqués publiés régulièrement par des personnalités civiles et politiques de tous horizons en sont la preuve. Ils se fondent sur trois refus : ni compromission avec le pouvoir, ni guerre, ni dépendance face aux puissances étrangères.
Loin d’être silencieuse malgré la répression féroce qui s’abat sur elle, la société civile iranienne multiplie les prises de position sur l’avenir du pays. Deux communiqués récents synthétisent ses prises de position.
Le communiqué des 17
Le « communiqué des 17 » a été publié après la guerre Iran-Israël, le 18 juillet 2025. Il est signé par 17 personnalités, figures politiques, civiques et culturelles engagées. Parmi ces personnalités figure notamment Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix, actuellement en prison. Ce communiqué met l’accent sur le rôle actif du peuple, son droit à décider de son destin, et sur l’importance de la solidarité et de la responsabilité civique.
La voie qu’ils préconisent n’est ni la compromission avec les dirigeants en place, ni la guerre, ni la dépendance à des puissances étrangères. C’est une autre voie, indépendante, fondée sur la solidarité et la poursuite d’objectifs communs, capable de résister à la répression intérieure comme aux menaces extérieures.
Le communiqué proposait également la tenue d’un référendum libre et transparent, supervisé par des institutions internationales indépendantes, et la convocation d’une Assemblée constituante, pour établir un État national inclusif et représentatif permettant une transition démocratique. Les signataires appelaient toutes les organisations, groupes et activistes à faire de la transformation du pays leur priorité immédiate, par la solidarité, le dialogue, la résistance civile pacifique, les déclarations publiques, les conférences et les cercles de réflexion, afin de préparer le terrain pour un véritable droit à l’autodétermination.
Le communiqué des 416
Au cours de la semaine du 9 février, de nombreuses personnalités vivant en Iran ont été arrêtées pour s’être opposées aux massacres survenus lors des manifestations des 8 et 9 janvier 2026.
Le 12 février 2026, 416 personnalités ont publié un « communiqué des 416, » en réponse à cette répression. Ce communiqué s’inscrit dans la continuité de l’engagement face aux défis actuels.
Alors que le « communiqué des 17 » émanait d’un petit groupe de voix influentes, le second témoigne d’un élan beaucoup plus large au sein de la société civile et de la classe politique, bien qu’il reste concentré sur certaines personnalités civiles, des figures proches des partis réformateurs, comme Mir Hossein Moussavi, ancien Premier ministre (1981‑1989), assigné à Résidence depuis plus de 15 ans, et quelques partis politiques.
Le texte réaffirme que la répression ne vise pas seulement la liberté d’expression, mais également ceux qui défendent la justice et s’opposent à l’injustice sociale et politique. Il dénonce l’autoritarisme, la violence et les décisions économiques du régime, qui aggravent la pauvreté et favorisent l’ingérence étrangère.
La nouveauté de ce communiqué réside dans la mise en avant des propositions de Mir Hossein Moussavi en faveur de réformes démocratiques et des droits civils. Moussavi souhaite entre autres la création d’un « Front de salut national, » présenté comme une voie possible pour sortir l’Iran de sa crise politique, sociale et économique. Le texte appelle à la résistance civile, exhortant le peuple iranien à défendre la justice de manière pacifique et collective, à protéger la mémoire des victimes, s’opposer à la peine de mort, revendiquer les droits fondamentaux et la libération des prisonniers politiques.
Ensemble, ces deux déclarations illustrent la résilience et la vitalité persistante de la société civile iranienne, capable de se mobiliser même dans les moments les plus difficiles. Les communiqués mettent en garde contre la poursuite de l’actuelle trajectoire du gouvernement qui mènerait l’Iran vers un avenir catastrophique, dont les effets se feraient sentir sur les générations futures.
Tout en appelant à un changement politique profond, les signataires affirment tous leur opposition à toute ingérence ou intervention étrangère, soulignant que la transformation devait être menée par les Iraniens eux-mêmes.
Les répercussions en Iran et à l’étranger
La réaction du gouvernement de la République islamique face à ces communiqués était prévisible. Depuis quarante ans, le régime s’appuie sur une stratégie de construction de récits visant à se présenter comme légitime tout en dénigrant ses opposants. Cette méthode repose sur la création d’un « ennemi, » auquel sont attribuées des caractéristiques négatives, afin d’instaurer une opposition binaire entre le bien et le mal, ou entre les défenseurs de la sécurité et les fauteurs de troubles, et ainsi renforcer l’illusion de légitimité du pouvoir.
Dès le début des manifestations, les Gardiens de la Révolution ont émis un communiqué et accusé les manifestants de « sédition.» Les médias d’État ont notamment utilisé les termes d’« émeutiers, terroristes et agents du Mossad et des États-Unis. »
Le régime était informé de la préparation du communiqué des 416. Le texte en a été diffusé malgré les avertissements du ministère du Renseignement et des services de renseignement des Gardiens de la Révolution demandant aux membres de ce front de s’abstenir de le publier.
Dès le 9 février, de nombreuses arrestations et convocations sont survenues, en particulier dans les rangs des réformateurs. Le service de renseignement des Gardiens de la Révolution a, par ailleurs, convoqué et interrogé des membres dirigeants du Front des réformes. Les personnes arrêtées sont accusées de complot contre la sécurité de l’État, de propagande contre la République islamique et de rassemblement et collusion contre la sécurité nationale. Ces arrestations visent surtout à empêcher toute coordination collective et la mise en place d’un programme concret.
Parmi les forces d’opposition au régime, les réactions sont diverses : certaines branches des courants réformistes radicaux, républicains, nationalistes et certains activistes civiques à l’étranger ont salué ce communiqué, mettant l’accent sur la nécessité de la cohésion des forces d’opposition diverses, le passage des revendications minimales vers un « changement structurel » et l’appel à l’unité autour du transfert du pouvoir au peuple. Pour ce courant, le concept de « Front pour le salut de l’Iran » peut être considéré comme un cadre pour une coalition large, et une transition démocratique et inclusive.
Mais au sein de l’opposition, d’autres critiquent l’ambiguïté du mécanisme opérationnel du « Front pour le Salut de l’Iran, » l’absence de leadership clair et de programme exécutif étape par étape. D’autres encore estiment que sans définition claire du « transfert du pouvoir » (transition progressive ou renversement complet), parvenir à un consensus est irréalisable.
Pour ce qui est de l’opinion publique, la censure, le contrôle de l’internet et la répression sévère ne permettent pas de capter un message clair. Sur les réseaux sociaux, les réactions sont généralement émotionnelles et partagées. Certains espèrent la formation d’une union nationale. D’autres doutent de l’efficacité des déclarations sans organisation sur le terrain.
Ces communiqués ne semblent pas avoir eu de grande répercussion sur la communauté internationale, même si celle-ci a majoritairement réagi en condamnant publiquement la répression violente. Il semble que les regards soient tournés plutôt sur les négociations entre la République islamique et l’administration Trump qui fait fi des aspirations à la liberté du peuple iranien.
Quel rôle pourraient jouer la France et l’Union européenne ?
Dans ce contexte, la France et ses alliés européens pourraient se démarquer de la position américaine en exigeant la libération de tous les prisonniers politiques et la tenue d’un référendum libre sous la houlette d’instances indépendantes.
Par Rostam Zal
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