Analyse
Keir Starmer en Chine : comment l’Asie a décrypté le retour pragmatique de Londres
La visite de Keir Starmer en Chine, du 28 au 31 janvier 2026, la première d’un Premier ministre britannique depuis huit ans, a été largement interprétée en Asie comme un indicateur stratégique d’un retour pragmatique aux réalités. Longtemps en froid avec la Chine, le Royaume Uni a le désir de renouer, sans illusions, mais pour tenir compte des réalités d’un ordre international de plus en plus incertain et multipolaire.
Première visite officielle d’un Premier ministre britannique depuis 2018, ce voyage s’est inscrit dans un contexte de rivalités accrues entre grandes puissances et de remise en question des certitudes occidentales.
En Asie, le message perçu était clair : Londres ne cherchait ni la rupture ni un « reset » spectaculaire, mais bien plutôt une voie pragmatique. À l’issue de son entretien avec le président chinois, Keir Starmer a affirmé que la relation entre le Royaume-Uni et la Chine se trouvait désormais à nouveau sur une base « bonne et solide, » saluant des échanges « productifs. » Plus tôt, il avait plaidé pour la construction d’une relation « plus sophistiquée, » fondée sur le dialogue et la gestion des désaccords.
Une visite très attendue à Pékin
À Pékin puis à Shanghai, Keir Starmer a rencontré le président Xi Jinping et le Premier ministre Li Qiang, à la tête d’une délégation mêlant responsables politiques et acteurs économiques britanniques. L’entretien avec Xi, qui s’est déroulé dans le cadre solennel de la Cité interdite, a duré environ une heure et vingt minutes. Interrogé ensuite sur la possibilité de « faire des affaires » avec le président chinois, le Premier ministre britannique a répondu par l’affirmative – un choix de mots révélateur du pragmatisme nouveau affiché par Londres.
Sur la forme, le langage et le ton des échanges publics ont été jugés particulièrement chaleureux. Xi Jinping a d’ailleurs tenu à saluer ce qu’il a présenté comme une tradition de rapprochement sino-britannique sous les gouvernements travaillistes, établissant un lien explicite entre l’arrivée de Keir Starmer au pouvoir et une possible stabilisation des relations bilatérales.
Sur le fond, le Premier ministre britannique a mis en avant des avancées concrètes, tout en prenant soin d’en souligner les limites. Il a évoqué des progrès – et non des accords conclus – sur la réduction des droits de douane frappant le whisky britannique, ainsi que sur la perspective d’un régime de voyages sans visa pour les ressortissants britanniques. Une prudence lexicale révélatrice des marges de manœuvre encore étroites de Londres après une période de relations plutôt glaciales entre Londres et Pékin.
Symboles, accords et lignes rouges
La mise en scène diplomatique de ce voyage n’a pas manqué d’être scrutée. Après sa rencontre avec Xi Jinping, Keir Starmer a visité la Cité interdite avant d’assister à la signature de plusieurs accords avec le Premier ministre chinois Li Qiang. Parmi eux figurait un accord de coopération en matière de sécurité des frontières, destiné à renforcer l’échange d’informations sur la « migration irrégulière » et à freiner les chaînes d’approvisionnement en moteurs des petites embarcations utilisées pour les traversées illégales de la Manche vers le Royaume-Uni.
Downing Street a souligné que plus de 60 % des moteurs de petites embarcations saisies auprès de réseaux de passeurs l’an dernier avaient été fabriqués en Chine, mettant en avant l’intérêt opérationnel d’une coopération accrue avec Pékin sur ce dossier sensible.
Interrogé sur la manière dont il avait abordé les sujets les plus délicats, Keir Starmer a assuré avoir évoqué « comme on pouvait s’y attendre » le cas de Jimmy Lai, magnat de la presse hongkongaise et citoyen britannique, ainsi que la situation des Ouïghours, minorité ethnique de confession musulmane et turcophone de la région autonome du Xinjiang (nord-ouest) sujette à une répression brutale.
« Une partie de la logique de l’engagement consiste à s’assurer que nous pouvons à la fois saisir les opportunités qui existent, mais aussi avoir une discussion mature sur les sujets sur lesquels nous sommes en désaccord, » a-t-il expliqué, ajoutant que ces échanges avaient donné lieu à « une discussion respectueuse. »
Ces déclarations interviennent alors que la Chine est accusée par plusieurs gouvernements occidentaux et organisations internationales d’avoir commis des crimes contre l’humanité à l’encontre de la population ouïghoure et d’autres minorités majoritairement musulmanes au Xinjiang, l’ancien Turkestan oriental annexé en 1950 par la Chine. Pékin rejette fermement ces accusations.
Jimmy Lai, 78 ans, l’ancien porte-drapeau du mouvement démocratique de Hong Kong, emprisonné depuis plus de 800 jours et accusé de « sédition », risque quant à lui la prison à vie pour son rôle joué dans les manifestations monstres qui ont secoué l’ancienne colonie britannique contre l’emprise de Pékin jusqu’à l’imposition en juin 2020 d’une loi sur la sécurité nationale. Depuis, toute contestation est mise sous cloche à Hong Kong.
Une lecture asiatique avant tout économique
Dans le reste de l’Asie, la lecture de la visite a été avant tout économique. À Singapour, Séoul ou Jakarta, l’idée qu’une puissance moyenne occidentale puisse durablement se couper de la Chine est largement jugée irréaliste. La démarche britannique a donc été comprise comme une tentative de réengagement pragmatique plutôt que comme un choix idéologique.
Cette posture s’inscrit dans une logique bien connue dans la région : celle du hedging, qui consiste à coopérer économiquement avec Pékin tout en maintenant des partenariats sécuritaires étroits avec les États-Unis et leurs alliés. Une stratégie pratiquée depuis longtemps par plusieurs États asiatiques – et que Londres semble désormais assumer plus ouvertement.
Face aux critiques suscitées par la visite, Keir Starmer a défendu sa démarche sans ambiguïté. « J’agis toujours dans l’intérêt national, » a-t-il affirmé, estimant que saisir les opportunités offertes par un rapprochement avec la Chine pourrait contribuer à alléger le coût de la vie au Royaume-Uni. Il a également assuré que les discussions avec Xi Jinping avaient permis de réaliser de « réels progrès. »
Londres accusé de concessions symboliques
Cette lecture asiatique est également renforcée par un dossier très suivi au Royaume-Uni : celui de la nouvelle ambassade de la République populaire de Chine à Londres. Après plusieurs années de blocage, le gouvernement britannique a récemment donné son feu vert au projet, malgré l’opposition d’élus locaux, de riverains et de responsables de la sécurité, inquiets des implications en matière de surveillance, d’espionnage et de libertés publiques.
Pour Pékin, cette décision a été interprétée comme un signal politique fort, illustrant la volonté de Londres de lever certains irritants bilatéraux. En Asie, cet épisode est souvent cité comme un exemple supplémentaire du pragmatisme britannique – voire, pour certains observateurs, d’un recul assumé – dans sa relation avec la Chine.
Pékin, stabilité revendiquée et diplomatie du symbole
Côté chinois, les attentes sont restées mesurées. Xi Jinping a inscrit la relation sino-britannique dans un cadre international plus large, évoquant un monde « turbulent et fluide. » En filigrane, Pékin se présente comme un pôle de stabilité face à l’imprévisibilité de la politique américaine, alors que Donald Trump multiplie déclarations abruptes et revirements diplomatiques.
La séquence a également donné lieu à un moment plus informel. Lors de sa rencontre avec Xi Jinping, Keir Starmer a offert au président chinois le ballon utilisé lors du match de Premier League disputé le week-end précédent entre Manchester United et Arsenal. Un clin d’œil assumé : Xi est réputé supporter de Manchester United, tandis que Keir Starmer soutient Arsenal. En 2015, ESPN avait décrit le président chinois comme « obsédé par Manchester United, » rappelant qu’il avait alors été convié, lors d’une visite officielle au Royaume-Uni, à une visite VIP de l’Etihad Stadium – l’enceinte du rival Manchester City.
Ce n’est pas la première fois qu’un dirigeant britannique mise sur un geste symbolique pour marquer sa relation avec Xi Jinping. En 2018, Theresa May lui avait offert un coffret DVD de la série documentaire Blue Planet II, accompagné d’un message spécialement enregistré par David Attenborough afin de souligner la volonté commune de lutter contre la pollution plastique.
Un signal au-delà de la relation sino-britannique
Au-delà du tête-à-tête entre Londres et Pékin, la visite de Keir Starmer a été analysée en Asie comme le symptôme d’un mouvement plus large. Face à l’incertitude stratégique mondiale et aux tensions au sein même des alliances occidentales que ne font qu’accentuer la politique de l’administration Trump, de plus en plus de pays européens cherchent à réintroduire du pragmatisme dans leur relation avec la Chine.
Pour les observateurs asiatiques, le Royaume-Uni n’a fait que rejoindre une réalité régionale ancienne : la Chine est à la fois un partenaire économique incontournable et un rival stratégique durable. Toute politique crédible doit composer avec cette ambivalence. En ce sens, la visite de Starmer n’a pas été perçue comme une rupture, mais comme une normalisation – tardive – de la diplomatie britannique en Asie.
Signe cependant de l’équilibre voulu par Londres de sa relation britannique avec l’Asie, le chef de la diplomatie britannique poursuivra sa visite en Chine par une visite au Japon, elle aussi importante pour le Royaume Uni.
Par Alexander Seale
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