Analyse
Les États-Unis et Taïwan concluent un large accord commercial
Après des mois d’âpres négociations en coulisse, les États-Unis ont annoncé le 15 janvier un large accord commercial avec Taïwan qui réduit à 15% les droits de douane sur les marchandises taïwanaises et jette les bases d’une coopération de long terme pour les semi-conducteurs dont se sont félicitées les autorités de Taipei qui y voient un gage de soutien américain pour leur avenir face à une Chine de plus en plus belliqueuse.
Cet accord, conclu après des mois de négociations aussi intenses que discrètes, ouvre la voie à Taïwan pour devenir un partenaire stratégique des États-Unis dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA) avec, au centre du jeu, le développement et la production des semi-conducteurs les plus performants. Il réduit à 15% maximum les droits de douane « réciproques » de 20% imposés en août 2025 par le président américain Donald Trump sur les produits taïwanais, les alignant ainsi sur ceux appliqués aux voisins est-asiatiques alliés des États-Unis que sont le Japon et la Corée du Sud.
En contrepartie, le géant mondial des semiconducteurs TSMC de même que les autres entreprises taïwanaises des hautes technologies investiront au moins 250 milliards de dollars sur le sol américain pour contribuer à l’effort des États-Unis visant à développer ses capacités en matière de fabrication de puces, d’énergie et d’intelligence artificielle, a déclaré le département (ministère) américain du Commerce.
Taïwan, 7ème partenaire commercial des États-Unis, « fournira également des garanties pour des prêts d’au moins 250 milliards de dollars pour faciliter les investissements supplémentaires des entreprises taïwanaises, soutenant ainsi la mise en place et l’expansion de la chaîne d’approvisionnement et de l’écosystème complets des semi-conducteurs aux États-Unis, » a précisé un communiqué de ce ministère qui laisse ainsi clairement entendre la volonté partagée de Washington et Taipei de coopérer sur le long terme dans ces domaines clé de l’économie mondiale.
Venant après l’annonce en décembre 2025 à Washington d’un feu vert officiel pour des ventes d’armes totalisant un montant record de 11 milliards de dollars d’armes et d’équipements militaires américains à Taïwan, les analystes y voient un nouvel engagement public de l’administration du président Donald Trump envers Taïwan engagé dans un cycle de tensions croissantes avec son grand voisin chinois qui laisse planer la menace d’une opération militaire pour s’en emparer par la force si nécessaire.
Le géant des semi-conducteurs TSMC au centre du jeu
Le premier fabricant de semi-conducteurs du monde, Taiwan Semiconductor Manufacturing Co. (TSMC), est clairement l’un des principaux bénéficiaires de cet accord qui, du même coup, donne l’image de la volonté américaine de parier sur une coopération approfondie avec Taïwan dans le domaine des semi-conducteurs, le cœur de la révolution industrielle et numérique en cours.
TSMC s’était déjà engagé l’an dernier à investir 100 milliards de dollars supplémentaires aux États-Unis. Jeudi 15 janvier, le géant taïwanais a fait état d’un nouvel investissement de 56 milliards de dollars et a précisé qu’il continuerait d’accélérer ses investissements sur le sol américain après l’acquisition d’un nouveau terrain pour y construire de nouvelles usines de production de puces.
Cet accord, de l’avis des observateurs, marque une avancée décisive dans les efforts déployés par Taipei pour protéger son secteur vital des puces électroniques, après la menace brandie l’an dernier par le locataire de la Maison Blanche d’imposer des droits de douane de 100 % sur les semi-conducteurs à défaut d’investissements taïwanais aux États-Unis dans ce secteur.
Cet accord met également fin à un désavantage pour Taïwan, car son nouveau taux tarifaire bilatéral et le traitement de la nation la plus favorisée qui l’accompagne le placent sur un pied d’égalité avec les autres partenaires commerciaux importants des États-Unis. Il est nettement inférieur à celui de 47% encore imposé par Donald Trump aux marchandises importées de Chine.
« Le taux tarifaire de 15 % que nous avons obtenu est le plus favorable parmi les pays qui enregistrent les plus grands excédents commerciaux avec les États-Unis, y compris des alliés tels que le Japon, la Corée du Sud [et] l’UE, et créera des conditions de concurrence équitables, » a déclaré le gouvernement taïwanais dans un communiqué.
« Au cours de ces négociations, nous avons encouragé les investissements bilatéraux entre Taïwan et les États-Unis dans le domaine des hautes technologies, dans l’espoir de devenir à l’avenir des partenaires stratégiques proches en matière d’IA, » a indiqué la vice-Première ministre taïwanaise Cheng Li-chiun (鄭麗君), qui avait ces derniers mois discrètement dirigé les négociations avec les États-Unis.
« Ce chiffre d’IDE a été obtenu en additionnant les plans d’investissement des entreprises tout au long de la chaîne d’approvisionnement, recueillis au cours de plusieurs cycles de discussions avec les entreprises pendant le processus de négociation, » a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse organisée à Washington.
Elle a affirmé que l’accord ne visait pas à délocaliser l’industrie taïwanaise des puces électroniques hors du pays, des propos visant à répondre aux craintes exprimées par l’opposition majoritaire au parlement taïwanais selon lesquelles le transfert d’une plus grande partie de la production vers les États-Unis pourrait nuire au rôle du secteur dans la motivation de Washington à protéger Taïwan contre une attaque chinoise.
Semi-conducteurs et IA : priorités de la coopération entre Taipei et Washington
Les investissements couvriront également les serveurs pour l’IA et l’énergie, a déclaré le ministre taïwanais de l’Économie, Kung Ming-hsin (龔明鑫), aux journalistes à Taipei, ajoutant qu’il appartenait aux entreprises de préciser les montants liés aux puces. Il a estimé que d’ici 2036, la répartition de la production entre Taïwan et les États-Unis de semi-conducteurs serait de 80/20 pour les puces les plus avancées, celles de cinq nanomètres et moins.
« Taïwan est le premier pays que les États-Unis ont publiquement annoncé comme bénéficiant du traitement le plus préférentiel pour les puces et les produits connexes, ce qui souligne que Washington considère Taïwan comme un partenaire stratégique clé dans le domaine des semiconducteurs, » a quant à lui déclaré le président de l’Institut taïwanais de recherche économique, Chang Chien-yi, cité par l’agence Reuters.
L’objectif est de transférer 40% de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement et de la production de puces électroniques de Taïwan vers les États-Unis, a quant à lui déclaré le secrétaire américain au Commerce Howard Lutnick à la chaîne américaine CNBC le 15 janvier. Si elles n’étaient pas construites aux États-Unis, les droits de douane auraient probablement été de 100 %, a-t-il souligné.
Cet investissement dans les semi-conducteurs est le plus important de l’histoire des États-Unis, a encore souligné Howard Lutnick dans un message publié sur X, accompagné d’une photo de lui-même en compagnie de Mme Cheng et d’autres responsables taïwanais et américains. Partageant une photo similaire sur sa page Facebook, la vice-présidente taïwanaise Hsiao Bi-khim (蕭美琴) a déclaré que l’île avait montré sa force sur la scène du commerce mondial.
« Taïwan n’est peut-être pas très grande en superficie, mais nous sommes agiles et innovants, et nous sommes une force indispensable au sein de la chaîne d’approvisionnement mondiale, » a-t-elle ajouté.
L’annonce de cet accord, conclu au niveau des autorités officielles des deux pays alors que Washington ne reconnaît par Taïwan, a sans surprise mécontenté la Chine. « La Chine s’oppose systématiquement et résolument à tout accord ayant des implications en matière de souveraineté ou un caractère officiel, signé entre des pays avec lesquels elle a des relations diplomatiques et la région chinoise de Taïwan, » a déclaré un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Guo Jiakun. Il a pressé les États-Unis de « respecter scrupuleusement le principe d’une seule Chine. »
« Ces résultats soulignent que les progrès accomplis jusqu’à présent ont été durement gagnés », a quant à lui déclaré le premier ministre de Taïwan, Cho Jung-tai (卓榮泰), félicitant les négociateurs de son pays pour avoir « réussi un coup de maître. »
Les semi-conducteurs, le bouclier de silicium de Taïwan
TSMC fabrique plus de la moitié des semiconducteurs à l’échelle mondiale et même quelque 93% de ceux de dernière génération, gravés à 3 nanomètres ou moins, utilisés aussi bien dans les smartphones que dans les centres de données nécessaires à l’intelligence artificielle (IA). Cette domination est considérée comme un « bouclier de silicium » pour la sécurité de Taïwan qui y trouve une sorte d’assurance-vie pour son avenir face à la Chine, certains estimant que les États-Unis seront incités à défendre l’île en cas d’attaque venue du continent chinois.
A la fois pour garantir sa sécurité à long terme en cas d’invasion chinoise et sa compétitivité, TSMC a néanmoins engagé depuis plusieurs années une délocalisation partielle de sa production, dont en particulier à Phoenix (Arizona) aux États-Unis où le géant dispose d’usines de production. D’autres projets ont vu le jour au Japon ainsi qu’en Allemagne et un autre est envisagé en France.
Dans le même temps, en vertu de cet accord, les médicaments génériques, leurs principes actifs, les ressources naturelles non disponibles aux États-Unis et les composants pour l’aviation et l’aérospatial ne se verront appliquer aucun droit de douane.
Pour le président taïwanais Lai Ching-te, la conclusion de cet accord qualifié d’historique par les médias taïwanais pourrait lui donner un peu de répit face au bras-de-fer engagé par l’opposition menée par le Kuomintang, le Parti nationaliste, et sa nouvelle présidente Cheng Li-wun qui a pour projet de se rendre à Pékin pour y rencontrer le président Xi Jinping.
L’opposition, légèrement majoritaire au parlement, fait feu de tout bois contre son projet annoncé en novembre dernier de faire adopter un budget de défense additionnel de 40 milliards de dollars afin de renforcer les préparatifs militaires de Taïwan pour faire face aux menaces militaires venues du continent chinois. Il entend ainsi également répondre aux exigences de Donald Trump en la matière et porter de ce fait le budget de la défense à 3% du PIB en 2026 et 5% en 2030.
Mais ce répit risque d’être de courte durée car cet accord devra encore être ratifié au parlement taïwanais dans une ambiance plutôt délétère du fait de ce bras-de-fer. L’opposition poursuit en outre une procédure de destitution à l’encontre de Lai Ching-te qui n’a cependant quasiment aucune chance d’aboutir.
« Je doute que le processus d’examen se déroule plus facilement que le récent examen du budget spécial de défense de Lai, » juge Yang Kuang-shun, un analyste taïwanais qui a cofondé US-Taiwan Watch, une organisation spécialisée dans les relations Taïwan/États-Unis, cité le 15 janvier par le quotidien japonais Nikkei Asia.
Le ministre des Affaires étrangères de Taïwan, Lin Chia-lung (林佳龍), avait déclaré l’année dernière au Nikkei Asia que Taïwan jouerait un rôle essentiel dans la formation d’une « chaîne d’approvisionnement démocratique » avec les États-Unis et d’autres économies partageant les mêmes valeurs de démocratie, en réponse à l’émergence des fournisseurs chinois.
Une coopération bilatérale dans l’industrie de la défense en vue
Lors d’une conférence de presse du Club des correspondants étrangers de Taïwan fin 2025, le chef de la diplomatie taïwanaise avait affirmé que les États-Unis n’avaient pas cédé sur les questions liées à Taïwan lorsque M. Trump avait rencontré le président chinois Xi Jinping fin octobre en marge du dernier sommet de l’APEC en Corée du Sud, affirmant que cela démontrait un « soutien stable et continu » à Taipei et un engagement stratégique avec les alliés de la région indopacifique.
Le même ministre avait alors également appelé à une plus grande intégration entre l’industrie de la défense américaine et les entreprises taïwanaises. L’accord semble conçu pour favoriser la réalisation de ces objectifs, selon certaines sources diplomatiques à Taipei, ce que confirment des membres du groupe de travail taïwanais qui a préparé cet accord.
« Outre l’augmentation des investissements taïwanais aux États-Unis, les deux parties se sont engagées à mettre en place un mécanisme d’investissement bilatéral, » a déclaré ce groupe de travail cité par le quotidien japonais. « Sous l’impulsion de Taïwan, les États-Unis vont accroître leurs investissements dans les « cinq industries de confiance » taïwanaises, à savoir les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les technologies de défense, la sécurité et la surveillance, les communications de nouvelle génération et les biotechnologies, » a-t-il ajouté.
Selon des experts du secteur des semi-conducteurs cités le 16 janvier par le Financial Times, l’accord permettra aux entreprises qui construisent des usines de semi-conducteurs aux États-Unis, y compris TSMC, d’importer 2,5 fois la capacité prévue des nouvelles installations sans droits de douane liés à la sécurité nationale, pendant la période de construction.
« Cela signifie concrètement que si TSMC dispose à terme de 40 % de sa capacité aux États-Unis, le reste, même s’il est entièrement exporté vers les États-Unis, sera exempt de droits de douane », explique ainsi Mark Li, analyste spécialisé dans les semi-conducteurs en Asie chez Bernstein.
Si cela s’applique, TSMC devrait encore augmenter ses investissements aux États-Unis. « Ils devront investir au moins 100 milliards de dollars » pour que les économies réalisées sur les droits de douane en valent la peine, a de son côté expliqué Dan Hutcheson, vice-président du cabinet de conseil TechInsights, cité par le quotidien britannique des affaires.
TSMC s’est déjà engagé à investir 165 milliards de dollars aux États-Unis pour construire des usines de fabrication et de traitement de puces, ainsi qu’un centre de recherche et développement en Arizona. Mais sa capacité de production aux États-Unis demeure très réduite par rapport à ses lignes de production à Taïwan.
Le géant taïwanais a commencé la production en série pour des géants tels que Nvidia et Apple dans sa première usine en Arizona à la fin de 2025 et déclaré qu’elle prévoyait de disposer de 30% de sa capacité de production la plus avancée (2 nanomètres et moins) aux États-Unis lorsque son complexe en Arizona sera entièrement achevé au début des années 2030.
« En tant que fonderie de semi-conducteurs au service de clients du monde entier, nous nous réjouissons de la perspective d’accords commerciaux solides entre les États-Unis et Taïwan, » a déclaré TSMC. « La demande du marché pour notre technologie de pointe est très forte, nous continuons à investir à Taïwan et à nous développer à l’étranger, toutes les décisions d’investissement sont basées sur les conditions du marché et les demandes des clients. »
Pour Lien Hsien-ming (連賢明), président de l’Institut Chung-Hua pour la recherche économique à Taïwan, cité par l’agence de presse taïwanaise CNA, Taïwan « a obtenu de meilleures conditions que le Japon, la Corée du Sud et l’Union européenne, » qui se sont engagés à investir respectivement 550 milliards, 350 milliards et 600 milliards de dollars américains en investissements directs.
Cet accord coïncide avec l’annonce par TSMC de son intention d’augmenter ses dépenses d’investissement jusqu’à 40% en 2026. Elle a annoncé une augmentation de 35% de son bénéfice net pour le dernier trimestre, grâce à l’essor de l’IA.
La signature de cet accord était très attendue dans les milieux gouvernementaux à Taipei pour faire pièce aux interrogations quant à la volonté de Donald Trump de dissuader la Chine communiste d’attaquer Taïwan. « La volonté de consolider les relations avec les États-Unis a probablement joué un rôle important dans cette affaire, » a expliqué Ryan. Majerus, associé du cabinet d’avocats King & Spalding, cité par Reuters.
Mais si cet accord est un nouveau signe probant de la volonté américaine d’approfondir sa coopération avec Taïwan dans un secteur majeur pour la sécurité régionale, les intentions du 47ème président des États-Unis dans ce registre demeurent floues à trois mois d’une possible visite officielle en Chine pour y rencontrer son hôte Xi Jinping.
Dans le camp des pessimistes figure Derek Grossman, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’Université de Californie du Sud, pour qui « [o]n ne peut pas compter sur Trump pour défendre Taïwan. » « La sécurité de Taïwan ne devrait pas dépendre des semiconducteurs, » ajoute cet expert dans un point de vue publié le 19 janvier par le Nikkei Asia.
« Les signaux envoyés par Trump – ses déclarations publiques, sa diplomatie personnelle avec Xi et son approche économique de Taïwan – suggèrent que la dissuasion américaine pourrait ne pas être fiable au moment où elle sera le plus nécessaire, » souligne cet ancien expert de la sécurité en Asie de l’administration américaine.
Par Pierre-Antoine Donnet
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