Culture
Analyse

Les Indonésiens, les fêtes de fin d’année et Bali

Le temple de Prambanan à Yogyakarta, DR.
Le temple de Prambanan à Yogyakarta, DR.
En Indonésie, ce qui fait la une des médias depuis fin novembre, ce sont les inondations à Sumatra. Mais avec l’arrivée des fêtes de fin d’année, un autre sujet de commentaires et de débats est apparu : la baisse de la fréquentation de Bali par les touristes indonésiens au profit notamment de Yogyakarta, une ancienne ville royale dans le centre de Java.
Dans son édition du 16 décembre 2025, le quotidien Kompas publiait un article intitulé « Yogyakarta se prépare à la venue de 1,7 million de touristes en fin d’année. » Dans cette perspective, la gare principale avait été décorée d’un Père Noël et d’un sapin de Noël de six mètres de haut chacun.
Noël et le Nouvel An sont en effet des jours fériés officiels en Indonésie. Ceux-ci consistent principalement en des fêtes religieuses qui reflètent la diversité religieuse du pays : cinq fêtes musulmanes dont les deux Aïd, Noël, le Vendredi Saint et l’Ascension pour les chrétiens, Vesak (la naissance du Bouddha), Nyepi (jour du silence balinais) pour les hindouistes, et le Nouvel An chinois, ainsi que des célébrations laïques, dont le Nouvel An, le 1er mai et l’Indépendance. Bien que plus de 87 % des Indonésiens se déclarent musulmans dans les recensements, leur pays n’a pas de religion d’État, contrairement à la Malaisie voisine et aux pays d’un arc qui va de la Mauritanie à Brunei, dont les constitutions stipulent l’islam comme religion de l’État.
Avec l’élévation du niveau de vie due à une croissance économique d’environ 5 % par an, de plus en plus d’Indonésiens peuvent se permettre de passer des vacances hors de leur lieu de résidence. La conséquence est que comme dans de nombreux autres pays, la période qui va de Noël au Nouvel An a été l’occasion de grands mouvements de populations dans les transports routiers, ferroviaires et aériens, en particulier à travers Java, qui est à la fois le centre démographique, rassemblant près de 60 % de la population de l’Indonésie, et économique, représentant près de 60 % de son PIB.

Le Père Noël dans l’ancienne capitale Yogyakarta

C’est dans ce cadre que Yogyakarta a décoré sa gare principale avec un Père Noël et un sapin, héritage des traditions venues de l’Occident, des États-Unis pour le premier à la barbe florissante et habillé de rouge, des pays nordiques pour le dernier. Cette décoration s’adresse aux touristes indonésiens, qui ne sont pas majoritairement chrétiens. La ville n’est en effet pas une destination touristique internationale comme Bali. Elle fait partie des destinations préférées des Indonésiens pour les fêtes de fin d’année, plus précisément des habitants de l’île de Java.
* Voir notre article « Indonésie : l’unité dans la diversité » dans le numéro 4 d’Asia Magazine paru en juillet 2025
Près de 16 % des habitants de « Yogya, » comme on l’appelle, sont chrétiens, contre 10 % pour l’ensemble de l’Indonésie, dont près de 10 % de catholiques, contre 3 % au niveau national. S’il est un endroit d’Indonésie où l’on peut observer la coexistence des deux plus nombreuses religions du monde, c’est Yogyakarta, coexistence que l’on constate au sein même des familles. Plus généralement, Java illustre la diversité religieuse de l’Indonésie. La position prédominante de l’île sur les plans politique, économique et culturel lui donne un poids qui permet de maintenir cette diversité*.
Pour revenir aux fêtes de fin d’année, le 23 décembre, la direction régionale des Transports de la ville de Yogyakarta prévoyait un total de 7 millions de visiteurs pour la période des fêtes sur une population de la ville de 375 000. Le 24 décembre, la chaîne de télévision privée BeritaSatu publiait un classement des cinq premières destinations des Indonésiens pour les fêtes de fin d’année. Yogyakarta figurait en premier, suivie de Bandung dans l’ouest de Java, Malang dans l’est de l’île, Bogor au sud de Jakarta et enfin Bali.
Différentes explications ont été données pour ce recul de Bali comme destination pour les touristes locaux. La ministre du Tourisme, Widiyanti Putri Wardhana, a évoqué le mauvais temps. Le gouverneur de Bali, I Wayan Koster, a parlé d’un nombre insuffisant de vols intérieurs.
En réalité, une autre raison est avancée : de plus en plus de touristes indonésiens disent être l’objet de discriminations de la part des Balinais, au profit des touristes étrangers. Le média en ligne netralnews.com mentionne différentes anecdotes.
C’est ainsi qu’une touriste originaire de Java Est raconte le traitement différent qu’elle a subi de la part du personnel d’un café du quartier de Kerobokan comparé à des clients étrangers, déclenchant une abondance de témoignages d’expériences similaires.

Les Indonésiens discriminés par rapport aux étrangers à Bali

Les autorités, aussi bien provinciales que nationales, démentent toute baisse drastique du nombre de touristes à Bali pendant les fêtes de fin d’année, les statistiques montrant une augmentation du nombre de touristes internationaux ayant visité l’île en 2025. Or ceci n’est pas le sujet, c’est celui de la discrimination perçue par les touristes indonésiens à leur égard par les Balinais. Mais pour les autorités, le léger recul du nombre de touristes indonésiens à Bali n’est pas dû à une quelconque discrimination.
Pourtant 2021 déjà, l’année qui avait suivi celle du Covid, s’était traduite par une chute de plus de 80 % du nombre de touristes étrangers. Nyoman Sukma Arida, maître de conférences à la faculté de tourisme de l’université Udayana à Denpasar, déclarait lors d’une discussion en ligne que les acteurs du tourisme à Bali devaient cesser de traiter différemment les touristes locaux et étrangers.
L’auteur, qui est allé pour la première fois à Bali en 1969 et qui s’y rendait presque tous les ans, à chaque fois avec des amis français, a personnellement fait de temps à autre l’expérience d’une différence de traitement depuis 1986. C’était l’année de l’ouverture de l’aéroport Ngurah Rai à toutes les compagnies étrangères, alors que jusque-là seules Pan Am, l’australienne Qantas, Singapore Airlines et Thai International avaient des droits de dessertes historiques. C’était aussi la première fois que l’auteur y allait sans son épouse française qui, en quelque sorte, le « protégeait » de la discrimination.

L’image de Bali en question

On aurait tort de ramener ces récits à des anecdotes personnelles qu’il ne faudrait pas « généraliser, » mot qui n’a pas de sens. Un fait n’a pas besoin d’être général pour être social. Pour le média indonésien netralnews, « les expériences négatives partagées sur les réseaux sociaux continuent de susciter des inquiétudes quant à l’image de Bali en tant que destination touristique, qui pourrait être affectée si le problème de la discrimination n’est pas pris au sérieux par les acteurs du secteur et le gouvernement local. »
En 2023, nous avions déjà évoqué dans Asialyst les problèmes apparus dans l’évolution du tourisme de Bali. Fin 2024, l’éditeur de guides touristiques Fodors plaçait Bali en tête de sa liste de quinze destinations qu’il fallait éviter en 2025. La culture n’est plus la motivation première des touristes internationaux à Bali.
Selon Ravindra Singh Shekhawat, directeur de l’opérateur australien Intrepid Travel à Bali, « pour beaucoup de gens, Bali est plutôt considérée comme une île festive. […] Cela pourrait être l’une des raisons pour lesquelles les gens ne sont pas très conscients du caractère traditionnel des habitants locaux. » Pour John McBeth de la revue d’actualité et d’information Asia Times Online basée à Hong Kong, « la plupart des jeunes touristes étrangers qui viennent à Bali aujourd’hui ne sont pas là pour les paysages, la culture ou même le surf. Ils sont là pour faire la fête, » explique un résident de longue date. « C’est une question d’hédonisme, rien d’autre. »
Les Indonésiens ont d’autres attentes d’un lieu de vacances. Le média en ligne indonésien IDN Times dresse ainsi la liste de ce qui fait l’attrait de Yogya : « un caractère mystique et romantique , des cuisines délicieuses, des arts et une culture de haute tenue, des endroits pour se photographier, du tourisme de nature, une population simple et chaleureuse, des prix abordables. »
Ces caractéristiques ne sont pas ce qu’attendent les touristes étrangers de Bali. Mais ces attentes sont en train d’abîmer Bali, alors que celles des touristes indonésiens ont plutôt tendance à préserver les lieux. Les touristes indonésiens aisés vont plus loin. Ils visitent des lieux encore plutôt vierges en matière de tourisme et contribuent à faire connaître leur pays à leurs concitoyens. Les Balinais auraient tort de se marginaliser dans ce mouvement.
Par Anda Djoehana Wiradikarta

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A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.