Culture
Entretien

Cinéma Coréen : Summer’s Camera, La beauté des amours d’été.

Dans Summer’s Camera, l’actrice Kim Si-Ah joue le rôle de Yeorum. (Crédits : Divine Sung).
Dans Summer’s Camera, l’actrice Kim Si-Ah joue le rôle de Yeorum. (Crédits : Divine Sung).
Présenté pour la première fois en France en octobre dernier, le premier long métrage de la réalisatrice Divine Sung comptait parmi les œuvres les plus attendues de la 20ᵉ édition du Festival du Film Coréen à Paris. Chronique délicate d’un amour lesbien, Summer’s Camera suit Yeorum, lycéenne qui, depuis la mort de son père, s’est détournée de la photographie, jusqu’à ce qu’une ultime pellicule révèle un passé insoupçonné. Entre poésie, éclosion des sentiments et quête de mémoire, rencontre avec une cinéaste désireuse de créer un véritable « safe space » pour les communautés LGBTQ+.

Entretien avec Divine Sung

Amatrice des réalisateurs japonais Kiyoshi Kurosawa et Shinji Somai, mais aussi inspirée par les films de Paul Thomas Anderson et Céline Sciamma, Divine Sung est une réalisatrice coréenne née en 1987 au pays du matin calme. Diplômée de Korea National University of Arts (KNUA), elle signe trois courts métrages : Tout d’abord, Jeonjarenji (2016) (litt. Micro-ondes), son film de fin d’études où un couple, chassé de chez eux, errent à scooter dans les rues de la ville. Vient ensuite True Story (2019), un drame intimiste où une jeune femme, confrontée au deuil, se remémore les discussions passées avec son amie disparue. Enfin, My Boyfriend (2020), un film noir et blanc où une jeune femme ramenant un homme chez elle pour passer une aventure d’un soir, se retrouve face à sa colocataire qui l’attendait pour lui faire une fête d’anniversaire surprise. Forte de cette expérience, Divine Sung réalise ensuite un moyen métrage de 29 minutes, Our Yesterday (2023), portant une fois de plus sur le deuil.

En 2025, sort son premier long métrage, Summer’s Camera. Il suit Summer, une adolescente qui a perdu l’envie de photographier depuis la mort de son père. Grâce à un vieil appareil argentique qu’il lui avait offert, elle retrouve le goût de la photographie. En développant une pellicule ancienne, elle fait une découverte inattendue sur son père, qui la pousse à explorer son passé. Poétique et sensible, le film mêle réflexions sur l’absence, la mémoire et le lien aux autres. Son esthétique solaire et mélancolique révèle la singularité et la maturité artistique de la réalisatrice. Primé au 26ᵉ Festival international du film de Jeonju (2025), Summer’s Camera était un des films les plus attendus du 20ème Festival du Film Coréen à Paris.

La réalisatrice Divine Sung est une grande amatrice des films de Kore Eda Hirokazu. (Crédits : Divine Sung).
La réalisatrice Divine Sung est une grande amatrice des films de Kore Eda Hirokazu. (Crédits : Divine Sung).
Qu’est-ce qui vous a amené au cinéma ?
Divine Sung : J’ai toujours voulu faire du cinéma, mais je n’avais jamais trouvé le courage de me lancer. Je ne m’y suis mise qu’assez tard, au milieu de ma vingtaine, à la suite d’un événement qui a tout changé : une amie du même âge est décédée dans un accident de la route. Cela m’a fait comprendre que la vie n’attend pas et qu’il n’est jamais trop tard pour poursuivre ce que l’on veut vraiment faire.
Quelle est la genèse de Summer’s Camera ?
Au départ, j’avais réfléchi à ce script pour réaliser un court métrage de fin d’études. L’histoire était déjà centrée sur la relation entre le père et la fille, avec un aspect queer, et abordait aussi le deuil. Mais je me suis vite rendu compte que ce serait beaucoup trop pour un format aussi court : tout aurait été trop condensé pour raconter ce que je voulais vraiment. Alors j’ai décidé d’en faire un long métrage. La mort est un thème qui m’accompagne depuis longtemps, c’est donc naturellement devenu l’un des points de départ du film. Quant à la dimension queer, elle vient de mon désir d’offrir à la communauté un espace sûr, au moins à travers le cinéma.
En regardant votre court-métrage True Story (2019), on a le sentiment d’observer une sorte de négatif, une version inversée de Summer’s Camera (2025). Tous deux discutent d’amour et de deuil, mais l’un est sombre, quand l’autre est lumineux. Aviez-vous conscience de cette proximité en le réalisant ?
Il est vrai que l’on retrouve une gestion du temps similaire dans les deux films, en naviguant entre les époques présente et passée, et matérialisée dans True Story par deux lieux, un café et l’océan. True Story était mon premier court métrage et je l’ai dédié à mon amie décédée. C’était une manière de m’adresser à elle, puisqu’elle n’avait plus la possibilité de grandir. Je lui demandais en quelque sorte : « Est-ce que tu crois que moi, j’ai bien grandi ? Est-ce que j’ai évolué ? » Finalement, on retrouve des fragments de cette réflexion dans Summer’s Camera. Je n’y avais pas pensé mais peut-être qu’inconsciemment c’est le cas.
Extrait du film True Story 2019. (Crédits : Divine Sung).
Extrait du film True Story 2019. (Crédits : Divine Sung).
* Le titre coréen peut se comprendre des deux façons, Yeorum voulant dire été
Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez souhaité que le titre anglais du film soit « Summer’s Camera » mettant l’accent sur la saison, l’été, plutôt que « La caméra de Yeorum »*, en mettant l’accent sur le prénom du personnage principal ?
En fait, plus que le prénom coréen, je trouvais que la saison était beaucoup plus importante à mettre en avant dans le titre international parce que le père de Yeorum l’a appelée comme cela en pensant à l’été. Pour son père, l’été est une saison très lumineuse, où la nature est éclose, où tout est fleuri et parfait pour quelqu’un qui grandit. J’ai également décidé de changer le prénom Yeorum en Summer dans les sous-titres à l’international pour conserver ce double sens.
Le film donne une place importante à la photographie argentique. Pouvez-vous nous parler de votre relation à la photographie ?
Au début de ma vingtaine, je rêvais de devenir photographe. Je prenais énormément de photos avec mon appareil, et je me suis un jour demandée pourquoi ce médium m’attirait autant. J’ai compris que c’était parce qu’il me permettait de saisir des instants, des fragments de souvenir que je pouvais conserver. Peu à peu, cet attachement à l’image fixe s’est transformé en un amour pour l’image en mouvement, comme un passage de la 2D à la 3D. Avant de me tourner vers le cinéma, j’avais étudié la physique, où l’on parle beaucoup de la relativité du temps, et finalement cela correspond très bien à la photographie, qui est précisément un médium capable de saisir et de figer le temps.
Aujourd’hui encore, j’aime profondément la photographie. Je trouve que c’est un médium incroyable, capable de capturer une histoire entière en une seule image. Mais je me suis davantage tournée vers le cinéma, parce qu’il permet de créer un univers complet. Cela dit, la photo occupe toujours une place importante pour moi, et lorsque je voyage, j’essaie toujours de visiter des expositions photographiques. C’est un plaisir qui ne m’a jamais quittée.
Vous portez aussi un soin très particulier à la lumière de vos films, qui est presque un personnage à elle seule dans Summer’s Camera.
Bien sûr, la lumière est très importante dans mes films, et surtout dans celui-ci. Pour moi, ce qui représente le mieux l’été, c’est vraiment la lumière et pendant le tournage, j’ai essayé de capturer autant que possible la lumière naturelle. Bon, c’est un petit secret, mais en postproduction, nous avons quand même ajouté un peu de lumière supplémentaire.
La réalisatrice Divine Sung est une grande amatrice des films de Kore Eda Hirokazu. (Crédits : Divine Sung).
La réalisatrice Divine Sung est une grande amatrice des films de Kore Eda Hirokazu. (Crédits : Divine Sung).
Le film met aussi l’accent sur les sentiments naissants. Que représente pour vous le premier amour ?
En fait, c’est la première fois que l’on aime quelqu’un d’autre que soi-même. À ce moment, c’est tout un univers qui s’ouvre à nous et je pense que l’on garde ça en mémoire. C’est aussi ce qui m’a permis de réaliser Summer’s Camera. Je crois que je conserve en moi beaucoup d’émotions issus de mon premier amour. Dans mon cas, c’est vrai que c’était quelque chose d’un peu caché, qui se vivait à l’écart de la vue des autres. On s’échappait parfois au laboratoire scientifique, là on arrivait un peu à se toucher, à se frôler la main. Je me demande comment mon premier amour percevrait ce film s’il le regardait.
Vous mettez en scène des relations très directes entre des personnages qui expriment leurs sentiments sans filtres. Dans Summer’s Camera, on se déclare vite, on s’aime vite, on se quitte vite. On parle sans ambages de ses histoires passées et ce peu importe son orientation sexuelle.
J’ai fait ce choix pour deux raisons. Tout d’abord, je crois que l’on se pose beaucoup trop de questions lorsqu’on est queer et je voulais éviter de montrer toutes ces tergiversations. Je voulais que les relations entre mes personnages LGBTQ+ soient aussi faciles que celles entre les hétérosexuels, c’est-à-dire avoir la possibilité d’ être directs, très francs dans l’expression de leurs sentiments. Je ne voulais pas qu’ils apparaissent comme torturés et pleins de doutes à cause de leur orientation sexuelle.
Par ailleurs, comme le film se concentre sur les souvenirs de Summer, je me suis demandée ce que l’on gardait en mémoire de ces moments-là et je crois qu’on ne se rappelle pas vraiment des balbutiements de nos histoires d’amour. J’ai le sentiment que l’on se souvient des moments décisifs, des « Est-ce que tu veux sortir avec moi ? », qui sont très directs. Je voulais que le film reflète la manière dont Summer se souvient de ces moments une fois devenue adulte.
« On s’échappait parfois au laboratoire scientifique, là on arrivait un peu à se toucher, à se frôler la main. » - Crédits Divine Sung.
« On s’échappait parfois au laboratoire scientifique, là on arrivait un peu à se toucher, à se frôler la main. » - Crédits Divine Sung.
Vous répondez souvent en interview que vous vouliez, à travers ce film, offrir un safe space aux amours LGBTQ+. Qu’est ce qui manque actuellement en Corée du Sud pour que les amours homosexuels puissent se vivre aussi librement que les amours hétérosexuels ?
Beaucoup de Coréens, surtout ceux d’un certain âge, ne réalisent pas vraiment qu’une communauté queer existe, et je pense que c’est là la principale limite actuelle. Ils ne se rendent pas compte de cette réalité, et c’est pour cela que j’essaie de filmer et de montrer l’existence de cette communauté. Bien sûr, les jeunes ont un rapport très différent à cette question, ils sont plus ouverts et c’est justement ce que je voulais refléter dans le film. Michael Haneke disait que le cinéma ne peut pas changer le monde, mais qu’il peut le rendre plus beau, et je partage totalement cette idée. Je ne prétends pas pouvoir transformer le monde, mais je peux peut-être, à ma petite échelle, y contribuer un peu.
Avez-vous déjà des projets pour un prochain film ?
En fait, je suis en pleine promotion en ce moment et comme je m’occupe moi-même de la distribution à l’étranger, je passe énormément de temps à échanger avec les festivals internationaux. Mon prochain projet s’intitulera Hipster Grandma et racontera l’histoire d’une grand-mère qui continue d’évoluer. On a souvent tendance à penser que l’on ne change plus lorsqu’on est très âgé, mais ce n’est pas le cas, et je voulais montrer que même les personnes âgées peuvent continuer à grandir. Ce n’est pas du tout volontaire ni intentionnel, mais il y aura aussi un personnage lesbien dans ce film, la petite-fille de l’héroïne.
Propos recueillis par Gwenaël Germain. Interprète : Kim Yejin.
Bande annonce du film Summer’s Camera

Le 20ème Festival du Film Coréen à Paris (FFCP)

Le 20ème Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) s’est déroulé du 28 octobre au 4 novembre 2025 au cinéma Publicis sur les Champs-Elysées. Tous les ans, le festival présente aux spectateurs français une sélection des meilleurs films coréens de l’année, aussi bien de films à grands spectacles, que de films indépendants à la fibre artistique ou sociétale plus prononcée. Cette année le prix du public a récompensé le premier long métrage du cinéaste Park Joonho, 3670 (2025), un drame sensible dépeignant l’adaptation d’un jeune réfugié Nord-coréen au milieu gay Séoulite.

Côté courts métrages, parmi la cinquantaine d’œuvres présentées, six d’entre eux ont été récompensés. Dans les sélections parallèles, Planet Spoila (2025), une comédie de science-fiction signée Lee Se-hyung a conquis les spectateurs de la session Strangecuts consacrée aux films horrifiques, tandis que la sorcière timide de Lily and Pony (2024) de Sohn Sumin a reçu les faveurs des jeunes spectateurs de la session Shortcuts Kids. En compétition officielle, Passing By (2025) de Kang Hanna a remporté le prix Kia du meilleur film court d’animation et Empty house (2024) de Lee Yeji a remporté le prix Keystone du meilleur script. Enfin, le drame On the crosswalk (2025) de Lee Ji-hyang a remporté le prix Fly Asiana du meilleur court métrage et sa réalisatrice sera donc invitée l’an prochain à présenter ses différents films.

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A propos de l'auteur
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.