Analyse
La Chine accuse la « colonisation des esprits » par les États-Unis pour séduire le Sud global
Un rapport publié en septembre 2025 par l’institut Xinhua, think tank affilié à l’agence de presse d’État chinoise, continue d’illustrer la conception chinoise des États-Unis comme menace existentielle permanente, tout en filant la stratégie de Pékin pour séduire les pays du Sud global.
« La colonisation des esprits est une pierre angulaire de la stratégie des États-Unis en matière de politique étrangère. » C’est ainsi que s’ouvre un rapport publié en septembre 2025 par l’institut Xinhua, le think tank affilié à l’agence de presse d’État chinoise. Intitulé « Colonisation de l’Esprit – les moyens, origines et périls internationaux de la guerre cognitive des États-Unis », ce texte a été présenté à Kunming, dans le Yunnan, lors du Forum des médias et des think tanks du Sud global 2025.
Sans apporter d’éléments nouveaux au discours officiel de Pékin, ce rapport élabore sa vision des États-Unis par-delà les particularités des politiques adoptées. Il révèle également le ton adopté par la Chine dans ses échanges avec les nations de ce qu’elle désigne comme étant le Sud global. Il expose successivement l’historique et les caractéristiques conceptuelles de cette « colonisation des esprits », les méthodes et stratégies mobilisées pour la mettre en œuvre, et enfin les dangers qu’elle représenterait à l’échelle internationale.
Le document peut surprendre par sa forme : loin des codes classiques d’un rapport analytique de think tank, il se présente plutôt comme une liste d’accusations. Les exemples sont épars et semblent arbitraires, les citations ne sont jamais référencées, et l’on constate l’absence totale de méthodologie et de bibliographie.
Une relecture historique au service du relativisme culturel
Le rapport fait remonter cette « colonisation des esprits » à la fin du XVIIIe siècle, avec la ruée vers l’Ouest et la doctrine Monroe qui, selon l’institut, « incorpore l’Amérique latine dans la sphère d’influence américaine sous la bannière de l’opposition aux interférences européennes. » Du début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale pose les « fondations » de « l’ascendance globale » américaine, tandis que la guerre froide correspond à la phase de formation opérationnelle.
La « phase hégémonique » coïncide avec les présidences de Clinton et Bush, avant d’entrer dans l’ère actuelle, datée du début du 21eme siècle et marquée par « l’anxiété hégémonique » des États-Unis. Les défis américains sont ainsi résumés : « intensification des conflits partisans, fragmentation sociale approfondie, et populisme accru. »
Cette contextualisation historique permet à Pékin de déployer son argument de relativisme culturel pour contester l’universalisme des notions de « liberté » – particulièrement la liberté d’expression – ,de « démocratie » et de « droits humains » . Ces concepts sont ramenés au statut de simples « valeurs américaines » associées à un « mode de vie américain ».
Pour prouver son point de vue, la section « Implantation Culturelle », toujours sans référence ni exemple, regroupe arbitrairement les réalités contrastées des cinquante-quatre pays d’Afrique, évoquant un « chaos politique dans de nombreux pays africains » engendré par « l’expression de droits humains universels ». Cette approche, affirme le rapport, aurait « bouleversé les systèmes de valeurs locaux et freiné le développement d’un discours local sur les droits humains. » Faisant référence à « des chercheurs africains » (sic), le passage conclut que « la culture des droits humains importée par les États-Unis sous-entend que les Africains devraient s’occidentaliser. »
Paradoxalement, le rapport qui cherche à dénoncer une hypocrisie des États-Unis, agissant à l’encontre des valeurs promues par eux, ne mentionne ni Guantanamo, ni George Floyd, ni les récentes violentes arrestations par l’ICE, ni aucun autre événement parlant pour le public international. Le texte reste volontairement vague sur ces points politiques, préférant les généralisations.
Au revoir Voice of America
De par son origine, il n’est peut-être pas étonnant que la question des médias et du journalisme apparaisse comme un élément central du rapport. Le texte chinois compte quarante-quatre occurrences du terme « média » (媒体), quatorze du terme « presse » (新闻) et une seule du terme « journaliste » (记者).
En tête du rapport, figure l’annonce du démantèlement des agences USAID et USAGM par l’administration Trump en mars 2025. L’administration américaine a classifié l’US Agency for Global Media (USAGM) comme « un élément inutile de la bureaucratie fédérale ». Elle a accusé l’un des médias publics sous sa supervision, Voice of America, d’un prétendu parti pris de gauche. Le rapport de l’institut Xinhua saisit cette opportunité pour discréditer les travaux de Voice of America mais aussi de Radio Free Europe et Radio Liberty. Ces médias défendus par Reporters Sans Frontières sont, dès l’introduction du rapport, accusés d’agir dans l’intention de participer à la « colonisation des esprits » en « promouvant l’infiltration idéologique », de « manipuler les opinions internationales », et même de « conspirer pour subvertir des gouvernements souverains. » Un pratique prétexte pour discréditer toute contestation du pouvoir comme étant le résultat d’influences et d’interférences étrangères.
Le recul des médias publics américains travaillant dans des zones où la liberté de la presse est extrêmement réduite est une aubaine pour Pékin. L’effort du pouvoir chinois pour amplifier ses narratifs dans les médias internationaux ne date pas d’hier. Dès son arrivée au pouvoir en 2013, Xi Jinping avait présenté ses intentions sous le slogan « bien raconter la Chine » (讲好中国). Depuis, le Parti oppose rigidement les valeurs d’un journalisme chinois sous l’autorité du parti à celles d’une liberté de la presse « occidentale », promouvant un « reportage positif » (à comprendre, non critique) de la part des journalistes et de tous les citoyens connectés.
Un discours « décolonial » qui reste en surface
La terminologie de « colonisation de l’esprit », bien qu’elle soit choisie dans le but de marquer les pays anciennement colonisés auxquels elle s’adresse, n’accorde aucun crédit aux penseurs et penseuses du postcolonialisme. Cette expression est pourtant ancienne. On la retrouve dès 1986 dans le titre d’une célèbre collection d’essais Décoloniser l’esprit de l’auteur kenyan Ngũgĩ wa Thiong’o (qui vécut notamment en exil aux États-Unis).
Le rapport ne fait pas non plus référence à l’article publié en octobre 2024 par un universitaire vénézuélien – et ancien ministre de Maduro – appelant à la création d’une nouvelle voie de développement pour le Sud Global (commençant par « la décolonisation de l’esprit ») et promouvant le ralliement au projet de Xi Jinping pour un « nouveau dialogue entre les civilisations » (开展文明对话).
Le discours s’affichant comme décolonial en surface, ne s’attarde aucunement sur les différentes réalités des pays du Sud Global ni sur les théories post-coloniales. Parmi les dix théoriciens et politiciens (tous masculins) cités dans le texte, on compte ironiquement six hommes blancs américains, un Chinois, un Russe, un Serbe et un Indien. Finalement en théorisant une « colonisation des esprits » américaine uniforme et érodant la stabilité des « pays ciblés », le rapport ôte toute capacité d’agir à ces derniers. En contraste, la Chine est présentée en conclusion comme tenante d’une expérience et sagesse « visionnaire » pour un nouvel ordre mondial.
L’instrumentalisation sélective des sources occidentales est également révélatrice. Le rapport cite un éditorial du New York Times de mars 2022 intitulé « There is a Freedom of Speech Problem in America », prétendant que le texte affirme que « la liberté d’expression aux États-Unis appartient au passé ». L’article en question propose en réalité une discussion nuancée sur la « cancel culture », différenciant les groupes de la société américaine qui se sentent plus ou moins libres d’exprimer leurs opinions. Sa conclusion pointe vers un défi croissant pour le dialogue respectueux, mais n’affirme nullement que la liberté d’expression américaine serait « chose du passé ». Il est d’autant plus ironique de convoquer le New York Times – dont l’accès au site, tant en anglais qu’en chinois, est bloqué en Chine depuis 2012 – comme argument d’autorité.
Le chercheur Emeke Umejei, spécialiste de l’influence chinoise dans les médias africains, partage sa réaction à ce rapport : « La Chine a un don pour les slogans qui ont tendance à séduire les décideurs et acteurs politiques africains. D’une part, la RPC affirme vouloir un système de communication international mutuel et décolonial, et d’autre part, elle cherche à bien raconter la Chine dans les médias africains. Une volonté pourtant incompatible avec un système de communication international décolonial. »
Une vision immuable des États-Unis comme menace existentielle
Alors que se clôture une année agitée par les tribulations de la relation sino-américaine, et par les spéculations quant au futur du tumultueux couple, ce rapport sert de rappel : les États-Unis sont et resteront invariablement perçus comme une menace existentielle par Pékin. Cela transcende les spécificités des administrations successives et des politiques de Washington. Le texte l’affirme explicitement : « Quelles que soient les ajustements apportés par les administrations, peu importe que le parti démocrate ou républicain soit au pouvoir, les États-Unis ne renonceront pas à leur colonialisme idéologique. » Partout où la Chine essayera d’étendre son influence, elle essaiera – avec plus ou moins de succès selon les cas – de discréditer Washington.
L’analyste du think tank américain Jamestown, Shijie Wang, a observé que le terme « colonisation de l’esprit » a connu un pic d’exposition sur les réseaux sociaux chinois. La plupart des contenus liés à ce terme provenaient de grands comptes comme celui de l’agence Xinhua et de leaders d’opinion clés, révélant une campagne coordonnée de communication.
Ce document met en lumière un gouvernement chinois cherchant à faire monter en puissance sa capacité à « bien raconter la Chine » à l’international au moment où il perçoit un « déclin de l’hégémonie mondiale américaine » et une perte de vitesse du soft power états-unien confirmé par le démantèlement des agences USAID et USAGM.
Mais si la Chine propose de « décoloniser les esprits » du Sud Global, en exploitant les contradictions et les retraits américains, on constate certaines limites à ce projet. Le caractère superficiel de son appropriation du vocabulaire décolonial en est une, montrant des difficultés à interagir avec des pays aux réalités contrastées. Comme la Russie avant elle, la Chine ferait fausse route en interprétant leurs revendications décoloniales comme un vague « sentiment anti-occidental » à exploiter.
Par Emma Belmonte
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