Culture
Entretien

Entre France et Japon, la pianiste Marina Saiki

Marina Saiki au miroir. DR.
Marina Saiki au miroir. DR.
Dans son premier album solo, « Double reflet », sorti en 2025, la jeune pianiste Marina Saiki, de culture japonaise et française, allie harmonie méditative et joie communicative.

Entretien avec Marina Saiki

Née au Japon, Marina commence le piano à l’âge de deux ans. Ses rencontres avec Yoko Kono, une ancienne élève d’A.B. Michelangeli, puis avec Christian Ivaldi lors de l’Académie de Musique Française à Kyoto, l’encouragent à s’envoler pour Paris à l’âge de quinze ans.
Elle intègre le CNSM de Paris en 2014, où elle obtient brillamment son master auprès de Claire Désert, ainsi que plusieurs licences et master de musique de chambre. Elle étudie également le pianoforte, l’écriture et l’improvisation générative. En parallèle d’un Diplôme d’Artiste Interprète en contemporain, où elle se produit avec l’Ensemble intercontemporain, elle se perfectionne avec Rena Shereshevskaya à l’École Normale de Paris.
Sa palette sonore s’adapte à un vaste répertoire allant de Bach à la musique contemporaine, en passant par la musique romantique, française et japonaise. Elle se produit dans de prestigieux festivals en France, tels que le Festival International de la Roque-d ’Anthéron, la Folle Journée de Nantes, le Festival Chopin à Paris, le Festival International de Saintonge, la Journée de Ravel, les Étoiles du Classique, le Festival Music’Océan.
Son premier disque en solo, « Double Reflet », avec sa double culture comme identité, est un voyage intérieur pour l’auditeur. Il est sorti chez Da Vinci Classics en avril 2025. A la Folle Journée de Nantes et de Tokyo 2025, elle a présenté son programme « Pensée d’une japonaise à Paris » en proposant au public de découvrir la richesse musicale de ces deux pays.
Sa carrière l’amène sur la scène internationale en Europe, au Japon et aux États-Unis. En 2022 et 2023, Marina est invitée à jouer le concerto de Clara Schumann en tant que soliste avec l’Orchestre Paris Rive Droite.
Chambriste recherchée, Marina collabore avec de nombreux artistes. En 2016, elle crée « Si-Mi pour piano et clarinette » d’Ichiro Nodaira avec Damien Fouilloux à Paris. Elle est membre du Trio Marilys avec Hélène et David Walter, une formation atypique regroupant soprano, hautbois et piano, qui publie « Souveraines » en février 2025 chez DaVinci Records.

Couverture de l’album « Double reflet ».
Couverture de l’album « Double reflet ».
Pouvez-vous nous parler de ce premier album solo « Double reflet » sorti en avril dernier ?
Marina Saiki : Ce projet a commencé il y a deux ans quand j’ai reçu un prix à la French Connection Academy au Danemark pour enregistrer un disque. Comme je voulais que ce premier disque soit très personnel, j’ai choisi d’enregistrer des compositeurs français et japonais, dans les deux cultures qui sont devenues une seule pour moi maintenant.
A mon arrivée en France, à quinze ans, pour étudier la musique, j’ai vécu un vrai choc culturel assez douloureux et j’ai ressenti beaucoup de solitude. Mais je ne voulais pas accepter ce côté sombre. Au fur et à mesure, j’ai fait des rencontres qui m’ont permis de plonger vraiment dans la culture française tout en gardant mes racines japonaises. Finalement ce disque m’a permis de m’accepter telle que je suis.
Vous parlez volontiers de votre double culture. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Je viens d’une petite ville de province, Ehime dans le Shikoku, une île dans le sud-ouest du Japon. Ma mère qui avait fait des études de chant lyrique m’a fait commencer le piano à l’âge de deux ans. C’était assez strict. Dès l’école maternelle, chaque matin, je faisais mon solfège. Le travail du piano était ancré dans ma vie quotidienne mais ce n’était pas très amusant. A dix ans, j’ai eu un autre professeur que ma mère et j’ai finalement rencontré Yoko Kono, née à Paris dans les années 30, qui fut la première interprète japonaise à avoir remporté des concours internationaux. C’est elle qui m’a apporté vraiment la joie de la musique, le plaisir de s’amuser, d’imaginer plein de choses. Elle m’a montré que faire de la musique, ce n’était pas juste travailler, que la musique pouvait raconter plein de choses différentes. Dès le départ, elle a trouvé que je ne jouais pas comme une Japonaise (rires).
Pourquoi venir en France, seule, si tôt ?
Ce n’était pas vraiment mon choix. C’est Yoko Kono, qui m’a proposé d’aller à Paris. Tout en poursuivant mes études japonaises par correspondance, je suis rentrée d’abord au conservatoire à rayonnement régional de Paris puis au conservatoire national supérieur de Musique, le CNSM. Comme je ne parlais pas le français, la communication était compliquée, surtout avec les gens de mon âge. Tout le monde parlait très vite, mais au cours de piano j’arrivais à tout comprendre. C’est par la musique que j’ai pu développer mon oreille pour les langues.
Arrivée au CNSM, outre le piano, j’ai étudié l’histoire de la musique, l’analyse, l’écriture, l’harmonisation au clavier, le piano forte et l’improvisation générative, qui est une sorte de recherche de sons à partir des bruits générés par les instruments. Mes études à Paris ont été l’occasion de très belles rencontres. Claire Désert m’a ouvert à la musique contemporaine. Patrick Cohen, mon professeur de piano-forte, m’a bouleversée en me faisant réaliser à quel point ce n’était pas seulement en travaillant qu’on approfondissait des études musicales car la musique exprime la Vie totale. Et, parallèlement au CNSM, j’ai étudié avec Rena Shereshevskaya, qui m’a transmis le sens du détail, la précision, la culture, le respect dû aux compositeurs.
Si on revient à votre album « Double reflet », vous avez choisi trois musiciens français modernes mais non contemporaines – Satie, Ravel, Debussy – et trois compositeurs japonais résolument contemporains : Tôru Takemitsu, Yoshihisa Taira et Akira Nishimura. Pouvez-vous donner le fil conducteur qui a réuni ces choix, en dehors de la question de la double culture ?
Au Japon, la musique classique est venue d’Europe après l’ouverture du pays en 1868. Du coup, les compositeurs japonais ont été influencés par les compositeurs occidentaux plus que par leur propre tradition qui passe par le gagaku, la musique des représentations de théâtre Nô, avec des instruments traditionnels comme le koto, le shakuhachi.
Tôru Takemitsu est le premier à avoir voulu puiser dans les deux traditions. Il a été beaucoup influencé par la France. Enfant, il a entendu à la radio la chanson « Parlez-moi d’amour » qui lui a donné envie de faire de la musique. Il s’est formé en autodidacte et a été influencé par Debussy et Ravel. On retrouve dans sa musique l’influence impressionniste de Debussy et, en même temps, on perçoit que sa musique n’est pas entièrement occidentale à cause des harmonies et du rôle des silences.
Dans la culture japonaise, il y a toujours un peu de vide où on aperçoit la beauté, quelque chose de très profond. Contrairement à la tradition musicale occidentale, en composant, ce n’est pas la direction qu’on recherche, comment prévoir jusqu’où ira le mouvement, comment la musique arrive, phrase par phrase. C’est vraiment le moment qui compte.
Yoshihisa Taira a eu un parcours qui ressemble au mien. Il a étudié d’abord au Japon puis est venu en France où il est resté toute sa vie. Il a travaillé à l’IRCAM, a enseigné à l’École Normale de Paris. C’est surtout sa pièce, « Résonance », qui m’a attirée, à cause de sa simplicité complexe qui a résonné en moi. Il y a peu de notes, beaucoup de silence et de la brutalité. Cette pièce parle de solitude. Quand on est tout seul, beaucoup de choses se passent dans la tête, l’angoisse, la douleur et je pense que cette pièce exprime vraiment cela.
Akira Nishimura est mort il y a seulement quatre ans. C’est le plus jeune des trois. Il est très important dans le milieu musical au Japon et a composé une grande variété de pièces. Dans celle que j’ai choisie, j’entends une prière très forte, très profonde avec peu de notes. Il a été beaucoup influencé par la culture indienne et sa spiritualité. Cela me touche car même si je suis athée, je crois à la spiritualité.
Qu’est-ce qui vous a guidé dans le choix des compositeurs français ?
J’ai choisi les « Gnossiennes » 1 et 4 d’Erik Satie à cause des points communs avec la musique japonaise, la mélancolie, pas beaucoup de notes, pas forcément de direction, une musique méditative. Il n’y a pas de barres de mesures sur la partition, ce qui donne de la liberté mais en même temps on ne sait pas où aller.
J’ai choisi Debussy et Ravel d’abord parce que ce sont des compositeurs que j’adore, très colorés, très lumineux, mais pas uniquement cela. « Jeux d’eau » de Ravel est une œuvre qui m’accompagne depuis des années. « Les masques » et « L’île joyeuse » sont des œuvres en miroir, écrites la même année. « Les masques » sont sombres, mystérieux et plein d’ironie. A contrario, « L’île joyeuse » est un feu d’artifice de joie. Ce sont deux aspects où je me retrouve personnellement.
Entre « La vallée des Cloches » de Debussy et la « Romance » de Takemitsu, il y a un enchaînement que je propose souvent en concert. Dans « La vallée des Cloches », on entend les cloches des églises un peu solennelles alors que dans « Romance », les petites cloches du temple lors des cérémonies en semblent un lointain écho.
Vous commencez à avoir une renommée internationale. Comment voyez-vous la suite ?
En 2022, j’ai donné un concert à la Roque-d ’Anthéron qui a marqué une étape importante. Je me suis sentie reconnue par le milieu musical français. J’ai pu faire des choses intéressantes grâce à de nombreuses belles rencontres qui m’ont ouvert des opportunités. Je progresse plus par ces rencontres que par les grands concours internationaux très compétitifs. Je travaille souvent en musique de chambre avec d’autres musiciens, comme actuellement avec la violoniste Maya Levy, franco-belge, ou mon compagnon, l’accordéoniste classique Julien Beautemps.
Marina Saiki et Julien Beautemps en concert. DR.
Marina Saiki et Julien Beautemps en concert. DR.
Avec Julien, nous proposons un programme intitulé « Vent d’est sur Paris » qui contient une de ses compositions, écrite à partir de la chanson « Sakura », très populaire au Japon. Nous avons présenté ce spectacle cette année à Tokyo et ce mélange des deux cultures a beaucoup intéressé le public.
Vous donnez le 14 novembre prochain un récital caritatif pour l’association « Coline en ré » dans la salle Colonne à Paris. Pouvez-vous nous en parler ?
Quand je suis arrivée à Paris, j’ai senti tout de suite un accueil, une acceptation. J’ai pu sentir que j’avais une place ici. Ce concert me touche parce que je peux rendre quelque chose à la société. Dans ce concert consacré à mon premier disque, il y aura des invités, des musiciens amis de différents pays. Le monde entier sera au rendez-vous, pas seulement la France et le Japon.
Mon but, c’est de partager la joie. J’ai envie d’offrir de la liberté et de la joie aux Japonais. Le Japon a une société harmonieuse, sérieuse, sans beaucoup de liberté. En France, il y a de la liberté mais beaucoup de conflits. Si on trouve le juste milieu, cela pourrait faire un monde magnifique.
Propos recueillis par Anne Garrigue

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A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.