Culture
Entretien

Le sacré au Japon: le regard de Richard Collasse, romancier et homme d’affaires

Dans le flot de livres consacrés au Japon, le récent ouvrage de Richard Collasse, écrivain romancier et homme d’affaires, Errances dans le Japon mystique, mérite qu’on s’y attarde. Il est une porte d’entrée à la fois éclairée et intime, visuelle et nuancée, sur le sacré au Japon par un observateur bon vivant qui connaît extrêmement bien ce pays. Il l’a arpenté pendant plus de cinquante ans, notamment à la tête de la Maison Chanel.

Entretien avec Richard Collasse

Richard Collasse a vécu une cinquantaine d’années au Japon dont il maîtrise parfaitement la langue. Marié à une Japonaise, il a dirigé Chanel KK pendant 40 ans et a été président de la Chambre de commerce européenne au Japon. Il vit actuellement en Suisse et en Provence. Il est auteur de plusieurs romans à succès, dont La Trace (Seuil, 2007), Saya (Seuil, 2009), L’océan dans la rizière (Seuil, 2012), Seppuku (Seuil, 2015), Le pavillon de thé (Seuil, 2017), Dictionnaire amoureux du Japon (Plon, 2021) et Dictionnaire amoureux illustré du Japon (Gründ, 2023).

Photo de Richard Collasse par Anne Garrigue.
Photo de Richard Collasse par Anne Garrigue.
Pouvez-vous nous parler de la genèse de Errances dans le Japon mystique ?
Richard Collasse :C’est une commande. Un jour, le journaliste Olivier Germain Thomas, qui dirige la collection « Arpenter le sacré » chez Desclée de Brouwer, une maison d’édition d’obédience chrétienne, m’a demandé si cela m’intéresserait d’écrire sur le sacré au Japon. Il prévoyait de publier le livre au moment de l’exposition universelle au Japon. Je lui ai avoué que je ne me rasais pas tous les matins en pensant au sacré. Il a ri et a maintenu sa proposition. Comme d’habitude, j’ai foncé sans réfléchir et, une fois le contrat signé, je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir écrire. Au Japon tout est sacré, c’est donc facile mais en même temps je n’avais pas ce que j’appelle la « martingale », le point d’entrée dans le sujet.
Est-ce que vous vous êtes donné une définition du sacré ?
Non. Je n’en ai toujours pas d’ailleurs.
Comment avez-vous fini par trouver cette « martingale » ?
C’est venu petit à petit. Un travail de la mémoire. Je me suis dit que je n’allais pas commencer par le Japon parce que mon expérience la plus proche du sacré – auquel je n’avais jamais réfléchi avant d’écrire ce livre – a eu lieu dans le grand sud marocain à l’âge de 12 ans. Notre père nous avait emmené dans le désert et j’avais passé une nuit en haut d’un camion. Cette expérience physique où j’avais l’impression d’être le Petit Prince ou Lawrence d’Arabie et où j’ai senti sur ma tête la puissance des étoiles… Je me suis dit que c’était par là qu’il fallait que je passe.
Cette entrée dans le sacré au Japon par le Maroc a dû déconcerter votre éditeur ?
Il était dubitatif mais m’a finalement fait confiance. A partir de là, je me suis dit qu’il fallait que je trouve dans mon arrivée au Japon ce qui me rapprochait de ce que je n’appellerai pas une expérience mystique – le mot est trop prétentieux – mais quelque chose qui y ressemble. C’est là que je suis parti avec mes ballades.
Vous décrivez de façon très visuelle et précise vos errances, vos visites, vos rencontres au Meiji Jingu, au Yasukuni Jinja et à plein d’autres hauts lieux sacrés, à partir de votre arrivée dans le Japon du début des années soixante-dix (1972). Tout commence avec l’accueil chaleureux de ce qui va devenir votre famille d’adoption, un couple japonais francophone et catholique qui prend en charge votre initiation à un Japon spirituel très méconnu.
Ce que je raconte est vrai à 100%. J’ai bien été reçu par ce couple et leur fils, mon frère japonais qui est mort malheureusement d’un « karoshi » (mort au travail), à l’âge de 33 ans. Je rentrais à l’université, il venait d’en sortir. Il était à Gyosei où je suis allé ainsi que mes enfants. J’ai créé un lien immédiat avec eux. Tous les détails sont véridiques et me sont revenus à la mémoire.
Vos notations sont toutes très concrètes, très visuelles et permettent de rentrer immédiatement dans votre récit. Ce n’est pas un essai « cérébral » mais plutôt l’histoire de vos errances au cours desquelles vous abordez finalement le shintoïsme, son rôle dans l’État et l’armée, l’épisode des 47 Ronins et le code d’honneur du bushido, le rapport des Japonais à l’agriculture et à leur terre, les famines, les tremblements de terre….
C’est vrai, je ne suis pas cérébral. Toutes mes expériences sont très visuelles. Mon père était pilote de ligne et cinéaste amateur éclairé. Il m’a donné une définition visuelle de la façon de regarder la vie et le monde. Je ne me considère pas comme très intelligent. Ma façon de compenser a toujours été ma capacité à observer visuellement ce qui se passe autour de moi.
Vous avez choisi notamment de nommer en japonais et avec leurs graphies en kanji tous les objets sacrés que vous rencontrez. Je pense notamment aux petits autels – hokora (祠) – disséminés partout et sur lesquels vous tombez dès votre arrivée en plein parking de l’aéroport Haneda. Est-ce un choix pour mieux faire comprendre les racines de la culture japonaise ?
Là encore, les kanjis sont très visuels et me parlent beaucoup. En fait, j’aurais du mal à tout expliquer. C’est venu comme ça. J’ai écrit le livre en dix jours.
Dix jours non-stop… ça ressemble presque à une transe ?
Oui et cela sortait vraiment des tripes. En écrivant ce livre, je me suis heurté au sacré. Dans ma vie professionnelle je ne l’avais pas beaucoup rencontré. Et ce défi précisément m’intéressait : parler de quelque chose auquel je n’avais jamais pensé et le faire sous forme d’essai et non de roman. Quand j’écris un roman, c’est facile, je me laisse guider par l’histoire. Je deviens alors le témoin du personnage et j’adore ça. Mais là, je n’avais pas de personnage sinon moi face à un truc que je ne comprenais pas.
Et comment s’est passée cette « révélation », ces dix jours de transe, où les choses arrivent sans avoir le temps de s’arrêter ?
Je me levais à six heures et je continuais sans quasiment m’arrêter jusqu’au soir. Le mot transe est brutal mais c’était presque ça. Je n’avais pas de plan – je n’en ai jamais. Je me suis dit : si un type comme moi peut se poser la question du sacré, n’importe qui peut se la poser. Et j’ai pris conscience qu’il est sans doute très important pour nous autres êtres humains de nous poser cette question, que nous soyons ou non croyant, parce que le sacré est une partie inhérente de l’humanité.
En quoi votre expérience japonaise, notamment celle de patron d’un groupe de luxe, vous a aidé à écrire ce livre ?
J’ai retrouvé des émotions enfouies dans la mémoire. Comme cette histoire de fils électriques. Quand on débarque au Japon, on est tous frappés par les fils électriques qui ne sont jamais enterrés par crainte, dit-on, des tremblements de terre. Or c’est absurde de penser que ne pas enterrer les fils électriques les protège.
Vous notez d’ailleurs dans votre livre que « la tentation de l’homme d’expliquer l’inexplicable le conduit immanquablement à plonger dans l’absurde » et vous vous demandez s’il ne faut pas plutôt aller chercher du côté de l’argent et des lobbies de vendeurs de poteaux en béton. En même temps, vous interprétez ces fils électriques comme un filet pour éviter de s’envoler.
J’ai découvert en écrivant ce livre que l’on pouvait avoir les pieds sur terre dans la gadoue et s’envoler. Et j’ai laissé monter toutes les images qui me venaient sans aller chercher nécessairement leur côté métaphysique en me disant d’abord que cela allait amuser le lecteur et ensuite peut-être l’amener à se poser des questions.
Dans le livre vous dites que « le païen et le paillard ont toujours fait bon ménage au Japon ». Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Le shintoïsme m’intéresse. J’aime cueillir la rose aujourd’hui, vivre dans la volupté de toute chose, manger, rencontrer des êtres humains, les toucher. Le shintoïsme m’a beaucoup plu. Il dit : buvez, mangez, baisez. C’est la vie. Les Torii sont la représentation de l’homme et de la femme et le rouge qui les recouvre, c’est le sexe. Oui, le Japon est fondamentalement païen et paillard et les Japonais sont des gens très drôles quand on creuse un peu, quand on boit avec eux. Ils sont dans la vie.
Je parle aussi beaucoup de la terre, dans ce pays qui est à la fois très beau et terrible. Lors du tsunami, j’ai compris à quel point les Japonais étaient terrifiés par leur pays, tout en y étant viscéralement accrochés parce qu’ils n’ont pas d’autres endroits où aller. Ils sont enfermés dans une île dont ils ne peuvent pas sortir.
L’éditeur lors d’une présentation à la librairie Le Divan a loué votre honnêteté et l’évolution de votre positionnement sur le sacré du début à la fin du livre. Êtes-vous d’accord ?
Effectivement, quand j’ai écrit le mot final du livre, je me suis dit que je n’allais pas m’arrêter là. Je vais désormais me poser la question du sacré de façon plus ordonnée. Mes éditeurs pensent que le livre appelle une suite. En fait j’ai l’impression d’avoir à peine effleuré le sujet.
Comment voyez-vous la suite ?
J’ai écrit jusqu’ici cinq romans et deux dictionnaires. Je ne me considère pas comme un écrivain plutôt comme un « petit » romancier qui écrit pour le plaisir des histoires qui l’amusent en espérant que le lecteur s’amusera aussi. J’ai envie que le lecteur tourne facilement les pages.
Jusqu’à présent, je n’avais pas de fil conducteur dans mes romans. Je crois qu’en écrivant cet essai, j’ai découvert ce dont j’ai vraiment besoin ou ce que j’ai envie de raconter et qui va devenir le vrai fil conducteur de mes romans à partir de maintenant : cette recherche pour dépasser notre pauvre condition d’êtres de chair et de sang. Le prochain roman que je vais écrire racontera l’histoire de mon père qui a eu une vie passionnante. Il a été bousculé par la Seconde Guerre mondiale qui, paradoxalement, lui a permis de réaliser le rêve de son enfance, devenir aviateur, et précisément se dépasser.
Propos recueillis par Anne Garrigue

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A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.