Culture
Entretien

Matthieu Ricard : « Je prends des photos pour redonner confiance en la nature humaine et communiquer le sens de l’émerveillement »

Nuages au coucher de soleil, Namo Buddha, Népal, avril 2014.
Nuages au coucher de soleil, Namo Buddha, Népal, avril 2024 .
Matthieu Ricard est de passage en France pour lancer son livre de photos « Lumière » aux Éditions Allary et pour deux expositions à la Galerie Françoise Livinec à Paris du 10 octobre au 15 novembre, et au Festival de la photo de nature et animalière de Montier-en-Der du 21 au 23 novembre.
Ciel en vol au-dessus de la Thaïlande, 2019.
Ciel en vol au-dessus de la Thaïlande, 2019.

Entretien avec Matthieu Ricard

Né en 1946, Matthieu Ricard est moine bouddhiste, auteur, photographe, scientifique, fondateur de projets humanitaires. Il a commencé la photographie à l’âge de 13 ans. Très tôt il a été guidé par André Fatras, un des pionniers de la photographie animalière en France, puis il a rencontré à 18 ans Henri Cartier Bresson. Il s’est établi dans l’Himalaya en 1972, à 26 ans. Il a photographié ses maîtres spirituels. « Mon but était de partager la splendeur et la profondeur de leur univers. »
En 1979, Matthieu Ricard devient moine et il rencontre pour la première fois le Dalaï-lama en 1980. Il devient son interprète pour le français en 1989.
En 2000, il entreprend des projets humanitaires en Inde, au Népal et au Tibet auxquels il dédie l’intégralité de ses droits d’auteur et de ses photographies. Il fonde l’association Karuna Shechen qui vient en aide à plus de 500 000 personnes chaque année. Aujourd’hui Matthieu Ricard réside principalement au monastère de Shechen au Népal et dans un ermitage en montagne près de Katmandou.
« Lumière » est son 15eme livre de photographie.

Portrait de Matthieu Ricard.
Portrait de Matthieu Ricard.
Pouvez-vous nous parler du thème de la lumière que vous avez choisi pour titre de votre 15eme livre de photo ?
Matthieu Ricard : « Lumière » est un bel exercice libre. Je vais avoir 80 ans et j’ai déjà publié une quinzaine de livres de photographies. A un moment donné, on a l’impression d’un aboutissement dans la façon dont notre regard a été éduqué au contact des êtres, de la nature et d’autres photographes dont les œuvres nous ont inspiré.
J’aime bien comparer mon travail de photographe au patinage artistique. Il y a des figures imposées – c’est fait de bon cœur – sur un thème précis. J’ai travaillé sur le « Bhoutan, terre de sérénité, » sur le « Tibet, regard de compassion, » sur le Népal avec « Bouddhismes Himalaya. » Le « Voyage immobile » est né de l’assise, quand je suis resté un an sur mon derrière dans mon ermitage à regarder les montagnes et la lumière.
Dans « Lumière », il s’agit de figures libres. Le livre a beaucoup changé au fur et à mesure de sa conception. D’abord j’avais des sections assez ordonnées – lumière minérale, lumière de la terre, lumière de l’eau, lumière végétale et animale, lumière du cœur, lumière spirituelle, lumière des montagnes, lumière du ciel… Heureusement, une maquettiste géniale a tout foutu par terre pour trouver quelque chose de beaucoup plus beau. Nous nous sommes réunis avec mon éditeur. J’ai parlé de la photo, des correspondances entre les couleurs dans le bouddhisme, du symbolisme du mandala des cinq sagesses, des cinq poisons, des cinq éléments. Ils ont trouvé que c’était plus intéressant que de retracer l’histoire de la photographie couleur comme j’avais commencé à le faire. Du coup, cela s’est agencé comme une « symphonie chromatique » autour des couleurs de l’arc en ciel.
« Photographein, » en grec, veut dire écrire, dessiner, peindre avec la lumière. Ce n’est pas moi qui ai inventé ça, c’est l’étymologie du mot. Lamartine disait : « La photographie c’est l’art de peindre avec la lumière. » Salgado disait c’est « écrire avec la lumière. » Ma maman qui était peintre a fait un livre qui s’appelle « Lumière, rire du ciel. » Tout ça s’est mis bien en place et a permis d’utiliser des photos qui n’avaient pas été publiées parce qu’elles n’avaient pas de rapport avec un lieu ou un thème précis.
Grotte de glace sous le glacier Skaftafell en Islande, septembre 2023.
Grotte de glace sous le glacier Skaftafell en Islande, septembre 2023.
Dans cette symphonie chromatique, il y a des paysages mais aussi des personnes…
Dans la maquette, on a voulu « casser » ces glissements progressifs de nuances en nuances de couleur dans les paysages par un élément humain qui arrive soudain mais reste néanmoins en harmonie avec les couleurs ou les formes précédentes. Il y a par exemple une aurore boréale qui évoque un drapé dont on retrouve la forme dans les méandres d’une rivière de l’Irrawaddy et dans le col d’un vieil homme qui rit.
Le livre montre des correspondances. Il débute par les blancs et la tête penchée d’un moine prise dans des volutes d’encens, une substance qui n’est pas complètement immatérielle mais ne peut être attrapée et n’a pas de puissance. On retrouve ensuite les formes de ces volutes dans une chute d’eau de 70 mètres de haut en Islande, qui révèle la puissance extraordinaire de l’eau. On voit plus loin des correspondances entre les motifs d’une écorce et ceux d’une gigantesque falaise islandaise…Tout au long du livre, on retrouve ce jeu de variations chromatiques entre le micro et le macro, les formes matérielles et immatérielles, l’humain et l’inanimé.
Halo solaire, côte du Pacifique, Basse-Californie, Mexique, mai 2020.
Halo solaire, côte du Pacifique, Basse-Californie, Mexique, mai 2020.
Au fond, pourquoi prenez-vous des photos, qu’il s’agisse de personnes ou de nature ?
Il y a deux raisons pour lesquelles je photographie : redonner confiance en la nature humaine et communiquer le sens de l’émerveillement. Je conçois qu’il est essentiel d’alerter les consciences par des photos de drames, de massacres et de famines et je respecte profondément le travail des reporters de guerre, mais il me semble que l’on est aujourd’hui submergé par les mauvaises nouvelles au point que l’on peut aisément se laisser glisser vers une sorte de vision morose de l’humanité en pensant que l’homme est fondamentalement mauvais. C’est ce qu’on appelle « le syndrome du mauvais monde. » En gros, c’est foutu parce que les gens sont mauvais et la planète est en trop sale état.
Mais est-ce vraiment foutu ? L’idée est de revenir à une image qui correspond mieux à la réalité, ce que j’ai appelé, dans mon livre « Plaidoyer pour l’altruisme, » la « banalité du bien » (en faisant allusion à la « banalité du mal » dont parle la philosophe Hannah Arendt), à savoir que la majorité du temps, les êtres humains se comportent, par défaut, de façon décente les uns envers les autres. Seulement cela ne fait pas de bruit, alors qu’on prête davantage attention aux comportements déviants à cause du danger qu’ils représentent.
L’idée est donc, d’une part, de redonner confiance dans la nature humaine en faisant prendre davantage conscience de notre humanité commune en ces temps troublés. C’est la seule issue car l’égoïsme ne peut être la solution. Et, d’autre part, de communiquer le sens de l’émerveillement devant la part sauvage du monde parce que notre planète est plus que menacée. Quand quelque chose vous émerveille, on le respecte, on est concerné par son sort et cela peut nous mener à l’action d’une manière inspirante et non déprimante.
Je photographie donc la bonne part des êtres humains chez les gens ordinaires comme chez les maîtres spirituels qui rayonnent de cette liberté et de cette beauté intérieure. Je photographie aussi la beauté de la nature pour qu’on la respecte. C’est un parti pris que j’assume pleinement. C’est ce que je veux partager et que j’ai joie à partager.
Danseur à la coiffe noire, Shanak, tournoyant sur le parvis du monastère de Trongsar au Bouthan, décembre 2007.
Danseur à la coiffe noire, Shanak, tournoyant sur le parvis du monastère de Trongsar au Bouthan, décembre 2007.
Comment s’est passée l’évolution de votre activité de photographe ?
Depuis l’âge de 13 ans, je n’ai jamais cessé de photographier. C’est une grande joie personnelle et je ne me suis jamais lassé de faire des photos même s’il y a eu des périodes où j’en faisais moins. Durant mes cinq années passées en retraite solitaire, je ne faisais pas beaucoup de photos. A Darjeeling, j’ai vécu sept ans sans bouger dans un petit monastère, je faisais des photos de mes maîtres mais j’en faisais très peu, cinq six rouleaux par an. Je n’avais pas les moyens d’en faire plus de toute façon.
Vous avez beaucoup contemplé et médité. Quel est le lien de ces pratiques avec la photo ?
Il y a un rapport entre méditation et photographie, mais il ne faut pas l’exagérer. Quand Henri Cartier Bresson a dit : « La vie spirituelle et l’appareil photo de Matthieu ne font qu’un, » je ne sais pas si c’est un compliment (rires). J’ai d’ailleurs un très beau dessin de mon ami Gabs où l’on me voit dans un ermitage qui ressemble à un appareil photo. Je dis « maintenant je suis bien tranquille » et on voit quatre gars qui arrivent en disant : « ah tiens Matthieu Ricard ! on va aller le voir. » (Rires).
Les relations entre photographie et méditation se manifestent notamment dans mon livre « Un voyage immobile. » Pour la première édition, j’étais resté un an sans bouger de plus de deux cent mètres autour de mon ermitage. Mais je voyais 200 kilomètres d’Himalaya avec en contrebas, des prés avec des paysans dans la brume, des pies à longue queue tous les matins devant mon ermitage… Tout ça était là et j’étais là. A un moment donné, une fois tous les quinze jours, survenait un moment magique, une lumière qui ne durait en général pas plus de 45 secondes, comme mon ermitage n’était pas plus grand que trois mètres carré, j’avais juste à étendre la main pour saisir mon appareil photo qui était sous la table et prendre la photo. J’ai montré à Hervé de la Martinière les 80 photos que j’avais réussi à faire. Cela a donné lieu à un livre que l’on a réédité quinze ans plus tard sur du plus beau papier et avec une plus belle sélection de photographies car, entre-temps, j’étais retourné chaque année dans mon ermitage.
Ce « Voyage immobile » est un peu un clin d’œil à certains de mes amis qui parcourent les cinq continents pour faire des images ; je l’ai fait aussi. En gros, en restant un an assis sur mon derrière à attendre la lumière, j’ai fait ce qui serait très difficile à faire pour un photographe, parce que pas rentable. Le « Voyage immobile » est possible parce que lié à une vie contemplative où l’on fait autre chose. Et, quand la photo se donne à vous – parce que, comme disait Henri Cartier Bresson, « on ne prend pas des photos, c’est elles qui vous prennent, » – ça ne demande aucun effort supplémentaire, ça s’inscrit dans le flot d’une vie contemplative.
A 4800 mètres, près de Bayang (Tibet occidental), nuages et terre se rencontrent, 1998.
A 4800 mètres, près de Bayang (Tibet occidental), nuages et terre se rencontrent, 1998.
J’ajoute que la méditation donne une grande disponibilité à justement être pris par ce que l’on voit. David Henry Thoreau, le philosophe naturaliste américain, qui se promenait trois quatre heures par jour dans la forêt, disait que ce n’était pas ce qu’on regarde qui compte mais ce que l’on voit. Pour ce livre, j’ai commencé à regarder davantage les écorces des arbres, et à repérer des trucs incroyables que j’avais laissé longtemps échapper parce que je regardais sans voir.
La photographie favorise une présence au monde mais aussi une ouverture aux êtres. Je ne fais pas de portraits en dehors de l’Himalaya car je ne photographie pas les gens que je ne connais pas. Je n’ai pas de raisons de les embêter. En Himalaya, je connais les gens et ils me connaissent. Nous venons avec des maîtres spirituels, ou pour une action associative… Il y a une complicité. Il suffit de leur faire un petit clin d’œil et ils éclatent de rire et on a un portrait naturel spontané.
Vous fêtez cette année les 25 ans de Karuna Shechen, l’association que vous avez créée en 2000 avec les recettes de vos droits d’auteur. Pouvez-vous nous en parler ?
On a lié les deux événements. J’ai publié quinze livres de photos et vingt-cinq essais ( je ne compte plus) , et, depuis les débuts en 1997 avec la publication du « Moine et le philosophe, » j’ai décidé de donner toutes mes recettes de droits d’auteur et de photos. Ce n’était pas difficile. Je n’en avais pas besoin et je n’avais pas envie d’avoir des ennuis avec tous ces sous. J’ai eu la chance de pouvoir me débrouiller et la vie est très peu chère là-bas.
Karuna a grandi pendant 25 ans. J’ai commencé avec quelques amis au Tibet surtout. Puis on a fondé une clinique au Népal, puis une en Inde, qui ont grandi. On a monté dans la foulée une clinique mobile qui allait d’abord dans cent villages puis dans six-cents. On a contribué à réaliser 60 000 jardins potagers, puis on s’est occupé de l’éducation des femmes pour leur apprendre à lire et à écrire. On a développé l’éducation préscolaire, favorisé la santé de base, lutté contre l’extrême pauvreté. Au Népal, on va dans des endroits très négligés à la frontière de l’Inde, dans les montagnes. Au Tibet, on a fondé des écoles. Il y avait des endroits où il n’y avait ni école, ni dispensaire à moins d’une journée de cheval.
Tibétain dans un lieu d'accueil pour personnes âgées soutenu par Karuna-Shechen, Golok, Tibet oriental, février 2016.
Tibétain dans un lieu d’accueil des personnes âgées soutenu par Karuna-Shechen, Golok, Tibet oriental. Février 2016.
* Pour ceux qui s’y intéressent, l’action de l’association et de Matthieu Ricard peuvent être suivies à Karuna-Shechen.org et matthieuricard.org.
Pour les femmes en couches, on a monté un programme « sauver la mère et l’enfant, » avec des centaines d’heures d’entraînement, la réalisation de films et de dessins animés, pour expliquer comment couper le cordon, réanimer un bébé en aspirant le mucus…On a distribué des kits avec une lame de rasoir stérile, des médicaments à donner en cas d’hémorragie. On a fait des vidéos en trois dialectes, monté des visites dans des centaines de camps de nomades pendant cinq ans. Et ça a été repris par les autorités médicales du coin. Maintenant, nous avons moins d’opportunités de travailler au Tibet à cause de la situation politique et, pour ne pas mettre en danger nos collaborateurs, on s’est réorienté en Inde et au Népal*.
Propos recueillis par Anne Garrigue

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.