Politique
Entretien

Lobsang Sangay : le prochain Dalaï-Lama sera un homme tibétain, né dans un pays libre

Le Dalaï-Lama devant sa résidence à Dharamsala (nord de l’Inde) avec Lobsang Sangay.
Le Dalaï-Lama devant sa résidence à Dharamsala (nord de l’Inde) avec Lobsang Sangay.
Ancien président du gouvernement tibétain en exil de 2011 à 2021, Lobsang Sangay garde des liens étroits avec le Dalaï-Lama et la communauté tibétaine. Il partage avec Asialyst sa vision de l’avenir.

Entretien avec Lobsang Sangay

Lobsang Sangay (Lion au Bon Cœur en langue tibétaine) est né le 5 septembre 1968 à Darjeeling en Inde. Il devient président du gouvernement tibétain en exil, officiellement connu sous le nom d’Administration centrale tibétaine, de 2011 à 2021. Expert en droit international et en démocratie formé à l’université Harvard aux États-Unis, Sangay détient la citoyenneté américaine. Après les élections, à la demande du 14e dalaï-lama, le parlement tibétain en exil a modifié les statuts de l’organisation afin de supprimer le rôle du dalaï-lama en tant que chef politique, faisant de Lobsang Sangay son plus haut dirigeant. En 2012, pour refléter ce changement, le titre de Lobsang Sangay a été changé de kalön tripapremier ministre ») en sikyongsouverain » ou « régent »). Ses parents étaient des réfugiés tibétains. Son père, moine du monastère de Litang détruit par l’armée chinoise dans les années 1950, a fui le Tibet en 1959, la même année que sa mère, âgée de 17 ans, Kelsang Choden, originaire de Chamdo, dans le Kham (aujourd’hui dans la région autonome du Tibet). Ses parents, qui s’étaient rencontrés dans un camp de réfugiés en Inde, s’installèrent à Lamahatta, un village près de Darjeeling. Ils tenaient un petit commerce, élevaient des poules et des vaches, dont l’une fut vendue pour les études scolaires de leur fils. Lobsang Sangay n’a jamais vécu ni ne s’est rendu au Tibet.

Le Dalaï-Lama a toujours professé la non-violence. Pensez-vous que cette politique reste le seul moyen de garantir la survie du Tibet et de sa culture ?
Lobsang Sangay : Je l’espère et je crois en la non-violence. C’est la meilleure option pour la survie à long terme du mouvement tibétain. Considérons simplement la population tibétaine et sa taille. Pour deux Tibétains, il peut y avoir un soldat de l’Armée populaire de libération armé d’une mitrailleuse automatique. Les chiffres sont donc contre nous. Mais la non-violence est aussi intimement ancrée dans la société tibétaine. Sa Sainteté le Dalaï-Lama l’a sagement prônée en se basant sur l’Ahimsa [en sanscrit devanāgarī अहिंसा) qui signifie non-violence et respect de la vie].
C’est aussi le concept de la philosophie indienne influencée par Gandhi. On peut penser également à Martin Luther King et aux mouvements de non-violence du monde entier. En son honneur, nous devons préserver cet héritage et continuer à pratiquer la non-violence. Ce n’est pas en vain. Le fait est que la question du Tibet est toujours d’actualité depuis 60 ans. Et au moins, nous avons la sympathie et le soutien de nombreuses personnes dans le monde, principalement parce que nous avons été non-violents. Il est très important de préserver ce soutien. En ce sens, la non-violence a été une réussite. Elle ne nous a pas permis de récupérer notre nation, mais elle a permis le maintien en vie de la cause du Tibet. C’est principalement grâce à elle que nous avons pu gagner la sympathie et le soutien du monde.
Sa Sainteté a longtemps déclaré qu’il accepterait un accord avec la Chine qui serait basé sur une véritable autonomie pour le Tibet. Cela n’a pas fonctionné. J’entends maintenant des amis tibétains pour qui la seule alternative est l’indépendance. Quelle est votre position à ce sujet ?
Lisez les livres de Sa Sainteté, vous verrez clairement que depuis 70 ans, lorsqu’il a pris la direction du Tibet, lorsqu’il a rencontré Mao Zedong à l’âge de 19 ans, tous les efforts qu’il a déployés pour résoudre la question du Tibet par le dialogue n’ont pas porté leurs fruits. En ce sens il n’y a pas eu de résolution du problème du Tibet, jusqu’à présent tout au moins. Je continue de dire que la politique dite de la « voie du milieu » préconisée par le Dalaï-Lama si elle peut bien sûr être débattue, discutée, voire critiquée, demeure la seule qui soit pertinente.
Il faut admettre que le gouvernement chinois n’est jamais d’humeur à donner à qui que ce soit. Il suffit de regarder Hong Kong. Vous pouvez voir comment ils traitent les Ouïghours. En outre, il suffit d’observer le déficit commercial dans le monde : la Chine est d’humeur à prendre. Elle fait beaucoup de promesses qu’elle ne tient jamais. Et ils ne sont pas d’humeur à donner. Dans ce cadre, d’un point de vue politique, on peut critiquer la voie médiane en disant qu’on n’obtiendra jamais rien parce que le gouvernement chinois ne donne rien à personne.
Mais il reste que la voie médiane en tant que stratégie est brillante. C’est parce que le gouvernement chinois prétend que les dirigeants taïwanais prônent l’indépendance qu’il leur est interdit de voyager dans le monde. Le président de Taïwan ne peut pas se rendre à Washington D.C., ni à Bruxelles en sa qualité officielle. Alors que les Tibétains le peuvent. Ceci parce que notre politique consiste à suivre la voie du milieu. Nous privilégions le dialogue et les solutions mutuellement acceptables et nous devrions poursuivre la politique de la voie médiane. Cela dit, les partisans de l’indépendance peuvent continuer à la rechercher. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent en matière d’événements et d’activités. Mais la voie du milieu est une stratégie sage.
La communauté tibétaine en exil offre-t-elle encore un espoir pour le Tibet de demain et pourquoi ?
Oui. J’écris en ce moment un livre pour lequel j’ai effectué des recherches sur toutes les communautés d’exilés. En 2004, il y avait 9 millions d’exilés politiques. Aujourd’hui, ils sont 25 ou 27 millions. Mes recherches ont porté sur les Vénézuéliens, les Afghans, les Syriens, les Ouïghours et d’autres. A les observer, on voit qu’ils ont beaucoup de défis à relever. Le fait que les Tibétains aient un gouvernement tibétain en exil nous permet de disposer d’infrastructures, de mécanismes et d’institutions pour non seulement maintenir la question en vie, mais aussi pour continuer à avancer. Il s’agit d’un mouvement démocratique. En outre, si l’on étudie n’importe quel gouvernement en exil, le gouvernement tibétain est le plus efficace, dans une certaine mesure le plus performant.
En ce sens, le gouvernement tibétain en exil continuera d’être le centre du mouvement tibétain et continuera à faire avancer ce mouvement qui est la vision, l’héritage du Dalaï-Lama. Nombre de ces communautés exilées, comme celle du Venezuela, voudraient apprendre du gouvernement tibétain en exil. J’écris donc ce livre pour expliquer la façon d’établir un gouvernement démocratique en exil. Il reste vrai néanmoins que l’on assiste à un recul de l’attention et du soutien de la communauté mondiale pour le Tibet ces dernières années. Mais nous avons joué un rôle très important en maintenant notre narratif qui montre à quel point le régime de Pékin est un système autocratique auquel on ne peut tout simplement pas faire confiance. C’est ce que nous avons dit pendant les soixante premières années et peu de pays nous ont crus.
Au cours des dix dernières années, le discours que l’on entend sur la Chine a changé. Nous voyons tous que les opinions sur ce pays encore il y a peu plutôt favorables se sont transformées pour devenir défavorables. Ceci est en partie dû au fait que nous avons maintenu notre narratif, celui d’un Tibet libre. Maintenant que la question des Ouïghours se pose, elle bénéficie d’une plus grande couverture. Lorsque la répression s’est abattue sur Hong Kong, il s’est passé la même chose. Tout ceci a renforcé notre propre crédibilité et, plus que jamais, le Tibet est devenu un sujet central, presque un modèle, une force motrice dont on peut s’inspirer. Car nous avons plus de 60 ans d’expérience et de sagesse à partager. Il y a donc des hauts et des bas en permanence. Cela fait partie de la notion bouddhiste d’impermanence mais les Tibétains, d’une manière ou d’une autre, sont là, une force intérieure, des valeurs intérieures. Voici pourquoi, en somme, nous représentons un espoir, non seulement pour les Tibétains mais aussi pour les communautés exilées dans le monde entier.
Pour ma part, je vois une grande différence entre la deuxième et la troisième génération des Chinois et des Tibétains installés sur un sol étranger. Les Chinois de la deuxième et surtout de la troisième génération qui vivent à Paris, pour beaucoup d’entre eux, ne parlent plus chinois. Quant aux jeunes Tibétains, la plupart d’entre eux parlent le tibétain. Y voyez-vous là aussi une source d’espoir ?
En effet, ce phénomène est très inspirant car le plus souvent, lorsque vous observez n’importe quel émigré, vous constatez un déclin linéaire de l’identité, de la culture et de la langue. C’était aussi notre plus grande crainte. La première génération est venue du Tibet. La deuxième génération, comme nous, est née en exil. Généralement, pour la troisième génération, tout ou presque de leur identité est perdu. Or ce n’est pas le cas pour les jeunes tibétains de l’exil. Tous les mercredis et samedis, ici à Paris et ailleurs dans le monde, ils sont dans les parcs publics, dansent et chantent des chansons tibétaines. Ils portent des vêtements traditionnels et sont profondément imprégnés de leur identité et de leur culture tibétaine.
Au cours de mes dix années de présidence du gouvernement tibétain en exil, j’ai rendu visite à de nombreuses communautés tibétaines. La première fois, je n’y ai vu que des femmes tibétaines âgées. Mais la deuxième fois, j’y ai vu de jeunes enfants qui dansaient. La troisième fois, les anciens dansaient moins mais la jeune génération dansait davantage. Pourquoi ? Car leurs parents avaient littéralement traîné leurs enfants dans des écoles tibétaines du dimanche, des écoles du week-end pour leur apprendre la danse et les chansons tibétaines. Aujourd’hui, la culture tibétaine et la danse sont si populaires que ce sont maintenant les enfants qui traînent leurs parents dans des écoles du dimanche pour qu’ils puissent apprendre ou réapprendre. Ainsi, de Lhassa à Chengdu, de Dharamsala à Toronto, c’est une nouvelle révolution que les Tibétains revendiquent.
Le Dalaï-Lama aura bientôt 90 ans. Il a déjà annoncé que son successeur devra naître dans un pays libre. Qu’en pensez-vous ?
Dans son dernier livre, il a écrit très clairement qu’il naîtrait dans un pays libre et pas en Chine. Il a donc fait son choix. Les dirigeants du monde entier devront respecter ce choix et pas celui que tentera d’imposer le gouvernement chinois. Car ce faux Dalaï-Lama ne sera pas celui des Tibétains. Il sera une marionnette aux mains des autorités chinoises et un imposteur. C’est ainsi que le monde devrait voir les choses. D’autre part, cette réincarnation du Dalaï-Lama ne pourra être qu’un homme et un Tibétain. Un jour, il avait évoqué l’idée que ce pourrait être une jeune fille. Lorsque les journalistes lui avaient demandé si le prochain Daya Lama pourrait être une femme, il avait répondu « Peut-être » et aussi tôt cela avait été interprété comme l’annonce qu’une femme pourrait devenir sa réincarnation. C’était une erreur car il s’agissait en réalité d’une dialectique bouddhiste. Dans nos usages, les moines aiment débattre en dialectique.
Donc la réponse du Dalaï-Lama n’était qu’un argument pour le débat et non une conclusion. Mais il ne faut pas y voir une discrimination envers les femmes. Depuis six siècles, les quatorze Dalaï-Lama ont tous été des hommes. Il est donc très probable que le quinzième soit aussi un homme parce que la tradition doit continuer. De la même façon, pour assurer la continuité de nos institutions, la prochaine incarnation sera probablement tibétaine. Tout cela parce que la lutte pour la liberté du Tibet est primordiale. La civilisation tibétaine et la nation tibétaine sont en jeu. Pour tous les Tibétains, il représentera davantage le combat qu’un non-Tibétain, car il est à la fois un leader bouddhiste et un leader tibétain. Les Tibétains ont besoin de lui de façon plus urgente que les autres bouddhistes du monde. Pour les bouddhistes, c’est une question de foi. Mais pour les Tibétains, c’est une question de foi, de nation et d’identité. Il est le symbole du peuple tibétain et de la nation tibétaine. Le maintien de ce symbole est très important pour la survie et la pérennité de la nation tibétaine et de l’identité tibétaine.
À près de 90 ans, le Dalaï-Lama a-t-il l’esprit en paix ?
Oui, tout à fait. Je l’ai rencontré deux fois l’année dernière et je le reverrai bientôt, début juin. Il souffre d’un problème de genou mais l’opération récente s’est très bien déroulée. Il marche beaucoup mieux qu’avant même s’il a encore besoin d’aide. A 90 ans, son mental est très aiguisé. Compte tenu de son âge, il rencontre encore des gens assez régulièrement. Entre 300 et 500 personnes tous les lundis, mercredis et vendredis. Pour une personne de 90 ans, il bénéficie d’une bonne endurance. Il y a quelque temps, il avait prophétisé qu’il vivrait jusqu’à l’âge de 113 ans. Nous voulons tous qu’il vive très longtemps. Il est un symbole.
Je me souviens lorsque je l’avais rencontré à Dharamsala dans sa résidence, il m’avait dit que tous les matins, il écoutait la BBC à 5 heures du matin. Est-ce toujours le cas ?
Oui. Il se lève encore tôt, puis effectue deux heures de prière et de méditation, parfois trois.
Quant à vous, qu’allez-vous faire maintenant après avoir présidé le gouvernement tibétain en exil ? Quel sera votre rôle ?
Mon rôle reste très intéressant. J’étais un jeune activiste avant de devenir un universitaire, puis un administrateur et enfin le responsable d’un gouvernement. Aujourd’hui, je suis de retour dans le monde universitaire de même qu’en partie un activiste. Je voyage à travers le monde. Je donne des conférences. Je continue d’apprendre beaucoup et je m’exprime davantage sur les questions mondiales, géopolitiques et internationales. Mais je suis tibétain. J’apporterai toujours une perspective tibétaine. J’essaie partout de faire en sorte que le drapeau tibétain continue de flotter.
Une dernière question. Que pensez-vous du fait que le musée Guimet s’efforce d’effacer le Tibet dans la présentation qui est faite des trésors tibétains ?
Tout d’abord, j’ai été surpris d’apprendre que deux musées en France, le musée du Quai Branly et le musée Guimet, ont changé le nom du Tibet en « Xizang » et en « Monde Himalayen ». Mais j’ai été encore plus déçu qu’ils soient financés par le gouvernement français. Il s’agit clairement d’une pression ou d’une incitation du gouvernement de Pékin. La Révolution française a influencé de nombreux mouvements en faveur de la liberté dans le monde. La liberté est très importante pour les gens du monde entier. Elle a été inscrite dans la Constitution française.
J’ai lu de nombreux philosophes français. J’ai écrit ma thèse [à l’université Harvard] sur Max Weber qui se trouve être allemand, mais vous n’avez qu’à les nommer, vous savez, de Platon à Rousseau. Mais quand je viens en France, je me demande parfois si les Français ont oublié leurs propres philosophes et les idéaux français jusqu’à changer le nom d’une nation comme le Tibet. Le Tibet, ce n’est pas seulement le nom d’une nation, mais aussi une marque et une dénomination de portée mondiale. Lui affubler le nom de Xizang a été très décevant pour moi. La jeunesse tibétaine a fait ce qu’il fallait en protestant et en créant une prise de conscience et le musée du Quai Branly a fait ce qu’il fallait en revenant au nom Tibet. Et j’espère que l’autre musée, Guimet, fera de même. Car, vous savez, le gouvernement chinois, quoi qu’il fasse, ne peut pas effacer le nom du Tibet. Le fait que la France succombe à cette pression est décevant au regard des idéaux de la nation française, du peuple français et de la civilisation française.
Peut-on dire aussi qu’ils trahissent leur mission en réécrivant l’histoire ?
Absolument. Des érudits et des missionnaires français ont visité le Tibet il y a des centaines d’années. Le gouvernement et les dirigeants français, quels qu’ils soient, qui sont impliqués dans ce changement de nom, devraient donc faire leur devoir, visiter certaines bibliothèques et ouvrir certains de ces vieux livres, vieux de 100 ans, et même les cartes françaises, et constater que le Tibet existait dans les livres et les cartes de France il y a plus de 100 ans. Effacer cela, d’un point de vue spirituel, est un péché. C’est immoral. En tant que bouddhiste, je dirais que vous n’obtiendrez pas un bon karma si vous faites cela.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ancien rédacteur en chef central de l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 (l'Aube), il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi). Début 2023, il signe "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (l'Aube) puis en 2024 "Chine, l'empire des illusions" (Saint-Simon) et "Japon, l'envol vers la modernité" (l'Aube). Son dernier livre, "Taïwan, survivre libres" (éditions Nevicata, collection l'âme des peuples), est paru le 14 novembre 2025.