Politique
Tribune

La sinisation du Tibet continue de plus belle

Depuis fin 2019, de nouvelles restrictions ont été apportées à la liberté du culte au Tibet. Le gouvernement chinois a interdit aux anciens employés du gouvernement tibétain d'exercer toute forme de culte tibétain traditionnel. (Source : Euractiv)
Depuis fin 2019, de nouvelles restrictions ont été apportées à la liberté du culte au Tibet. Le gouvernement chinois a interdit aux anciens employés du gouvernement tibétain d'exercer toute forme de culte tibétain traditionnel. (Source : Euractiv)
Le monde a pris conscience de la tragédie qui se noue au Xinjiang avec la politique répressive de la Chine contre la minorité ethnique turcophone des Ouïghours : plus d’un million d’entre eux seraient détenus dans des camps de travail. Dans le même temps, la sinisation de la région voisine du Tibet se poursuit à marche forcée, que ce soit dans les domaines culturel, linguistique, architectural ou économique, souligne Pierre-Antoine Donnet dans cette tribune.
Un pas supplémentaire a été franchi en 2020 avec la mise en œuvre depuis le début de l’année d’un nouveau programme de travail forcé, imposé en particulier aux populations tibétaines nomades que le régime chinois entend sédentariser de gré ou de force, une atteinte de taille aux traditions séculaires des hauts plateaux tibétains.
La Jamestown Foundation, basée à Washington, a ainsi identifié cette politique centralisée calquée sur un modèle militaire (junlüshi, 军旅式). Elle vise à réformer les « modes de pensées arriérées » et imposent un mode de travail basé sur la « discipline », la loi et l’emploi de la langue chinoise. Celle-ci est tout particulièrement appliquée dans le Chamdo, dans la « Région autonome du Tibet ». Cette politique est placée sous la supervision de fonctionnaires comme de cadres de l’Armée populaire de libération (APL). Des photos, publiées par les médias officiels chinois, montrent des Tibétains vêtus d’uniformes militaires astreints au travail forcé.
Les cadres de l’APL participant à ce programme sont soumis à des quotas de recrues qui, s’ils ne sont pas respectés, prévoient des punitions (yange jiangcheng cuoshi, 严格奖惩措施). L’objectif de ce programme est l’élimination totale de l’extrême pauvreté dans les zones rurales mais elle s’applique aussi aux nomades qui doivent changer leur mode de vie, explique la Jamestown Foundation. Le nomadisme est une tradition séculaire au Tibet. Des centaines de milliers de nomades sont menacés par cette nouvelle politique chinoise.

Liberté de culte encore restreinte

« Il s’agit de l’attaque la plus violente ciblée contre le mode de vie des Tibétains depuis la Révolution culturelle dans les années 1970 », souligne Adrian Zenz, le célèbre chercheur allemand spécialiste du Xinjiang et du Tibet, auteur de cette étude publiée fin septembre par la même Jamestown Foundation et citée par le journal La Croix.
Selon un site officiel du gouvernement chinois, cité par Adrian Zenz, « un demi-million de personnes ont été formées durant les sept premiers mois de l’année 2020. Près de 50 000 personnes ont été envoyées dans des usines au Tibet et plus de 3 000 transférées dans des zones industrielles d’autres provinces. »
Autre tour de vis : depuis fin 2019, des restrictions ont été apportées à la liberté du culte. Le gouvernement chinois a interdit aux anciens employés du gouvernement tibétain d’exercer toute forme de culte tibétain traditionnel, tandis que les moins de 18 ans et les membres du Parti communiste chinois ne sont plus autorisés à entrer dans les monastères les jours de fête.

Identité menacée

Tandis que la sinisation continue, la Communauté tibétaine en France a fêté ce jeudi 10 décembre le 31ème anniversaire de la remise du prix Nobel de la paix à leur chef spirituel le Dalaï-lama. Elle a organisé une visioconférence avec l’association Lhakar France à laquelle ont notamment participé Lobsang Sangay, président du « gouvernement tibétain en exil », le Kashag, à Dharamsala dans le nord de l’Inde, de même que le moine bouddhiste Matthieu Ricard, le vénérable Dagpo Rimpoché et Céline Menguy, présidente de Lhakar France.
Lobsang Sangay a rappelé que l’armée chinoise avait tué 87 000 Tibétains le 10 mars 1959, lors d’un soulèvement tibétain réprimé dans le sang à Lhassa. La fuite en exil en Inde du Dalaï-lama à la même date résultait d’un « profond désespoir » du peuple tibétain devant l’occupation chinoise du Tibet, a-t-il expliqué. « Le Tibet est sinisé, la menace étant celle de la disparition de son identité », a-t-il souligné.
« Le pouvoir de la compassion est immense et ce message du Dalaï-lama si puissant, a de son côté déclaré Matthieu Ricard. L’altruisme n’est pas un luxe, mais une nécessité pour le XXIe siècle », a-t-il insisté, soulignant « les souffrances que ce pays, le Tibet, a subies ». Le Dalaï-lama « cette grande figure morale, est dans le cœur de tous les Tibétains », a ajouté le moine français.
Rappelons que les photos du Dalaï-lama sont strictement interdites au Tibet. Le dirigeant spirituel tibétain est devenu la bête noire de Pékin qui voit en lui un « dangereux séparatiste ».
Interprète officiel du Dalaï-lama, Matthieu Ricard a rappelé le souvenir de la rencontre du dirigeant tibétain en septembre 2016 avec Emmanuel Macron avant son élection à l’Élysée. Au sortir de cette rencontre, le futur président français s’était exclamé : « J’ai vu le visage de la bienveillance. »
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Pierre-Antoine Donnet
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée.