Société
Chroniques indiennes

L’incroyable festival de Jagannath à Puri, ville sainte de l’hindouisme

Le départ des dieux sur leurs chars, devant le temple de Jagannath – Puri, Orissa – dessin à l’encre de l’auteur.
Le départ des dieux sur leurs chars, devant le temple de Jagannath – Puri, Orissa – dessin à l’encre de l’auteur.
Puri n’est qu’une bourgade d’à peine 290.000 habitants, mais c’est aussi la huitième ville sainte de l’Hindouisme. Elle est surtout connue pour sa dévotion à Krishna, comme on sait le huitième avatar de Vishnou, sous la forme de Jagannath ou « Seigneur de l’Univers. » Jagannath est ainsi servi à Puri – avec son frère Balabhadra et sa sœur Subhadra – dans un grand temple depuis 1150, soit presque neuf siècles, par 7 000 serviteurs dont 1 500 brahmanes.
Puri se situe juste après les sept villes les plus sacrées que sont Ayodhya, Mathura, Haridwar, Kashi (Bénarès), Kanchī, Ujjain (Avantikā) et Dwarka. Ces sept villes correspondent aux sept chakras du corps humain. Faire pèlerinage dans l’une d’elle vous donnera la libération ou Moksha. Puri est aussi l’une des quatre destinations du Char Dham (quatre sanctuaires) avec Badrinath, Dwarka et Rameswaram, un grand pèlerinage aux quatre points cardinaux de l’Inde, qui vous donnera aussi la libération. La tradition associe enfin Puri à Dantapura, « la ville de la dent, » parce qu’elle aurait hébergé la dent du Bouddha après sa crémation, avant que cette dent ne fût envoyée par l’empereur Ashoka à Kandy au Sri Lanka, où elle se trouve toujours.
Le temple dédié à Jagannath est une ville temple, un site extraordinaire de cent-vingt monuments de l’époque Kalinga déployés sur 4,5 hectares. La tour principale ou Virmana abrite les idoles en bois des trois dieux, le hall d’entrée ou Jagamohana permet aux fidèles d’apercevoir (darshan) les dieux de temps à autre, le Nata Mandir est le hall de danse Odisha (variante fameuse du Bharat Natyam), enfin la cuisine ou Bogha Mandap peut servir jusqu’à 100 000 repas par jour – offerts gracieusement après que les dieux ont été rassasiés – à tous les visiteurs sans distinction de caste durant les festivals.
Malheureusement, il faut être hindou pour avoir le droit d’entrer dans le temple. Le touriste occidental peut néanmoins avoir une petite idée de l’ensemble en montant sur la terrasse de la bibliothèque qui se trouve en face de l’entrée principale du temple.

Le Rath Yatra, ou procession des chars

Je me suis trouvé un jour au pèlerinage de Jagannath. C’était au solstice d’été, fin juin ou début juillet. C’est le moment où le dieu Jagannath éprouve comme nous tous un grand besoin de repos. Il part donc tous les ans, avec son frère Balabhadra et sa sœur Subhadra, en vacances pour aller rendre visite à leur tantine la Déesse Gudincha, qui habite à trois kilomètres environ du temple de Jagannath, dans son temple à elle.
La route entre les deux temples est une très grande artère assez rectiligne – Banda Danda – une large avenue de 2 à 3 kms, au revêtement en terre bien plat et large de 80 à 120 mètres. Ce qui veut dire que l’on peut y compter, répartis en même temps sur tout le trajet, environ un million de pèlerins. Le voyage est prévu pour neuf jours, un jour aller (Rath Yatra), sept jours chez Gudincha, et puis le retour (Bahuda Yatra). Avant d’entrer au temple après quelques cérémonies finales.
Donc le trio céleste part en char. Les Dieux n’aimant pas trop la promiscuité, chacun a droit à son char. Un très grand char, modèle vintage de l’an 1150, constitué d’une grande structure en bois de 10 mètres de côté posée sur 12 à 16 roues de deux mètres de diamètre, une vaste plateforme sur laquelle peuvent tenir une centaine de brahmanes et VIPs pour accompagner le dieu, figuré par une grosse mascotte en bois sans membres ni nez, assez grotesque. Le char est surtout très haut, il atteint 13 à 14 mètres (4 étages) avec une coiffe en forme de dôme pointu drapé aux couleurs de chaque Dieu. Les chars ont bien sûr un nom : Nandigoshabruit d’extase ») pour Jagannath, Taladhwajabannière de palmier ») pour Balabhadra, DarpadalanaDestructrice d’orgueil ») pour Subhadra. Ces chars colossaux pèsent sans doute plusieurs dizaines de tonnes, surtout qu’il y a plutôt surcharge pendant le voyage !
Les Dieux sortent du temple en procession, portés à bout de bras par des brahmanes en transe et une foule en délire. Une fois sur la plateforme du char, les dieux seront tirés par des centaines de fidèles, qui se précipitent en masse pour cet honneur, un devoir mystique qui leur fait gagner l’indulgence plénière des Hindous – la fin des réincarnations ou libération (Moksha).
Au signal donné par le chef brahmane, un grand coup d’étendard, la foule agrippe d’immenses cordes de chanvre et elle tire, elle tire, elle tire et ahane, s’épuise, éructe, tire encore de tous ces milliers de muscles assemblés dans un effort gigantesque, et puis – tout d’un coup – les grands chars vacillent et s’ébrouent en craquant très lentement. Une immense clameur parcourt alors la foule, comme un énorme mugissement qui se répand en écho sur les vagues de fidèles en transe.
Je n’ai jamais vu une foule aussi vaste, aussi dense, aussi fervente, s’agiter ainsi pendant des heures dans une chaleur aussi moite.
Car on est en pleine mousson ! Il y a quelques risques. Pas pour les dieux bien sûr, mais pour les fidèles. Il fait très chaud, on peut tomber en syncope. On peut se faire marcher dessus. De temps en temps, il y a – dit-on – des gens qui trébuchent dans le brouhaha général et se font écrabouiller par la foule, ou par un char, ou par les deux. Ce n’est pas grave, c’est même une belle fin, c’est une mort tentante pour un dévot hindou, car on va directement en nirvana. Par précaution, un cordon de police marche autour des chars afin de contrôler plus ou moins les mouvements de foule et repousser les candidats au martyre. Les brahmanes, eux, sont aussi en transe sur les chars, ils dansent une sorte de délirium genre hip hop ou reggae à Jagannath. Et la foule hurle « ha ha … ho ho » en faisant craquer avec ivresse les gigantesques chars, qui avancent pas à pas, mètre par mètre.
Il y a vraiment beaucoup de monde. Un million au moment des parcours aller-retour, à peu près 2 à 3 millions sur une dizaine de jours tous les ans (60 stades de France). Cette année les dieux ont prévu de repartir le 10 juillet. Ils restent 7 jours avec leur tantine Gudincha. Puis ils rentrent. Tirés par la foule dans l’autre sens, sur la même artère noire de monde. Le voyage dure à peu près une journée, c’est le retour (Bahuda yatra) auquel j’ai eu la chance d’assister (prudemment d’une terrasse).
Tout le monde n’est pas dans la grande artère. Car en Inde, il y a toujours des passe-droits pour les VIPS. Les VIPs « third class » assistent au défilé du haut des terrasses d’immeubles qui bordent la grande avenue. Les VIPs « second class » ont droit à des tribunes dans une grande estrade en bois qui se trouve à la fin du parcours, devant le temple de la Déesse Gudincha. Et puis les VIPS « first class » ont droit – moyennant un don en espèce sonnante et trébuchante au temple de Jagannath- à monter sur les chars avec les Brahmanes. Pour eux, le pèlerinage en char coûte quelques millions de roupies, soit quelques milliers d’euros par personne.
Et puis, il y a bien sûr une couverture média. Tous les journaux locaux et nationaux rapportent les moments-clé du Yatra, traitent de la foule, du temps, des personnalités présentes et aussi des menaces d’attentat. Le pèlerinage est suivi en direct par plusieurs « guru channels » (chaînes de télévision mystique) aux commentaires très vivants. Lorsque les dieux sortent du temple, le commentateur surexcité hurle « The gods are coming, the gods are coming ! » comme si Eddy Merckx franchissait en vainqueur un dernier virage dans le col du Tourmalet.
A leur retour, le trio des divinités se repose un peu devant le grand sanctuaire de Lord Jagannath, avant de rentrer à la maison. Ce moment de répit est pour les fidèles l’occasion de faire encore quelques dévotions aux dieux et pour les brahmanes de sortir des ornements et colifichets en or massif du temple (une fortune colossale) pour en revêtir les mascottes. Ce dernier rituel est surveillé par des militaires armés jusqu’aux dents, pour le cas où un fidèle égaré serait tenté de confondre lucre et dévotion.
Après cette dernière parade, tout le monde rentre chez soi et on se reposera un an. On recommencera au prochain solstice d’été. Les chars sont construits chaque année, spécialement pour le festival, par la même famille d’artisans, de père en fils depuis des siècles. Ils sont ensuite démontés et détruits. Ce cérémonial se répète inchangé depuis huit cents ans.

Démesure spirituelle ?

Cette démesure a fasciné les voyageurs Britanniques qui, dès le XVIIIème siècle, sont abasourdis par le gigantisme des chars, l’impression de puissance écrasante qu’ils dégagent. Croyant faussement que les fidèles se jettent parfois volontairement en sacrifice sous les chars, les Britanniques ont transformé le nom de Jagannath en Juggernaut, comme métaphore d’une puissance irrésistible qui détruit tout sur son passage. Durant la première guerre mondiale, les énormes croiseurs cuirassés des Allemands et des Britanniques étaient appelés « Juggernauts des mers. »
Bien qu’il n’emploie pas directement le terme, certaines des idées de Nietzsche semblent faire écho au dieu Indien. L’idée que de grandes puissances collectives — l’État, la religion, la morale — écrasent l’individu au nom d’un idéal, l’idée que tel le char de Jagannath, ces forces avancent sans pitié et les hommes s’y sacrifient volontairement. Cette soumission est une forme de nihilisme, l’homme préfère être écrasé que penser par lui-même. Loin de ces sombres réflexions, les Indiens voient le Yath Ratra plutôt comme une grande fête de réconciliation entre le divin et l’humain, où les dieux se rendent visibles (darshan) aux dévots et les invitent à un voyage intérieur. En tout cas, ce festival de Jagannath est une expérience intense, totale, fabuleuse ! A suivre avec précautions.
Par François-Xavier Croisy
Sanyasins et swamis rencontrés à Puri, durant le Rath Yatra - Dessins au crayon et fusain. FX Croisy.
Sanyasins et swamis rencontrés à Puri, durant le Rath Yatra - Dessins au crayon et fusain. FX Croisy.
A gauche, un brahmane vishnouite croisé à Puri sur la grande place du pèlerinage (Rath Yatra), avant la sortie des Dieux sur leurs chars. Il porte un air d’arrogance impérieuse, avec ses marques de trident doré (signe de Vishnou) au front et sur les bras, son fil orange de brahmane enroulé sur le torse et son doti blanc à bordure rouge. Au centre, des swamis plus ou moins allumés sont en conversation floue sous un dais protecteur. A droite, un autre swami solitaire médite sur la vacuité du monde avec une moue terriblement ténébreuse. Ces brahmanes, qu’ils soient Vishnouïtes (disciples de Vishnou) ou Shivaïtes (disciples de Shiva) sont facilement reconnaissables : ils sont plutôt minces, ils ont un look d’ascète travaillé, un air néo-mystique rehaussé par une semi-nudité couverte de poudre blanche. Mais surtout, ils ont une allure altière, une morgue qui n’incite pas le vulgaire mortel à les aborder. Compassion ou Charité ne semblent pas les préoccuper.

ORISSA

Au voyageur qui souhaite en Inde aller au-delà des circuits classiques du Rajasthan, de Goa ou du Kerala, je serais tenté de suggérer l’Orissa. Cet état est bordé à l’est par le golfe du Bengale, au nord-est par le delta du Gange, au nord par les états du Jharkhand et du Bihar, au sud par le Telangana et l’Andhra Pradesh, avec notamment les plateaux du Deccan et la grande ville d’Hyderabad. C’est une région au climat tropical modéré, bordée de lagunes et grandes plages sur l’océan, riche d’une très belle campagne – très verte, abondante en rizières, cannes à sucre et noix de coco – et ornée à l’intérieur d’une forêt tropicale dense ou vivent encore une vingtaine de tribus « répertoriées » – plus de 20% de la population – lesquelles maintiennent une culture et des arts picturaux étonnants comme le Pattachitra ou le Saura. Voyager en Orissa, c’est plonger dans une histoire millénaire aux dynasties fameuses, les Kalinga, puis Ganga de l’est, c’est découvrir une Inde très hindoue (plus de 90% de la population) aux monuments somptueux, c’est aussi réaliser – quand on rencontre des paysans aux yeux bridés sous des chapeaux de paille pointus repiquer du riz – que l’on est presque en Asie du Sud-Est.

Le centre culturel de l’Orissa est formé par un triangle restreint – Bhubaneshwar la capitale, et sur la côte les sites de Konarak et Puri à moins de 60 kms. Bhubaneshwar surnommée « ville temple » est une exception moderne en Inde avec ses grandes artères larges à géométrie rectangulaire, un plan d’urbanisme conçu en 1946 par l’architecte Allemand Otto Königsberger qui fût recruté par Nehru, premier ministre de l’Inde indépendante qui avait fait de même avec le Corbusier à Chandigarh. Au bord du golfe du Bengale, le temple du Soleil (Surya) de Konarak construit au XIIIe siècle par le roi Ganga Narasimha Deva est une merveille pour les yeux ! Ce temple est un immense char de pierre, orné de vingt-quatre roues géantes tiré par un attelage de sept chevaux cosmiques, dont il ne reste qu’un. Le monument est orienté vers l’est pour recevoir tous les matins les rayons du soleil dans le garbhagṛha ou « maison du ventre, » le sanctuaire du temple, qui a aujourd’hui disparu.

C’est donc bien de commencer par Bhubaneshwar, de visiter Konarak et ensuite d’aller à Puri.
Et prendre part, si le cœur vous en dit, au Festival de Jagannath qui commencera le 15 juillet 2026 !

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A propos de l'auteur
Né en Asie où il a passé une dizaine année de son enfance (Japon, Vietnam), François-Xavier Croisy a poursuivi une carrière d’homme d’affaires et de nomade entre l’Europe, l’Afrique et l’Inde où il a vécu et travaillé une vingtaine d’année. Ses chroniques indiennes sont issues de voyages et rencontres faits aux quatre coins du pays entre les années 2000 et 2025. Chaque lettre raconte une expérience personnelle touchant à une facette de la société Indienne. Les croquis et dessins qui accompagnent ces chroniques sont réalisés par l’auteur qui est aussi peintre.