Chronique indienne
L’illuminé de Rishikesh, rencontre avec Prem Baba
Rishikesh est une ville de montagne perchée dans la haute vallée du Gange, dans l’État de l’Uttarakhand, à environ 5 heures de Delhi par la route. Ville sainte de l’Hindouisme – son nom en sanscrit signifie « Maître des sens, » une référence au dieu Vishnou – Rishikesh est connue pour ses nombreux temples, ashrams et centres de méditation répartis sur les deux rives d’un Gange si impétueux qu’on peut le descendre gaiement en rafting ou même à la nage, sans risque majeur de pollution.
Chez nous Rishikesh est peu connu, sauf peut-être par certains fans des Beatles qui y firent au printemps 1968 un séjour de méditation transcendantale avec le guru Maharshi Mahesh Yogi. Leur séjour fût méditatif, médiatisé et tumultueux, mais en fin de compte productif sur le plan musical. Les Beatles nous rapportèrent une trentaine de nouveaux titres dans leur White Album avec notamment « Back in USSR » et « Prudence. »
Bourgade de 300.000 habitants aujourd’hui, Rishikesh est devenue un lieu de rendez-vous pour une certaine jeunesse du monde, issue du mouvement hippie et de ses suites – punk, new age, éco-activistes, jeunes Israéliens délivrés du service militaire, alternatifs de toute sorte, sans oublier une jeunesse indienne en quête de sens ou libération.
Cette jeunesse se retrouve sur les bords du Gange dans des camps de plein air, ou des maisons et petits appartements sur les bords de Laxman Jhula, le grand pont suspendu qui relie les deux rives de la ville au-dessus du Gange. On se retrouve dans des gargotes, bars et cafés aux noms évocateurs – pure soul, free spirit, café karma, soul kitchen -, on va exercer le corps et l’esprit dans des centres de yoga ou des ashrams.
Bien qu’officiellement la ville soit végétarienne et l’alcool interdit, on peut aller fumer et danser discrètement sur les pentes des collines avoisinantes dans quelque rave party puis descendre le lendemain en rafting les torrents du Gange. Il m’est arrivé d’y plonger sur quelques kilomètres avec un gilet de sauvetage, ce qui est très amusant quand on sait naviguer dans le courant en évitant les rochers.
Les Indiens, médiocres nageurs, n’osent point le faire. Toute cette jeunesse est accueillie et encadrée à Rishikesh par un aréopage de gurus, coachs et yogis en tout genre. Vous pouvez trouver plus de 500 stages de yoga, méditation et guérison (sic) pour des prix variants entre 500 et 2 500 euros, sur un séjour d’une semaine à un mois. Tous les soirs, vous pouvez rejoindre les fidèles pour l’Aarti Puja – la prière du soir au coucher du soleil – à Triveni Ghats ou ailleurs. En été, la population de Rishikesh passe à 500 000 habitants.
L’illuminé de Rishikesh
A vrai dire, nous nous sommes retrouvés par hasard dans l’ashram de Sasha Dham, à Laxman Jhula, la ville haute de Rishikesh qui borde un Gange de montagne impétueux. Mon ami Guillaume cherchait un cours de yoga. Il entre dans la cour de l’ashram et s’enquiert auprès d’une belle française aux yeux verts. Elle lui répond droit dans les yeux : « Il y a un cours de yoga de 8 à 9H00 et un autre le soir. Mais ce n’est pas ça le plus important, nous avons ici deux illuminés, viens les écouter pour te rendre compte par toi-même. » Intrigués, n’ayant pas grand-chose à faire, nous décidons de tenter l’illumination de la séance de 11H00.
Nous enlevons nos chaussures et entrons dans une grande salle blanche et lumineuse dont les grands panneaux vitrés donnent sur le Gange. Il y a là deux-cents dévots rassemblés. Déjà bien concentrés, calmes et méditant. Ils sont plutôt jeunes, plutôt blancs ou Européens, il y a beaucoup de filles, certaines très belles, et quelques inévitables allumés extatiques.
L’ambiance est très rishi, chacun est plus ou moins bien assis en lotus sur un petit coussin plat. On chante des bajhans (mantras et chants religieux) dévotionnels rythmés, répétitifs pour se mettre dans le mood. Car on attend le guru, et il faut être dans le mood pour accueillir le maître, comme à l’église. Les chants durent, durent au moins 30, bientôt 40 minutes.
Et puis, enfin ! Le guru paraît. Il entre, il est tout de blanc et crème vêtu, il a de longs cheveux gris perlés et une grande barbe blanche, il porte le tikka (bijou traditionnel) au front, il a des sourcils très noirs, un regard clair et pénétrant, un sourire inspiré. Il s’avance, glisse à petits pas vers son trône, les mains jointes sur le cœur à l’indienne, tandis que tout le monde s’est levé pour le saluer à l’unisson du même geste.
Il s’assied sur le trône, pose ses pieds en chaussettes sur un petit coussin doux et ferme les paupières, longuement. Les chants reprennent, voix, guitares et tablas, plutôt agréables. Puis, doucement, le guru rouvre les yeux et contemple, imperturbable, la salle. Il balaie alors du regard lentement, très lentement, la foule, donnant l’impression qu’il voit et sourit à chacun d’entre nous. Ce mouvement lent du regard s’appelle « darshan. » Il fait ça très bien, notre guru.
Puis le maître commence à parler – en portugais ! Il est traduit en anglais par un jeune homme à barbiche assis en tailleur près de lui, très concentré, très précis, très bon interprète. Ce matin, le maître a choisi de nous parler des relations humaines et de l’illusion. En voici un petit résumé de mémoire.
« La richesse de la vie, c’est la richesse des relations humaines. Pourtant, les relations que nous développons avec l’autre sont le plus souvent fondées sur le désir, sur un manque, ou sur une peur que nous cherchons à combler. Ce qui fait que nos relations – en particulier de couple – rencontrent vite des malentendus, des difficultés, voire des disputes qui peuvent aller jusqu’au sado masochisme. Nous cherchons en l’autre – sans en être conscients – à guérir de nos blessures d’enfance, à reproduire ou à échapper à nos constellations familiales, à échapper à telle ou telle peur ou traumatisme… Bref, prendre, recevoir, être consolé, aimé. Et l’autre cherche la même chose. Nous projetons l’un sur l’autre, sans le savoir, le désir de guérir de notre histoire intime. »
Il poursuit : « Ainsi, le paradoxe de la vie est qu’elle faite des relations humaines, mais que ces relations sont fondées sur une grande illusion. Image de la « corde et du serpent. » On voit dans l’autre comme un serpent, qui fascine, qui effraie, mais attire inexorablement. Quand l’illusion s’évanouit, il reste une simple corde. C’est Maya. Or cette illusion dans la relation se répète sans cesse, elle trouve sa source dans notre méconnaissance de nous-même. Et nos déboires dans nos relations nous incitent tôt ou tard à nous interroger sur nous-mêmes. »
Il ajoute : « De ce point de vue, les relations deviennent un enseignement, elles sont l’université de la vie, elles peuvent être un chemin vers la connaissance. Car la clé est de nous construire d’abord nous-même, insiste Prem Baba. Se connaître soi-même, prendre conscience de ses peurs et traumatismes pour ne pas les projeter sur l’autre. Et trouver une première source d’équilibre en soi. Afin d’être ensuite capable d’aller vers l’autre, d’aller au don de soi sans désir de réciprocité. Car à la fin des fins, toute relation est passagère, éphémère, transitoire. Donc illusoire, ici on rejoint l’enseignement des Védas. La vérité suprême est en Soi, dans la profondeur du Soi débarrassé des scories de l’illusion (Samsara) du monde… »
« Mais, ajoute le maître, les relations si nécessaires à la vie ne sont que l’école du détachement. Pour Prem Baba, on ne peut échapper au jeu sado masochiste inhérent à toute relation humaine (je t’aime, moi non plus). Dès lors se pose la question de la fin : aimer l’autre ou aimer le divin ? A chacun de choisir, dit le maître, à chacun son chemin. » Prem Baba conclut en disant que « l’université des relations amène à découvrir qu’il n’est point de salut autre que la voie du brahman, la voix du chemin spirituel. »
Bref, un intéressant mélange entre psychanalyse et Védas. Guillaume qui suit un enseignement de psychothérapie à Paris trouve que les références de Prem Baba sur la projection et la relation sont très proches de ses cours. Nous apprendrons plus tard que Prem Baba s’appelle en réalité Janderson Fernandes de Oliveira. Il est un psychologue brésilien devenu Prem Baba – Père de l’Amour – maître spirituel et guru selon la tradition de Sacha Dham. Il partage aujourd’hui son temps entre Sao Paulo et Rishikesh.
Dimanche 12 février, relâcher
Le deuxième jour, on a trouvé notre Baba moins en forme intellectuellement. Mais cette fois, il chante avec l’assemblée en battant des mains. Le rythme et l’énergie des fidèles montent, certains pleurent d’émotion, d’autres lèvent les bras au ciel, comme transportés en extase… Nous restons pour notre part mesurés, stoïques, imperturbables.
Prem Baba évoque cette expérience du « flux » dans le chant et les mouvements du corps. Cet état où le mental se tait et où l’on sort progressivement de soi (à vrai dire on peut aussi ne pas en sortir). Il y a dans la vie des situations dans lesquelles on a de la chance et d’autres où on joue de malchance.
A l’écouter, il est permis de comprendre que dans le premier cas, nous sommes en confiance et la vie est facile. Dans le second cas, nous avons peur et sommes en retrait. Nous voulons bien nous en remettre à Dieu pour tout, sauf pour ce qui nous fait vraiment peur. Car là où nous n’avons pas confiance, nous sommes obsédés de contrôle ! Or c’est là que se cachent nos peines les plus intimes, celles que nous ne voulons surtout pas qu’une autre touche. Et nous choisissons inconsciemment de répéter des expériences, ou une manière de vivre ces expériences qui confirment nos peurs. Il nous faut donc apprendre à « lâcher, » à ne plus résister, pour aller dans le flux de la vie et de ce qu’elle nous propose.
« Renoncer » à tout maîtriser, contrôler, réussir. En anglais : “Basically surrender. Surrender to the flow of life. [Relachar en portugais] And you must forget that you have surrendered so that you can truly surrender.” On peut alors se trouver dans un désert, dont la durée, l’aridité sont aussi vastes qu’a été votre résistance à lâcher. “But after some time, you will find sweetness in this state of renunciation.”
Guillaume et moi ressortons un peu perplexes de cette méditation. Relâcher – oui – mais c’est très difficile de traverser un désert. Comment lâcher une vraie sécurité sans s’appuyer sur une nouvelle confiance ? La rencontre avec le guru change la donne ? Illuminé, le guru éclaire le chemin de ceux qui sont près de lui. Certes. Mais si le guru n’était qu’une illusion de plus ? Décidément dubitatifs, nous allons prendre un verre au « Little Buddha Café. »
Par François-Xavier Croisy
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