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Analyse

La langue malaise, au cœur de l’Asie du Sud-Est

Les Orang Asli, tribus indigènes non Malaises de Malaisie. Source Wikipedia. DR.
Les Orang Asli, tribus indigènes non Malaises de Malaisie. Source Wikipedia. DR.
La Malaisie est une nation, mais ceux qui se considèrent comme Malais vivent dans plusieurs pays. Par ailleurs, la langue malaise est pratiquée, avec des variantes, par de nombreux groupes ethniques en Asie du Sud-Est. Elle est parlée par plus de 300 millions d’habitants, au point de susciter un débat sur le rôle qu’elle pourrait avoir dans les instances officielles de l’Asean.
La Malaisie est un État d’Asie du Sud-Est constitué de deux parties : la Malaisie occidentale, qui occupe la majeure partie de la péninsule de Malacca (la pointe la plus méridionale du continent asiatique) et la Malaisie orientale, située dans le nord de l’île de Bornéo. Son nom est formé à partir de « malais », francisation de malaio, le nom par lequel les Portugais, premiers Européens à aborder la péninsule avec la prise de la cité de Malacca en 1511, désignaient ses habitants. Les Malais constituent 52,8% de la population du pays, soit un peu plus de 18 millions d’individus sur la base des chiffres du CIA World Factbook pour 2024.

Des Malais non Malaisiens

On trouve également des gens qui se définissent comme « Malais » dans d’autres pays. A Brunei, sur la côte nord de l’île de Bornéo, ils représentent 67,4% de la population, soit 330 000 personnes. En Indonésie, où l’ethnicité fait partie du recensement établi sur la base des déclarations des personnes, d’après celui de 2010, les Malais constituent 3,7% de la population, soit un peu plus de 10 millions d’individus. Ils habitent la côte est de Sumatra et la côte est de Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo.
Enfin pour la Thaïlande, le CIA World Factbook ne donne pas de chiffre concernant les Malais mais pour les musulmans, qui sont ethniquement malais, et représentent 5,4% de la population, soit environ 3,8 millions de personnes. Ils vivent dans le sud du pays, où était situé l’ancien royaume malais de Patani, qui avait été vassalisé par le royaume de Siam au XVIIIe siècle.
*Bahasa, du sanskrit bhasa (भाषा), veut dire « langue » : bahasa Perancis signifie « langue française, » bahasa Inggeris, « langue anglaise » etc. Appeler l’indonésien « bahasa » comme le font les étrangers – et les Indonésiens qui veulent s’en faire comprendre – est une erreur.
Les Malais appellent leur langue bahasa melayu, c’est-à-dire « malais ». Toutefois, le site linguistique ethnologue.com identifie différentes formes de malais, qui sont donc des langues distinctes bien que très proches les unes des autres car issues d’une même langue d’origine. Au point d’ailleurs que l’intercompréhension est possible moyennant un peu d’effort de part et d’autre. Par ailleurs, la langue nationale et officielle de la République d’Indonésie, l’indonésien ou bahasa Indonesia*, est à la base une forme de malais officiellement désignée par l’expression « malais de Riau », d’après l’ensemble d’îles situé entre Sumatra et Singapour qui formait un sultanat jusqu’à sa dissolution par le gouvernement colonial néerlandais en 1911.
En fait dans le site, « malais » désigne un groupe dont font partie ces formes de malais mais en outre d’autres langues, parlées en Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande. Toutefois, les locuteurs de ces autres langues ne se définissent pas ethniquement comme malais. En particulier en Indonésie, l’immense majorité de la population ne se considère pas comme malaise tout en pratiquant une langue très proche.
En Malaisie, il n’y a officiellement qu’une forme de malais, la langue nationale, appelée bahasa Melayu. Néanmoins, à côté du « malais standard, » ethnologue.com distingue le malais de Kedah dans le nord, près de la frontière avec la Thaïlande, et celui de Sabah dans le nord de Bornéo.

La langue malaise peut-elle devenir une langue officielle de l’Asean ?

Cette conception d’un malais unique a amené le premier ministre de la Malaisie, Ismail Sabri Yaakob, à annoncer devant le Dewan Negara (Sénat) de proposer de faire du bahasa Melayu la seconde langue de l’ASEAN. Son argument était qu’outre la Malaisie, le malais était également parlé dans plusieurs autres pays de l’association : à Brunei, dans une partie du Cambodge, en Indonésie, dans le sud des Philippines, à Singapour et dans le sud de la Thaïlande. Selon Ismail, plus de 300 millions de personnes dans l’ASEAN parlent le malais au quotidien, ce qui en fait la 7ème langue la plus parlée au monde.
Quelques jours plus tard, le ministre indonésien de l’Education, Nadiem Makarim, rejetait dans une déclaration écrite cette proposition de la Malaisie. Selon lui, il serait « plus réaliste » de considérer l’indonésien comme une autre langue de l’ASEAN parce qu’il était enseigné en Asie, en Australie, aux Etats-Unis et en Europe.
L’argument du ministre indonésien est étrange. Celui du premier ministre de la Malaisie est erroné. Le malais est bien une langue officielle à Brunei et à Singapour et on parle bien une forme de malais dans le sud de la Thaïlande. Mais ce qu’on parle au Cambodge est le cham, une langue qui fait certes partie de la même famille austronésienne que le malais mais en est totalement distincte. Dans le sud des Philippines, la principale langue, le maguindanao, parlée dans l’île de Mindanao, est également une langue austronésienne mais totalement distincte du malais. Les langues austronésiennes forment une famille qui va de Taiwan, dont elles sont originaires, au nord à la Nouvelle-Zélande au sud, et de Madagascar à l’ouest à l’île de Pâques à l’est.
Pour comprendre le débat autour de la langue malaise, il faut laisser de côté le contentieux entre l’Indonésie et Malaisie, qui relève de la géopolitique [Indonésie et Malaisie en contentieux – Asialyst]. Ce débat repose sur une ambigüité : ce que recouvre le mot « malais. »

Le Malais historiquement langue de communication archipélagique

Lorsque Magellan quitte Séville en 1519 à la tête d’une flotte de cinq vaisseaux en direction des « îles aux épices, » c’est-à-dire les Moluques, un archipel dans l’est de l’actuelle Indonésie, il est accompagné d’un Italien, Antonio Pigafetta. De cette expédition, ce dernier rapporte une liste de plus de quatre cents mots d’une langue qu’il dit être parlée par une population des Moluques qu’il appelle les « Maures, » c’est-à-dire des musulmans. Cette langue n’est autre que le malais. La liste de Pigafetta atteste donc de l’utilisation au début du XVIe siècle du malais dans l’est de l’Indonésie.
*Denys Lombard, Le carrefour javanais : Essai d’histoire globale (1990)
Au cours des XVIe et XVIIe siècles en effet, le malais était devenu la lingua franca, c’est-à-dire la langue de relation entre individus d’origines différentes, dans l’archipel*. Le malais est en effet la langue des marchands de Malacca, une cité sur la côte ouest de la péninsule qui porte son nom. Ces marchands la diffusent à travers leur réseau et leur diaspora. Malacca était devenu au cours du XVe siècle le plus grand port d’Asie du Sud-Est, grâce notamment au commerce entre l’actuelle Indonésie et la Chine d’une part, et l’Inde et le Moyen-Orient d’autre part. Malacca avait été fondée vers 1400 par Parameswara, un prince de Palembang, une cité du sud de Sumatra. La langue de Parameswara était le malais, originaire de cette île.
La diffusion du malais à travers l’archipel indonésien est en fait plus ancienne. Au VIIIe siècle, elle serait liée à la montée en puissance de Sriwijaya, l’ancien nom de Palembang. Sriwijaya contrôlait le trafic dans le détroit de Malacca et commerçait avec l’Asie du Sud-Est, la Chine et l’Inde. Ce contrôle lui donnait une position dominante dans le commerce de la région. On connaît Sriwijaya par des inscriptions datées des années 680 et rédigées dans une langue que les linguistes nomment « vieux-malais. »
Dans le domaine anthropologique, le mot « malais » va prendre un sens élargi à la fin du XVIIIe siècle. En 1795, l’anatomiste et naturaliste allemand Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840) identifie cinq « races » : la « caucasienne » (c’est-à-dire les « Blancs »), l’« orientale » (les Asiatiques de l’est), l’« éthiopienne » (les Africains sub-sahariens), l’« américaine » (les Amérindiens) et la « malaise » (les habitants de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines actuelles) [Blumenbach and the concept of race – Georg-August-Universität Göttingen]. Aujourd’hui, le terme de « race » n’a plus de pertinence scientifique. Le mot « malais » ne s’applique plus qu’à une langue, ou plutôt à un groupe de langues et à une partie des populations qui les parlent.
« Malaisie » est la francisation de l’anglais Malaya, formé sur Malay, c’est-à-dire « malais ». Les Britanniques appelaient British Malaya la partie de la péninsule de Malacca qu’ils contrôlaient. Ils entendaient la distinguer ainsi des autres régions peuplées de Malais, c’est-à-dire la côte orientale de Sumatra et la partie du littoral de Bornéo qu’occupaient les Néerlandais. En 1948, ils avaient renommé cet ensemble, constitué de neuf sultanats sous leur protectorat et les colonies de Penang et Singapour, Federation of Malaya. Quand les sultanats accèdent à l’indépendance en 1957, le nouvel ensemble prend le nom de Persekutuan Tanah Melayu, « fédération de la terre des Malais. »

Le statut du Malais, enjeu politique et idéologique

Nous avons vu que ceux qui se considéraient comme Malais n’habitaient pas tous la péninsule. « Malais » est un terme identitaire. En Malaisie, le mot permet de s’affirmer, d’une part comme distinct des allochtones que sont les Chinois et les Indiens, d’autre part comme musulmans, distincts des autres « fils du sol » (sens du mot Bumiputera, qui désigne les populations « indigènes », (c’est-à-dire non chinoise et indienne, de la Malaisie) que sont les populations autochtones non malaises, c’est-à-dire les Orang Asli, « gens des origines », populations aborigènes de la péninsule, chasseurs-cueilleurs et nomades qui habitent les forêts des hautes terres de l’intérieur, et les population des Etats de Sabah et Sarawak animistes ou chrétiennes. En Indonésie, les Malais sont une des 1 340 suku bangsaparts de la nation »), c’est-à-dire groupes ethniques) recensés en 2010.
Sur le plan linguistique, le statut du malais est un enjeu politique et idéologique. Pour les Malais de Malaisie, puisqu’il n’y a qu’une langue malaise, l’indonésien vient du malais, qui vient lui-même de Malaisie. Pour les Indonésiens, y compris malais, le malais est une des langues régionales du pays, et l’indonésien vient de cette langue régionale mais en a divergé car comme langue nationale, il a évolué dans un cadre beaucoup plus large dans lequel d’autres langues régionales l’ont influencé et surtout, de concert avec une culture nationale moderne dynamique et créatrice.
L’origine du malais est également un enjeu pour les Malais de Malaisie. Les plus anciennes inscriptions en malais connues sont datées des années 680 comme nous l’avons vu, et découvertes dans l’île de Bangka, au large de la côte orientale de Sumatra, et dans la ville de Palembang dont nous avons déjà parlé. Pour les linguistes, le malais est originaire du sud de Sumatra. L’implantation de communautés malaises est plus récente dans la péninsule que sur Sumatra.
Nous avons vu que les Malais de Malaisie appelaient leur langue nationale bahasa Melayu. Mais en Indonésie, la bahasa Melayu est une langue régionale. Les Indonésiens appellent la langue nationale de la Malaisie bahasa Malaysia. Malaysia est en effet le nom qui a été créé pour désigner la fédération quand Singapour et les États de Sabah et Sarawak l’ont rejointe en accédant à l’indépendance en 1963. En français, on a gardé le nom de « Malaisie » pour désigner la fédération élargie.
Par Anda Djoehana Wiradikarta

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A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.