Culture
Note de lecture

Littérature indienne : un dictionnaire pour explorer un univers méconnu

Librairie de rue à Bombay (Photo P. de J.)
Librairie de rue à Bombay (Photo P. de J.)
La parution du Dictionnaire encyclopédique des littératures de l’Inde et de l’Asie du Sud permet au lecteur occidental de se repérer dans une production considérable, riche de multiples langues, cultures et traditions.
A l’image de l’Inde tout entière, de son Histoire et de sa civilisation, la littérature indienne est un monde que l’on n’a jamais fini d’explorer. S’y repérer n’est pas facile, tant les genres, les époques et les langues sont multiples. Il faut donc saluer la parution d’un considérable Dictionnaire encyclopédique des littératures de l’Inde et de l’Asie du Sud qui constituera un précieux outil pour quiconque veut se plonger dans cet univers fascinant.
Que connaît-on en France de la littérature indienne ? Une poignée d’auteurs comme Salman Rushdie ou Amitav Ghosh ont atteint le grand public – encore faut-il souligner qu’il s’agit d’écrivains de langue anglaise vivant hors d’Inde. Même si de nombreux romans récents ont été traduits en français, seule la partie émergée de l’iceberg est accessible : la littérature contemporaine en anglais. Mais l’on ne sait rien ou presque des œuvres anciennes ni de celles écrites dans les multiples langues autochtones.
Les trois concepteurs de ce dictionnaire encyclopédique, Anne Castaing, Nicolas Dejenne et Claudine Le Blanc, ont d’ailleurs dû résoudre de multiples problèmes de frontières géographiques, de langues, de genres pour bâtir un ouvrage dont les quelque 1000 pages ne pouvaient prétendre à l’exhaustivité. Ainsi ont-ils décidé, par exemple, de ne pas retenir « la vaste littérature philosophique, théologique et rituelle » (notamment en sanskrit).
Le cœur de l’ouvrage réside bien sûr dans les notices consacrées aux œuvres des siècles passés. Les grandes épopées fondatrices de la religion hindoue, le Mahabharata et le Ramayana, sont évidemment largement traitées. Mais il en va de même pour de nombreux autres textes infiniment moins connus en Occident. Le lecteur de ce Dictionnaire peut aussi découvrir des langues obscures comme le bhojpouri, parlé dans l’Est du pays autour de Varanasi et de Patna, qui dispose d’une littérature en propre.

Sujets transversaux

Pour s’en tenir à la littérature contemporaine, l’amateur sera comblé. Les 117 contributeurs français et étrangers fournissent bien entendu des notices sur les principaux auteurs mais ne s’en tiennent pas là. Le volume ne se borne pas, heureusement, à une conception érudite et élitiste de la littérature. A côté des auteurs de « grande littérature » comme Salman Rushdie, on trouve Chetan Bhagat, célèbre pour ses nombreux romans souvent considérés comme de la littérature de gare tant ils sont faciles à lire. Bhagat n’en est pas moins un écrivain intéressant qui sait capter les ambitions et les désarrois de la jeunesse indienne d’aujourd’hui, celle qui rêve de travailler dans la high-tech et de faire un mariage d’amour, sans toujours y réussir.
Le dictionnaire traite également de multiples sujets transversaux des plus intéressants : la littérature de la diaspora (ces écrivains indiens de langue anglaise vivant à l’étranger), les mouvements anti-hindi qui s’opposent à l’imposition de la langue dominante au reste du pays, la littérature anglaise sur l’Inde, etc. Le monde de l’édition est décrit avec ses paradoxes : on compte 19.000 éditeurs dans le pays, mais un livre qui vend 10.000 exemplaires est considéré comme un best-seller… Et une notice est même consacrée aux éditeurs français de littérature indienne. L’existence de traductions en français est systématiquement mentionnée pour chaque œuvre décrite.
Leur vision globale du sujet amène les auteurs à parler également des versions cinématographiques, télévisuelles ou en bande dessinée de certaines œuvres. La bande dessinée fait d’ailleurs l’objet d’une petite notice, ce qui n’est malheureusement pas le cas de genres comme le roman policier ou la science-fiction.
On peut évidemment regretter l’absence de jeunes auteurs contemporains intéressants comme Prajwal Parajuly, mais même un volume aussi copieux ne peut prétendre à tout traiter. Signalons enfin certaines scories. L’auteur Vikram Seth est cité à de multiples reprises avec une * signalant une notice à son nom, notice qui n’existe pas. Des mentions de son roman majeur Un garçon convenable figurent sous son titre français avec une * là aussi mais pas de notice non plus. C’est finalement sous l’intitulé A suitable boy, le titre d’origine, que Seth et son oeuvre sont abordés, un choix pas très cohérent : des romans de premier plan comme Les enfants de minuit de Rushdie ou L’équilibre du monde de Mistry sont traités sous le nom de leur auteur, pas sous forme de notice individuelle.
Autant de menus problèmes qui ne retirent rien à l’intérêt d’un volume appelé à devenir la référence pour les amoureux de la littérature indienne.
Par Patrick de Jacquelot

À lire

Dictionnaire encyclopédique des littératures de l’Inde et de l’Asie du Sud
Sous la direction d’Anne Castaing, Nicolas Dejenne et Claudine Le Blanc
1018 pages
Classiques Garnier
45 euros broché, 94 euros relié

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A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.