Culture
L’Asie dessinée

BD : Terrorisme à la japonaise

Détail d’une page de Terorisuto, scénario Frédéric Maffre, dessin François Ruiz, Glénat (Crédit : Glénat).
Détail d’une page de Terorisuto, scénario Frédéric Maffre, dessin François Ruiz, Glénat (Crédit : Glénat).
Terorisuto fait revivre la terrifiante course à l’abîme meurtrière de militants d’extrême-gauche japonais dans les années 1970, entre ultra-violence et dérives sectaires. Deux autres séries nous plongent dans l’empire de Gengis Khan et dans la piraterie chinoise au XIXe siècle.
*Terorisuto, scénario Frédéric Maffre, dessin François Ruiz, 136 pages, Glénat, 22,50 euros

C’est un épisode de l’Histoire récente largement oublié aujourd’hui : l’engagement de jeunes militants d’extrême-gauche japonaise dans le mouvement terroriste international des années 1970. La bande dessinée Terorisuto* fait revivre avec efficacité cet épisode terrifiant d’ultra-violence insensée.

Couverture de Terorisuto, Glénat (Crédit : Glénat).
Couverture de Terorisuto, Glénat (Crédit : Glénat).
En ce début des années 1970, quelques dizaines de jeunes Japonais, déçus de n’arriver à rien par les moyens politiques traditionnels dans leur combat contre l’Etat, optent pour la lutte armée. Entrés dans la clandestinité, ils se séparent rapidement en deux clans. Le premier, l’Armée rouge unifiée, compte une petite trentaine de membres. Caché en pleine montagne, le groupe connaît rapidement une effarante dérive sectaire que Terorisuto décrit par le menu. Sommés de faire en permanence la preuve de leur détermination sans faille au service de la Révolution, ses membres sont soumis à d’effroyables épreuves. Une hésitation, un soupçon quelconque et un déluge de coups s’abat. Étape suivante : le traître potentiel est attaché à un arbre pour y passer la nuit, en plein hiver, par moins vingt degrés. Au petit matin, il est généralement mort. Le coupable a eu « l’occasion de faire ses preuves et il n’a pas été à la hauteur », commente le chef de la bande, il «n’a pas été tué par le froid, mais par son propre défaitisme.»
Avec de telles méthodes, l’Armée rouge unifiée n’est pas promise à un grand avenir… Quand la pression policière se fait plus forte, le groupe décide de fuir. Une partie des membres sont arrêtés en douceur, en dépit de leurs serments de ne pas se laisser prendre vivants. Quelques autres se barricadent dans un chalet de montagne où ils tiennent tête à la police pendant plusieurs jours lors d’un assaut ultra violent, là encore, et très médiatisé. Au total, le groupe aurait tué lui-même la moitié de ses militants en moins d’un an.
La deuxième branche de cette dérive terroriste, l’Armée rouge japonaise, tue, elle aussi, beaucoup de monde, mais pas en son sein. Désespérant d’arriver à quoi que ce soit au Japon, ses membres se sont réfugiés au Liban, accueillis par le Front Populaire de Libération de la Palestine, à qui ils offrent leurs services. Ils reçoivent formation et entraînement dans les camps palestiniens où se croisent des militants venus de nombreux pays, « tous des soldats en guerre contre l’impérialisme. » Mais la débâcle de l’Armée rouge unifiée au Japon inquiète les responsables palestiniens : ont-ils accueilli des fous furieux ? Les membres de l’Armée rouge japonaise doivent faire leurs preuves. Pas plus de pitié que leurs collègues de l’ARU : à une question sur le fait d’attaquer des civils israéliens, la cheffe du groupe répond qu’en Israël il n’y a pas de civils, il n’y a que des colons. Il s’agit donc de frapper très fort : ils le feront en organisant une attaque de l’aéroport de Tel-Aviv. Se faisant passer pour un groupe de touristes japonais, trois membres de l’ARJ tirent à l’arme automatique dans le hall de l’aérogare le 30 mai 1972. Bilan : 26 morts, 80 blessés.
Ce long récit est mis dans la bouche du seul survivant de cette attaque, Kozo Okamoto, qui a passé des années dans les prisons israéliennes avant d’être libéré dans le cadre d’un échange de prisonniers. Un vieillard à moitié sénile vivant au Liban qui « n’a jamais exprimé de regrets concernant ses actions. »
Se lisant comme un thriller mais solidement documenté, Terorisuto plonge le lecteur dans le fonctionnement de groupes terroristes, sans apporter bien sûr de réponse à la question fondamentale : qu’est-ce qui pousse des jeunes gens, hier comme aujourd’hui, au Japon comme ailleurs, à faire le choix de la mort, pour les autres comme pour eux ?
Couverture de Zheng Shi, tome 1 La Rivière des Perles, Glénat (Crédit : Glénat).
Couverture de Zheng Shi, tome 1 La Rivière des Perles, Glénat (Crédit : Glénat).
Le personnage réel de la grande pirate chinoise Ching Shih est une source d’inspiration inépuisable. Connue également, selon les transcriptions, sous le nom de Shi Xiu, Madame Tsching, et quelques autres, cette femme redoutable qui vivait à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe a dirigé une véritable armée de pirates comptant plusieurs dizaines de milliers d’hommes et plusieurs centaines de navires. En bande dessinée, on connaissait déjà la série Shi Xiu, reine des pirates en quatre tomes publiés par les Éditions Fei.
*Zheng Shi, tome 1 La Rivière des Perles, scénario et dessin Jean-Yves Delitte, 48 pages, Glénat, 14,50 euros

C’est au tour de Jean-Yves Delitte, le grand spécialiste des BD maritimes, d’en donner aujourd’hui sa version sous le titre Zheng Shi, La Rivière des Perles*. On y voit la cheffe pirate provoquer directement les Portugais en attaquant pour la première fois un navire de commerce étranger. Avec comme objectif de semer un tel chaos que le gouverneur chinois local, son grand ennemi, sera démis par l’empereur.

Cet album étant le premier d’une série de deux, il s’interrompt en pleine action et il faudra attendre le deuxième volume pour que le portrait de la reine des pirates se complète. D’ores et déjà, ce premier tome permet d’apprécier la beauté du dessin de Delitte. Les décors, les costumes, l’architecture de la Chine du début du XIXe siècle sont minutieusement reconstitués. Et l’artiste, qui est peintre officiel de la Marine, donne toute sa mesure dans les scènes maritimes : jonques chinoises, navires de guerre portugais sont magnifiquement représentés avec de multiples images en pleine page, voire même en doubles pages, dont une impressionnante scène d’abordage. Une plongée captivante dans la Chine d’il y a deux siècles.
Couverture de Jaadugar, la légende de Fatima, tome 1, Glénat (Crédit : Glénat).
Couverture de Jaadugar, la légende de Fatima, tome 1, Glénat (Crédit : Glénat).
*Jaadugar, la légende de Fatima, tomes 1, 2 et 3, scénario et dessin Tomato Soup, 192, 176 et 176 pages, Glénat, 10,95 euros le volume

Il ne faut pas toujours se fier au graphisme des mangas. Un coup d’œil rapide à Jaadugar* pourrait laisser croire qu’il s’agit d’une série enfantine pleine de gentilles héroïnes et de bons sentiments. Il n’en est rien : ce manga est en fait une évocation de l’empire mongol du XIIIe siècle, essentiellement à partir de la mort de Gengis Khan avec son lot de violence extrême : destruction de villes, massacres d’habitants, rapt des femmes et des enfants pour en faire des esclaves, etc. Cette toile de fond historique sert à mettre en scène deux femmes inspirées de personnages réels : l’une des épouses de l’empereur (le fils de Gengis Khan qui lui a succédé) et une esclave capturée en Perse qui, beaucoup plus instruite que ses nouveaux maîtres, a pénétré dans les hautes sphères de la famille impériale. Les trois tomes parus, qui annoncent des suites, plantent le décor et esquissent l’intrigue : les deux femmes, pour des raisons diverses, en veulent à l’empire mongol et mûrissent des projets de vengeance.

Avec son dessin « charmant », l’artiste japonaise Tomato Soup (oui, c’est le nom qu’elle utilise…) fait passer de multiples informations sur une société mongole plus complexe que l’on pourrait croire, avec les apports culturels des multiples peuples conquis, les complots de la Cour, les croyances variées… Un début prometteur, donc, dont on suivra avec intérêt les développements à venir.
Couverture de La bande dessinée en Asie orientale, Hémisphères Éditions (Crédit : Hémisphères Éditions).
Couverture de La bande dessinée en Asie orientale, Hémisphères Éditions (Crédit : Hémisphères Éditions).
*La bande dessinée en Asie orientale, sous la direction de Julien Bouvard, Norbert Danysz et Marie Laureillard, 272 pages, Maisonneuve & Larose/Hémisphères Éditions, 26 euros

Pour les amateurs de bandes dessinées asiatiques qui veulent aller plus loin que la seule lecture de ces œuvres, signalons la parution d’un volume érudit, La bande dessinée en Asie orientale : un art en mouvement*. Contrairement à ce que le titre pourrait faire croire, il ne s’agit pas d’un ouvrage de type encyclopédique qui passerait en revue de manière systématique l’ensemble du domaine. Le livre reprend en fait les interventions de deux colloques universitaires organisés en 2021 et 2022. De ce fait, on y trouve traités des sujets aussi variés et pointus que l’esthétique de certains auteurs japonais ou chinois, l’œuvre d’un caricaturiste japonais chroniquant la vie politique de son pays ou les traditions de représentation de personnages androgynes dans la BD chinoise.

Parmi les textes les plus accessibles, relevons une intéressante étude sur la diversité des adaptations de Tintin en chinois, entre publications officielles et pirates, Chine continentale et Taïwan. Une analyse des publications de bandes dessinées chinoises en France, plutôt chaotiques et relativement confidentielles, devrait intéresser les lecteurs de L’Asie dessinée: ils y retrouveront des noms qui apparaissent souvent dans cette chronique comme ceux de Li Kunwu et Nie Chongrui. Les textes sont malgré tout écrits par des universitaires pour des universitaires avec ce que cela suppose de langage technique et de notes de bas de page envahissantes.
Le même éditeur publie simultanément un autre volume sur un sujet proche : Caricatures en Extrême-Orient, sous la direction de Laurent Baridon et Marie Laureillard, Maisonneuve & Larose/Hémisphères Éditions.

Par Patrick de Jacquelot

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A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.