Culture
L'Asie dessinée

BD : les deux Corées, la malédiction d’un pays coupé en deux

Détail d’une page de « Lotus jumeaux », scénario et dessin Zhang Xiaoyu, Mosquito (Crédit: Mosquito)
Détail d’une page de « Lotus jumeaux », scénario et dessin Zhang Xiaoyu, Mosquito (Crédit: Mosquito)
Dans Mon ami Kim Jong-Un, l’auteure sud-coréenne Keum Suk Gendry-Kim expose sa hantise d’un retour de la guerre entre le nord et le sud. Une somptueuse BD évoque la Chine de la fin des années 30 plongée dans le chaos par l’invasion japonaise.
Keum Suk Gendry-Kim, l’une des plus importantes auteures de bandes dessinées en Corée du Sud, est connue pour plusieurs romans graphiques de grande qualité sur l’histoire récente de son pays: Les mauvaises herbes qui traite des « femmes de réconfort » pendant la Seconde guerre mondiale, L’arbre nu, histoire d’amour tragique pendant la guerre de Corée, et L’attente, centré sur le drame des familles séparées par la scission entre Corée du Nord et Corée du Sud. Dans son nouveau livre, Mon ami Kim Jong-Un*
*Mon ami Kim Jong-Un, scénario et dessin Keum Suk Gendry-Kim, 288 pages, Futuropolis, 30 euros
, elle s’intéresse cette fois à l’histoire de la Corée d’aujourd’hui, ou plutôt des deux Corées.
Couverture de Mon ami Kim Jong-Un, scénario et dessin Keum Suk Gendry-Kim, Futuropolis (Crédit: Futuropolis)
Couverture de Mon ami Kim Jong-Un, scénario et dessin Keum Suk Gendry-Kim, Futuropolis (Crédit: Futuropolis)
Même si le titre renvoie à l’actuel chef de l’Etat et dictateur de la Corée du Nord, Keum Suk Gendry-Kim ne se focalise pas essentiellement sur lui. Le prologue la montre dans sa vie quotidienne tout près de la frontière entre les deux Corées. La tension est constante, les coups de canon des exercices militaires se font entendre en permanence ou presque, nourrissant l’inquiétude : et si une guerre éclatait ? Une telle hypothèse terrifie la jeune femme qui a été élevée au sein d’une intense propagande anti Corée du Nord, comme elle le rappelle dans quelques pages consacrées au système éducatif dans son enfance.
C’est ce qui l’amène à s’intéresser de près à l’actuel dirigeant de l’autre moitié de la Corée, Kim Jong-Un. Au fil des chapitres, le livre évoque les années d’études en Suisse de Kim (qui ont d’ailleurs fait espérer une politique d’ouverture de sa part, rapidement déçue), les purges et autres assassinats commis par lui dans sa famille et son entourage ainsi que les luttes de pouvoir au sein des sphères dirigeantes nord-coréennes.
Mon ami Kim Jong-Un, titre à prendre évidemment au deuxième degré étant donné que le portrait n’a rien d’amical, n’est pas pour autant une biographie du dictateur. Le livre raconte surtout l’enquête menée par la dessinatrice sur la Corée du Nord. Keum Suk Gendry-Kim se met en scène constamment, reproduit longuement les questions/réponses de ses interviews, y compris le fil de conversations décousues. Mêlant sans cesse la vie du dirigeant et la sienne, elle commence par exemple le chapitre sur les années d’études à l’étranger de Kim par cinq pleines pages sur son arrivée à elle en France pour ses propres années d’études. Un procédé destiné sans doute à montrer la prise de conscience progressive de la jeune femme du lien indéfectible entre le sort des deux Corées, qui n’avait rien d’évident pour elle au début.
La mise en scène de son enquête va toutefois un peu loin. Sans doute impressionnée d’avoir obtenu une interview de l’ancien président de la République sud-coréenne Moon Jae-In, elle consacre 41 pages du livre à cette rencontre, dont onze pages pour décrire le trajet entre chez elle et la maison où l’homme d’Etat passe sa retraite.
On peut donc penser que le volume aurait gagné en impact à être un peu plus ramassé et recentré. Reste qu’il comporte, comme toujours chez l’artiste, de très belles images puissamment évocatrices du terrible déchirement que représente la partition de la Corée en deux Etats, avec un motif omniprésent de barbelés, et qu’elle véhicule efficacement sa hantise d’une guerre à venir.
Pour des bandes dessinées plus purement informatives sur le régime de la Corée du Nord, on peut se reporter à deux parutions récentes: Le dictateur et le dragon de mousse et Pyongyang Parano.
Couverture de Le K-voyage, scénario et dessin Clara Vialletelle, L’Atelier des Cahiers (Crédit: L’Atelier des Cahiers)
Couverture de Le K-voyage, scénario et dessin Clara Vialletelle, L’Atelier des Cahiers (Crédit: L’Atelier des Cahiers)
Bien loin des tensions géopolitiques, voici une vision radicalement différente de la Corée du Sud avec Le K-voyage*
*Le K-voyage, scénario et dessin Clara Vialletelle, 216 pages, L’Atelier des Cahiers, 22 euros
.Ce carnet de voyage retrace quelques semaines passées à explorer le pays par Clara Vialletelle, jeune dessinatrice française fascinée par la culture coréenne d’aujourd’hui. Ni évocation de la guerre de Corée, ni réflexions sur la dictature nord-coréenne dans cet ouvrage, mais de nombreuses anecdotes sur la K-pop, les stars de la chanson, les drama (feuilletons télévisés coréens), etc. Sillonnant le pays d’un bout à l’autre, Clara nous montre scènes de rues et paysages, ses rencontres avec des Coréens et d’autres touristes étrangers et – très souvent – le contenu de son assiette en véritable fan de la cuisine coréenne qu’elle est.
Bénéficiant d’un joli coup de crayon et d’aquarelles colorées, le volume offre un aperçu du tourisme en Corée du Sud qui devrait intéresser tous ceux tentés par l’expérience, avec en prime de multiples suggestions de musique K-pop à écouter et de séries K-drama à regarder !
Couverture de Lotus jumeaux, scénario et dessin Zhang Xiaoyu, Mosquito (Crédit: Mosquito)
Couverture de Lotus jumeaux, scénario et dessin Zhang Xiaoyu, Mosquito (Crédit: Mosquito)
Place à la fiction maintenant avec Lotus jumeaux*
*Lotus jumeaux, scénario et dessin Zhang Xiaoyu, 310 pages, Mosquito, 30 euros
, une très étonnante BD mi réaliste mi fantastique. Ecrite et dessinée par le Chinois Zhang Xiaoyu, l’histoire se passe en Chine continentale en 1937, ravagée par l’offensive japonaise. Dans « un petit bourg du sud-ouest » du pays grouille tout un petit monde : soldats chinois ayant fui le front, réfugiés, tenancier de cabaret, potentats locaux, administrateurs du Kuomintang alors au pouvoir, enfants des rues et même des aviateurs américains des Flying Tigers venus aider les Chinois dans leur lutte contre les Japonais.
Dans cet environnement plutôt chaotique arrive Fan, un ingénieur formé en Occident. Fan vient de vivre un drame dont il ne se remet pas : son épouse adorée, Mingfeng, une chanteuse d’opéra, a été tuée dans un bombardement japonais. Incapable de se passer d’elle, Fan en fabrique une réplique parfaite sous forme d’un automate qui fait totalement illusion. Mais le jour où la véritable Mingfeng, qui avait échappé par miracle à la mort, réapparaît, Fan a du mal à choisir entre la femme de chair et d’os et sa création mécanique.
Au-delà de cette intrigue aux frontières de la science-fiction, genre que pratique assidûment Zhang Xiaoyu, ce long récit plonge le lecteur dans la Chine des années trente, minée par la misère, la superstition et les pratiques féodales. L’esprit scientifique et occidentalisé de Fan contraste violemment avec l’ignorance qui l’entoure. Tout le monde s’adonne à des trafics variés avec comme intermédiaires des hordes de gamins misérables laissés à eux-mêmes et qui ne connaissent d’autres lois que celles de la violence.
Cet univers plutôt cauchemardesque est mis en scène avec un dessin somptueux en noir et blanc, très expressif, qui multiplie cadrages et angles de vue surprenants. Présenté sous forme d’un gros volume relié, Lotus jumeaux est une impressionnante réussite.
Couverture de Shinkirari, scénario et dessin Murasaki Yamada, Kana (Crédit: Kana)
Couverture de Shinkirari, scénario et dessin Murasaki Yamada, Kana (Crédit: Kana)
Avec Shinkirari*
*Shinkirari, scénario et dessin Murasaki Yamada, 384 pages, Kana, 18,95 euros
, c’est la réédition d’un grand classique du manga alternatif que nous donne Kana. Publiée dans les années 80, cette œuvre féminine et féministe (modérément) date d’une époque où les femmes avaient encore du mal à s’imposer dans l’industrie du manga. Ce gros volume comprend près de quarante histoires brèves retraçant la vie d’une jeune mère au foyer. Une vie qui se borne à s’occuper de ses deux petites filles en palliant l’absence d’un mari complètement déficient, perpétuellement retenu hors du foyer par son travail quand ce n’est pas par ses maîtresses. A part la tendresse qu’elle éprouve pour ses enfants, la vie de Yamakawa est désespérément vide. Au fil de ces chroniques intimistes où il ne se passe parfois pas grand-chose, on voit la jeune femme prendre progressivement conscience de son besoin d’autonomie et de liberté. En prenant un emploi à temps partiel, en économisant un peu d’argent à elle, elle en arrive à prendre des décisions sans en référer à son mari.
Pleines de délicatesse, ces petites histoires joliment dessinées font revivre une époque pas si lointaine où les femmes japonaises n’avaient d’autre but dans la vie que de servir leur mari, une époque où, comme le dit Yamakawa, « les hommes protégeaient leur ego en rabaissant leurs femmes et leurs enfants ». Ce volume est complété par un long article consacré à l’auteure Murasaki Yamada (1948-2009), qui montre à quel point Shinkirari est une œuvre largement autobiographique.
Par Patrick de Jacquelot

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A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.