Culture
Arts asiatiques

Les Amis du Musée Guimet fêtent leur centenaire

Vue du Musée Guimet. (Source : Telerama)
Vue du Musée Guimet. (Source : Telerama)
Il y a un siècle naissait la Société des Amis du Musée Guimet (SAMG), une organisation présente à travers le monde qui a fortement contribué au rayonnement mondial du célèbre musée, l’un des trois les plus importants au monde pour ses riches collections d’arts asiatiques.
La SAMG ne comptait que 17 membres en 1923. Aujourd’hui, forte de la réputation mondiale du Musée Guimet, elle en compte près de 1 500, en particulier aux États-Unis et en Asie, les mécènes et généreux donateurs étant les plus nombreux à Hong Kong, en Chine continentale et à Taïwan. L’une des deux principales missions de la SAMG est de contribuer au rayonnement du Musée Guimet, le premier au monde pour ses collections d’art khmer en dehors du Cambodge et pour celles de textiles asiatiques.
Fondé en 1889 par l’industriel et collectionneur Emile Guimet (1836-1918), le musée était à l’origine pensé pour être un musée de l’histoire des religions. En 1923, sous l’impulsion de son nouveau conservateur Joseph Hackin (1886-1941), l’institution entamait une ère nouvelle en se tournant désormais vers l’étude et la connaissance des arts et civilisations de l’Asie. Avec plus de 300 000 visiteurs par an, le Musée Guimet est aujourd’hui le plus grand musée d’arts asiatiques d’Europe.
« Nous avons deux missions essentielles. L’une est de recueillir des fonds pour des acquisitions ou des restaurations. Nous répondons à l’appel du Musée lorsqu’il en a besoin pour des besoins bien précis », explique à Asialyst la présidente de la SAMG, Géraldine Lenain. La deuxième est en effet de rendre visible le Musée à l’international. C’est ce que nous faisons avec les mini-sociétés d’amis que nous avons créées. Nous avons des ambassadeurs qui un peu partout animent des cercles locaux et qui parlent du Musée Guimet où qu’ils soient. C’est dans ce sens-là que nous faisons rayonner le Musée. Nous sommes une équipe de bénévoles. Nous avons tous des activités par ailleurs. Nous sommes tous des passionnés et des amoureux du Musée Guimet ainsi que des cultures asiatiques. Nous venons de publier un livre pour le centenaire. C’est ainsi qu’à travers toutes ces publications, de personnes sur le terrain, de réseaux sociaux ainsi que de nos réseaux personnels, on parle du Musée Guimet quand on peut toute l’année. »
Peinture japonaise datant des Muromachi (1335-1576). (Copyright : RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Michel Urtado)
Peinture japonaise datant des Muromachi (1335-1576). (Copyright : RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Michel Urtado)
« Tout au long de ces cent ans, lorsque le Musée en a eu besoin, lorsqu’il manquait d’argent, il se tournait vers les Amis, poursuit Géraldine Lenain. Ainsi, dans les expositions du Musée se trouve une peinture japonaise qui date des Muromachi (室町時代) qui s’étend entre 1336 et 1573 et correspond à l’époque de « règne » des shoguns Ashikaga. Le nom de cette période vient du quartier de Muromachi, site choisi à Kyōto par les Ashikaga pour y installer à compter de 1378 le siège de leur gouvernement. Acquise par les Amis en 1939, cette peinture avait besoin d’une restauration et de ce fait n’avait jamais été montrée au public. Nous profitons de ce centenaire pour pouvoir la sortir, la révéler, la montrer pour la première fois au public. Nous allons en profiter pour procéder à une levée de fonds pour pouvoir la restaurer afin qu’elle puisse ensuite être présentée dans les salles, partagée ainsi avec le plus grand nombre. »
En 1945, « au sortir de la guerre, le musée devient le musée national des Arts asiatiques et la SAMG l’accompagne régulièrement dans l’enrichissement de ses collections, couvrant l’ensemble des aires géographiques et des périodes chronologiques dans ses dons, raconte de son côté Yannick Lintz, présidente du musée, dans une préface à ce livre, Le musée Guimet et ses Amis : Cent ans d’Histoire partagée. Nombre de ces œuvres sont fondamentales désormais dans la collection du musée Guimet, comme certaines sculptures de l’art Gandhara ou de la Chine des Wei du Nord acquises dans les années 1930, les grandes peintures indiennes entrées dans la collection dans les années 1970 en même temps que 146 cuirs découpés cambodgiens, sans oublier de magnifiques œuvres japonaises acquises ces dernières décennies (estampes et objets), et bien sûr l’extraordinaire vase meiping à décor bleu et blanc en 2022. »
Vase meiping à décor bleu et blanc de pivoines et de phénix, Chine, milieu du XIVe siècle, acquis en 2022 (Copyright : RMN-Grand Palais (Musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier)
Vase meiping à décor bleu et blanc de pivoines et de phénix, Chine, milieu du XIVe siècle, acquis en 2022 (Copyright : RMN-Grand Palais (Musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier)
Pour célébrer son centenaire, la Société des Amis du Musée Guimet organise jusqu’en septembre 2023 une exposition centrée sur les acquisitions réalisées grâce à l’aide financière et aux dons des Amis : une centaine de photographies et 235 objets allant du Japon à la Chine en passant par l’Inde, la Corée, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Asie du Sud-Est et le Tibet.
Du Tibet, il en est d’ailleurs fortement question puisque pour célébrer son centenaire, la SAMG s’est donnée pour objectif l’acquisition d’une statuette tibétaine en bronze, une œuvre très rare et remarquable datant du XVème siècle, originaire probablement d’un monastère du Tibet central (Ü-Tsang), une dakini de Sagesse du dieu tutélaire Hevajra. Une levée de fonds est ouverte au public pour son acquisition.
Les dakini de Sagesse sont des manifestations de bouddha ou de bodhisattva sous l’aspect de déesses dotées des cinq perfections : générosité, discipline, patience, diligence et concentration, du « corps de jouissance », l’une des trois sphères de manifestation de l’enseignement bouddhique. Elles sont les compagnes mystiques des grands dieux avec lesquels elles sont souvent représentées en union intime (yab-yum) et auxquels elles transmettent l’énergie féminine. Très souvent figurées aussi en attitude de danse, foulant au pied un démon incarnant les passions entravant la progression vers l’éveil, les dakini symbolisent collectivement la Sagesse transcendante, nécessaire à la compréhension de la vacuité inhérente à toute manifestation matérielle ou immatérielle dans la création.
La statuette tibétaine du XVème siècle d’une dakini que la SAMG souhaite acquérir. (Copyright : Musée Guimet, Paris, 2023 / Thierry Ollivier)
La statuette tibétaine du XVème siècle d’une dakini que la SAMG souhaite acquérir. (Copyright : Musée Guimet, Paris, 2023 / Thierry Ollivier)
La statuette, haute de 27,5 cm, faite d’un alliage cuivreux doré avec incrustations de pierres vertes, est actuellement visible au Musée Guimet. L’acquisition devrait se dérouler dans le cadre d’une vente privé et le montant de la transaction restera bien entendu confidentiel, mais Géraldine Lenain espère que sa beauté exceptionnelle parviendra à convaincre suffisamment de mécènes pour en permettre l’acquisition.
Elle est connue de longue date puisqu’elle a appartenu à la collection Philip Goldman (1922-2012, ancien pilote de la Royal Air Force, l’un des premiers marchands d’art himalayen au Royaume-Uni) et a été publiée dans le catalogue de l’exposition Tantra, organisée par l’Arts Council of Great Britain puis en 1981 dans Indo-Tibetan d’Ülrich von Schroeder (grand collectionneur suisse né en 1943, expert reconnu de la statuaire tibétaine).
Le choix de cette statuette, explique Géraldine Lenain, « a été fait par le conservateur des collections tibétaines du Musée, Thierry Zéphir, qui souhaitait faire entrer ce bronze dans les collections. Les Amis du musée ont alors eut l’idée de créer une campagne de fonds participative. C’est une grande première pour les Amis du Musée. Il fallait donc que les visiteurs voient la pièce au Musée. Cette pièce y est montrée jusqu’en septembre pendant toute la durée du centenaire de la SAMG. Elle enrichirait considérablement la collection tibétaine du Musée. Elle est très belle et très rare. »
« La statuette est doublement consacrée avec ses opercules encore fermées, souligne la SAMG dans son communiqué. Il y aura de ce fait encore tout un travail de recherches. Ce qui nous intéresse, comme pour la peinture japonaise dont je vous parlais à l’instant, c’est de pouvoir aider le Musée et faire avancer la recherche. Typiquement, ce bronze tibétain a besoin d’être acquis par le Musée pour qu’ensuite les spécialistes puissent s’arrêter dessus et continuer la recherche. On ne sait pas encore ce qu’il y a à l’intérieur. Au sein des collections du Musée Guimet, cette pièce serait appelée à s’intégrer à un ensemble d’œuvres remarquables, toutes rattachées à l’une des périodes les plus brillantes de la statuaire métallique tibétaine (XIVe-XVIe siècles) et constituerait un enrichissement exceptionnel pour nos collections. »
« Plus, peut-être, que partout ailleurs en Asie, ajoute le communiqué, les iconographies sont d’une extrême sophistication. Ne participent-elles pas, en effet, d’un domaine culturel pétri de multiples traditions religieuses de nature volontiers ésotériques ? Aux images paisibles et sereines des bouddha et des bodhisattava s’opposent les figures dynamiques, à têtes et bras multiples, des déités d’élection (yi-dam) ou des dieux et déesses gardiens de la Loi (dhamapal). C’est en cohortes sacrées, en essaims spirituels – ou, pour mieux dire, en famille – que la plupart des divinités du bouddhisme tibétain s’organisent. En tant qu’hypostases, elles émanent effectivement de l’un ou l’autre des bouddha transcendants qui siègent au plus haut d’un panthéon protéiforme et tentaculaire. Le vajrakula, ou « lignée du Diamant », est l’une de ces familles. Et c’est en son sein qu’il convient d’inscrire la statuette dont le Musée Guimet souhaite aujourd’hui faire l’acquisition. »
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 aux Éditions de l'Aube, il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi), puis début 2023 "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (L'Aube).