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Démographie en chute libre, croissance en berne : la Chine et ses ambitions contrariées

Les Chinois à la croisée des chemins à l'heure du Nouvel an lunaire ? (Source : CNN)
Les Chinois à la croisée des chemins à l'heure du Nouvel an lunaire ? (Source : CNN)
La Chine a enregistré en 2022 une baisse spectaculaire de sa démographie, sans précédent depuis 60 ans. Dans le même temps, la croissance de son PIB a connu elle aussi un fort recul. Ces deux résultats, lourds de conséquences sur le plan intérieur et à l’international, l’obligeront à revoir à la baisse ses ambitions à la fois politiques, diplomatiques et économiques dans les prochaines années.
Pour la première fois depuis 1962, le nombre des décès a surpassé celui des naissances en Chine en 2022. Une tendance qui va se poursuivre dans les années à venir et dont les conséquences pour le pays sont considérables. Au total, 9,56 millions de naissances ont été enregistrées l’an passé tandis que les décès ont totalisé 10,41 millions, a annoncé mardi 17 janvier le Bureau national des statistiques (BNS) dans un rapport.
La tradition en Chine a longtemps été celle de familles nombreuses. Après l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir en 1949, il avait lui aussi incité les femmes à faire de nombreux enfants. La population avait ainsi doublé depuis les années 1960, pour dépasser 1,4 milliard aujourd’hui.
Inquiet d’une économie incapable de nourrir une population en forte hausse, c’est Deng Xiaoping qui avait décidé en 1976 d’instaurer la politique de l’enfant unique. Celle-ci a conduit la Chine à celle que l’on connaît aujourd’hui. Une révolution s’annonce puisque l’Inde devrait ainsi dès le mois d’avril prochain détrôner la Chine en tant que pays le plus peuplé du monde, selon l’ONU.
De plus, les statistiques officielles chinoises ne sont guère fiables. Certains démographes occidentaux estiment que la bascule a eu lieu dès 2018. Ce retournement, Pékin a préféré le dissimuler par crainte de décourager les milieux d’affaires étrangers pour qui la baisse de la natalité chinoise aura pour conséquence directe un recul des classes moyennes et de ce marché des consommateurs chinois considéré jusqu’à une date récente comme un véritable eldorado. Or cette dégringolade s’annonce durable. Peut-être jusqu’à la fin du siècle, selon des démographes. Une tendance qui ne manquera pas d’affecter durement l’économie et un système de retraites quasiment inexistant, mais plus que jamais nécessaire et que le régime chinois n’a pas les moyens de financer.
Couplée au vieillissement, la baisse de la population, notamment du nombre d’actifs, devrait avoir des répercussions profondes sur l’économie chinoise pendant plusieurs décennies. En effet, le coût du travail devrait augmenter, rognant la compétitivité de la main-d’œuvre chinoise tandis que la pression sur les actifs pour assurer les soins des séniors va très nettement s’accentuer.

587 millions de Chinois en 2100 ?

Paradoxalement, cette baisse intervient malgré l’assouplissement de la politique de limitation des naissances ces dernières années. Il y a encore dix ans, les Chinois n’avaient le droit d’avoir qu’un enfant. Depuis 2016, ils peuvent en avoir deux, et même trois depuis 2021.
Mais le mal est fait. Les mesures d’incitations à destination des jeunes ménages chinois pour les encourager à procréer n’y font rien. Les temps ont changé et les jeunes femmes chinoises n’ont bien souvent aucun désir d’enfant : leur éducation coûte très cher et elles donnent aujourd’hui la priorité à leur carrière professionnelle. Nombreuses sont celles qui ne souhaitent même pas se marier.
Exemple de ces incitations : la métropole de Shenzhen offre depuis quelques jours des primes à la naissance pouvant aller jusqu’à 10 000 yuans (soit 1 370 euros) et des allocations versées jusqu’aux trois ans de l’enfant. La province du Shandong, elle, donne 158 jours de congés maternité (60 de plus que la norme nationale), dès le premier enfant.
Si cette tendance vertigineuse se poursuit, la Chine pourrait n’avoir plus que 587 millions d’habitants en 2100, selon les projections les plus pessimistes d’une étude de l’Académie des sciences sociales de Shanghai. Mêmes prédictions de la part de l’ONU pour qui la population chinoise va reculer de 109 millions d’ici 2050, soit trois fois plus que ses prévisions de 2019.

Recul plus rapide que prévu

« Il y a aussi l’habitude désormais d’avoir des petites familles, en raison de la politique de l’enfant unique en vigueur pendant des décennies », déclare Peng Xiujian, chercheuse spécialiste de la démographie chinoise à l’Université de Victoria en Australie. L’envie d’avoir un enfant est également moins forte chez les jeunes générations. Le démographe indépendant He Yafu pointe aussi « la baisse du nombre de femmes en âge de procréer, qui a diminué de cinq millions par an entre 2016 et 2021 ».
Ce recul démographique est arrivé beaucoup plus rapidement que ne l’avaient prévu les autorités chinoises. En 2019, l’ONU pensait encore que la Chine n’atteindrait son pic de population qu’en 2031-2032. Mais depuis, le taux de fécondité s’est écroulé à 1,15 enfant par femme en 2021, loin derrière le seuil de renouvellement des générations (2,1). En France, il était de 1,8 en 2020.
La réouverture du pays et l’abandon le 7 décembre de la politique du « zéro Covid » ont certes représenté un profond soulagement pour la population chinoise. Mais l’explosion des contaminations incontrôlée et un très grand nombre de décès ont noirci les perspectives. La revue scientifique Nature faisait état de projections d’un million de morts en quelques mois le 19 décembre. L’entreprise anglaise de modélisation en santé Airfinity estime, elle, au 19 janvier, que 674 000 Chinois sont morts du Covid-19 depuis début décembre et qu’il faut s’attendre à 36 000 décès quotidiens au cœur des vacances du Nouvel An lunaire. Au bout du compte, ce revirement politique risque paradoxalement de mettre à mal l’économie chinoise du fait de la désorganisation des chaînes de production et d’une partie de la main-d’œuvre qui va manquer à l’appel.
« Les trois années de politique « zéro Covid » ont sévèrement mis à mal l’économie chinoise, explique dans le magazine hongkongais Yazhou Zhoukan (亞洲週刊), cité par Courrier international. Partout, on assiste à une perte de confiance en l’avenir. Le taux de chômage est très élevé chez les jeunes. […] Et l’on ne voit pas la sortie du tunnel. L’attentisme, voire l’inertie, est donc de mise chez les investisseurs privés. »

Incitations à la natalité mal vécues par les Chinoises

À tout ceci, s’ajoutent la crise de la dette, la crise immobilière, la baisse des investissements, celle de la consommation des ménages, le ralentissement des exportations : un tableau bien sombre de la santé économique de la deuxième puissance économique du monde. La crise démographique « associée à un vieillissement rapide de la population aura sans doute des conséquences économiques de grande envergure », prévient le South China Morning Post dont les positions sont pourtant généralement favorables à Pékin.
« C’est un échec de la politique chinoise en matière démographique, estime Isabelle Attané, démographe et sinologue à l’Institut national d’études démographiques. Le défi va être de relancer la fécondité et conserver une certaine crédibilité aux yeux de la population. Une chose est certaine : un mouvement est né en Chine, notamment chez les jeunes femmes pour dénoncer le fait qu’elles soient instrumentalisées. Elles passent de la politique de l’enfant unique où l’on exige d’elles qu’elles ne fassent que peu ou quasiment plus d’enfants, puis on les culpabilise le lendemain parce qu’elles ne veulent plus en faire. Un mouvement de contestation existe et ces incitations à la natalité ne sont pas toujours très bien vécues par les jeunes Chinois. » En réalité, le taux des naissances est tombé à son plus bas niveau depuis l’entrée en vigueur de ces mesures, au début des années 1950. Le taux de mortalité est le plus élevé jamais enregistré depuis la Révolution culturelle.
« La population chinoise est en déclin 9 à 10 ans plus tôt que les autorités l’avaient anticipée et ce qui se produit constitue une bascule historique, estime Yi Fuxian, un chercheur démographe de l’université Wisconsin-Madison, cité jeudi par le journal japonais Nikkei Asia. Des naissances en-dessous des 10 millions en 2022 est une première – un chiffre inférieur à celui de l’Inde. Cela signifie un changement significatif géopolitique et économique. Du fait de cette crise démographique qui dépasse l’imagination, la politique, l’économie, la défense et la diplomatie de la Chine vont connaître une transformation profonde. »
Lors de son XXème Congrès en octobre, le PCC s’est engagé à mettre en place des mesures d’incitations nouvelles pour encourager davantage les couples à procréer, dont certaines seront financières sous la forme d’aides pour l’éducation des enfants. Le programme économique quinquennal pour la période 2020-2025 prévoit de reporter l’âge du départ à la retraite à 65 ans pour les hommes et 60 ans pour les femmes.
Mais « l’impact de la politique des trois enfants introduite dans de nombreuses villes sera très limité, estime Yu Su, économiste en chef de l’Economist Intelligence Unit, la filiale conseil et prospectives du groupe The Economist. Ceci car ces politiques n’avaient pas pour objectif de maîtriser la problème clé qui est celui de la baisse de la natalité. Ces dernières années, le taux des naissances d’un premier enfant a chuté en raison du report des mariages. Cette tendance va se poursuivre et même peut-être empirer après le Covid-19 car le taux de chômage élevé chez les jeunes et la baisse attendue des revenus des ménages va encore retarder les mariages et les projets de procréer. »

Croissance au plus bas en près de 50 ans

Dans le même temps, la croissance de l’économie chinoise est tombée en 2022 à l’un de ses plus faibles niveaux en près de 50 ans. Les restrictions sanitaires et la crise du marché immobilier ont lourdement affecté l’activité sur les trois derniers mois de l’an dernier. Selon les statistiques publiées mardi par le BNS, en 2022, le produit intérieur brut (PIB) chinois n’a augmenté que de 3 %. Le pire chiffre depuis 1976, à l’exception de 2020 (2,24 %), marqué par la paralysie du pays au premier trimestre. Bien loin, surtout, de l’objectif annoncé en mars 2022, qui était « d’environ 5,5 % ». Après une croissance sur un an de 4,8 % au premier trimestre, de 0,4 % au deuxième, de 3,9 % au troisième, la Chine finit avec une hausse de l’activité – toujours sur un an – de 2,9 % au quatrième trimestre.
En 2022, la croissance chinoise a été au diapason de l’économie mondiale. Mais le retournement est spectaculaire car pour la première fois depuis des décennies, elle n’a pas joué son rôle de locomotive. Au contraire, d’autres pays émergents ont bien mieux tiré leur épingle du jeu. C’est même plutôt le reste du monde qui a tiré la Chine, avec des exportations en hausse de 10,5 %, alors que les importations n’ont augmenté que de 4,3 %. Résultat : le commerce extérieur affiche un excédent record de 5 863 milliards de yuans, soit plus de 800 milliards d’euros (contre 597 milliards d’euros en 2021).
En revanche, cloîtré chez lui en raison de la politique « zéro Covid », le consommateur chinois est resté frugal. La vente au détail de biens de consommation a même baissé de 0,2 % sur l’année. Si, globalement, l’investissement a progressé de 5 %, c’est essentiellement dû aux investissements (publics) dans les infrastructures (+ 9,4 %) et à ceux manufacturiers (+ 9,1 %). Comme prévu, l’immobilier s’est effondré (− 10 %), les ventes de surfaces commerciales ont même plongé de 24 %.
Autre conséquence logique de cette faible consommation : le chômage urbain est passé de 5,1 % en décembre 2021, à 5,5 % en décembre 2022 (pour les jeunes de 16 à 24 ans, il a progressé de 14,3 % à 16,7 %), selon des chiffres officiels qui masquent une situation réelle sans doute bien pire. De son côté, l’inflation est restée maîtrisée, avec une augmentation de 2 % des prix à la consommation.
La Chine devrait viser une croissance économique d’au moins 5 % en 2023 afin de contenir le chômage, estiment certains analystes. De plus, la levée des restrictions a engendré la mise à pied de centaines de milliers de Chinois engagés pour la prise des tests, les contrôles des confinements et autres mesures de contrôle de la population.
En 2022, le coût des dépenses liées à la stratégie « zéro Covid » a été phénoménal. La seule province du Guangdong (126 millions d’habitants, soit un peu moins du dixième de la population chinoise) évalue les siennes à 146,8 milliards de yuans en trois ans (plus de 19 milliards d’euros) : 30,3 milliards de yuans en 2020 (plus de 4 milliards d’euros), 45,4 milliards en 2021 (environ 6 milliards d’euros) et 71,1 milliards en 2022 (9,6 milliards d’euros). Cette hausse exponentielle de ces coûts en dit long sur la machine infernale qu’était devenue la politique « zéro Covid » pour les dépenses publiques et qui explique en grande partie l’abandon de celle-ci le 7 décembre dernier. D’autant que constituée principalement de tests et de mesures de police pour isoler des quartiers, voire des villes, ces dépenses ne sauraient être sérieusement qualifiées d’investissements. En excluant la croissance du PIB de 2,2 % en 2020, celle de 2022 est la plus basse enregistrée depuis 1976, dernière année de la Révolution culturelle.

Reprise anémique ?

La levée soudaine des mesures anti-Covid-19 a incité les analystes à relever leurs perspectives économiques et a fait grimper les marchés boursiers chinois. Mais les entreprises peinent à faire face à l’augmentation des cas, ce qui laisse présager une reprise difficile à court terme. « Les données sur l’activité en décembre ont largement surpris à la hausse, mais restent faibles, en particulier dans les domaines de la demande comme les dépenses de consommation, a déclaré Louise Loo, économiste en chef chez Oxford Economics, l’une des grandes agences de conseils pour les entreprises basée à Oxford. Les données disponibles confirment notre opinion selon laquelle la reprise de l’économie chinoise sera quelque peu anémique au début, les dépenses de consommation étant l’un des principaux freins au démarrage. »
The Economist estime, lui, qu’avec l’abandon de la politique « zéro Covid », « l’activité pourrait repartir fortement à la hausse, ainsi que la demande chinoise ». Mais avec des conséquences majeures sur les prix, les taux d’intérêt, les matières premières et la consommation en pétrole. « Il n’est pas certain que l’issue soit favorable, pour le pays comme pour le reste du monde », ajoute le magazine.
Selon une enquête menée par Reuters, la croissance devrait rebondir à 4,9 % en 2023, avec une accélération à partir du deuxième trimestre. Un important redressement de la Chine pourrait atténuer la récession mondiale attendue, mais toute reprise brutale du pays pourrait aussi entraîner une accélération de l’inflation dans le monde alors même que des signes de modération commencent à poindre.
L’investissement immobilier en Chine a chuté de 10 % sur un an en 2022, la première baisse depuis le début de la statistique en 1999, et les ventes de propriétés ont connu le plus fort recul depuis 1992, selon les données officielles, ce qui suggère que les mesures de soutien du gouvernement ont eu un impact minimal jusqu’à présent. Les autorités ont mis en place ces dernières semaines une série d’aides en faveur des accédants à la propriété et des promoteurs immobiliers, afin de soulager un secteur en crise.
Voici donc une image bien sombre d’une Chine qui était jusqu’à peu conquérante mais aujourd’hui confrontée à des défis considérables. Ceci alors que le régime communiste se trouve confronté à une défiance croissante de l’Occident. Sans oublier une certaine désillusion de certains de ses voisins en Asie qui ne voient peut-être plus ce pays comme un partenaire stratégique pour leur propre développement.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.