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Sri Lanka : le retour des jours sombres

Dans la capitale Colombo, des manifestants demande la démission du président sri-lankais Gotabaya Rajapaksa, le 4 avril 2022. (Source : CNN)
Dans la capitale Colombo, des manifestants demande la démission du président sri-lankais Gotabaya Rajapaksa, le 4 avril 2022. (Source : CNN)
Dernier représentant d’un clan ultra-dominateur et omniprésent dans toutes les élites sri-lankaises, le président Gotabaya Rajapksa s’accroche au pouvoir. Son frère Mahinda, ancien chef de l’État pendant la sanglante guerre civile, a dû céder son poste de chef du gouvernement à un vétéran de l’opposition. Ce qui n’a pas apaisé la colère d’une population qui subit depuis de longues semaines une économie de pénuries, qui s’effondre sous le poids de la dette, de l’incompétence et de la corruption.
*Entre le gouvernement et les forces armées soutenus par la majorité cinghalo-bouddhiste de la population, et de l’autre, une minorité séparatiste tamoule principalement hindouiste, rangée en partie derrière la bannière violente et terroriste du LTTE, les « Tigres tamouls », défaits militairement au printemps 2009. Dans une carrière antérieure, lors de cette sanglante guerre civile (plus de 100 000 morts et disparus), l’auteur travaillait régulièrement sur ce théâtre de crise. **Deux jours après, l’État islamique revendique le drame, tandis que les autorités y voient l’œuvre du National Thowheeth Jama’ath, groupe terroriste islamiste local.
C’était il y a trois ans à peine. Comme une éternité, tant d’eau saumâtre est depuis lors passée sous les ponts enjambant le Mahaweli, le plus long fleuve du pays. Au printemps 2019, la nation insulaire sud-asiatique célébrait une décennie de paix depuis le terme à la fois douloureux et controversé d’une guerre civile* de 25 ans (1983-2009). C’est alors que les 22 millions d’habitants de l’ancien Ceylan (Sri Lanka depuis 1972) subirent un « 11-septembre sri-lankais », exhumant l’effroi du terrorisme dans cette magnifique île-État de l’océan Indien. En ce dimanche de Pâques du 21 avril 2009, un commando terroriste composé de citoyens sri-lankais radicalisés** prenait pour cible trois lieux de culte (des églises de Colombo, Batticaloa et Negombo) et trois hôtels de standing. À grand renfort d’explosions, d’attentats-suicides et de violence aveugle, il semait l’horreur et la désolation – 260 victimes, dont une cinquantaine d’enfants, plus de 500 blessés – dans le sillage d’une folie meurtrière.
*Le Sri Lanka déplore depuis l’apparition du Covid-19 en 2020 un total de 16 551 morts, 663 689 cas (au 18 mai 2022). À ce jour, 67 % de la population serait vaccinée. **Précédant d’un, deux et trois rangs à peine la Birmanie, le Népal et le Cambodge. ***Lequel représentait en 2018 4,4 milliards de dollars et 5,6 % du PIB sri-lankais (3ème source de devises étrangères).
Après une dizaine d’années de répit sans conflit ni tragédie terroriste, le Sri Lanka replongeait sans préavis et contre son gré dans les tourments d’un environnement sécuritaire incertain, offert à nouveau au chaos. Un événement à maints égards douloureux et traumatisant qui, moins d’un an avant que la pandémie de Covid-19 n’atteigne à son tour l’île*, mettait déjà en grande difficulté la 17ème économie** de l’Asie-Pacifique, dont une partie substantielle des recettes venait du dynamique secteur touristique***.
*Il a notamment été reproché au gouvernement de l’époque de ne pas avoir tenu compte des avertissements extérieurs (services de sécurité indiens notamment) faisant état d’une menace terroriste imminente dans l’île.
En novembre 2019, un semestre après la vague terroriste printanière et ses meurtrissures diverses*, les électeurs sri-lankais étaient conviés pour la huitième fois de l’histoire politique nationale aux urnes pour désigner un successeur au président sortant Maithripala Sirisena. Le scrutin fut remporté par l’ancien lieutenant-colonel et ex-ministre de la Défense Gotabaya Rajapaksa, 70 ans alors. Le frère cadet de l’ancien président Mahinda Rajapaksa (au pouvoir entre 2005 et 2015) était à ce titre considéré par nombre de Sri-Lankais comme un héros national pour être parvenu à mettre fin au plus long conflit civil jamais observé en Asie. Il fut élu face à Ranasinghe Premadasa, lui-même fils et héritier politique d’un ancien président assassiné en 1993.

Aveuglement

*Avant d’être contraints face au courroux populaire de démissionner, le gouvernement comptait pas moins de six membres de la famille Rajapaksa : Gotabaya président, Mahinda Premier ministre, Chamal à l’Irrigation, Basil aux Finances, Namal (fils du Premier ministre) aux Sports, Yoshita, directeur de cabinet du Premier ministre. **Selon ce quotidien, lors du 2ème quinquennat au pouvoir de Mahinda Rajapaksa (2010-2015), pas moins de 40 membres de sa famille avaient des fonctions politiques, gouvernementales, parlementaires, économiques ou autres. ***Ses autres frères, dont son aîné Mahinda, sous la protection de l’armée sur un site militaire pour échapper à l’ire de la rue. ****AFP, 17 mai. *****Reuters, 20 mai.
Au printemps 2022, moins de trois ans plus tard donc, c’est fort peu dire que la très influente, omniprésente et omnipotente dynastie politique Rajapaksa* – un record de népotisme dans les pourtant très riches annales sud-asiatiques selon l’Indian Express du 8 avril** – n’est plus en odeur de sainteté du côté de Colombo, de Kandy ou Galle. Si à ce jour, le président Gotabaya demeure encore à son poste – le dernier du clan à quitter le navire*** -, l’actualité de son départ se pose moins au conditionnel qu’au futur proch. La nomination d’un authentique vétéran de l’opposition au poste de Premier ministre, Ranil Wickremesinghe, 73 ans, pour la 6ème fois de sa carrière – n’a sans surprise guère apaisé la population sri-lankaise. Laquelle continue de réclamer la démission pure et simple du chef de l’État. La première intervention du nouveau chef de gouvernement ne prête guère à l’optimisme : « Les prochains mois seront les plus difficiles de notre existence… »**** Les multiples tourments d’une population qui assiste à l’effondrement de l’économie nationale ne seront pas résolus par les bonnes intentions affichées au dernier G7, « prêt à soutenir les efforts du Club de Paris, conformément à ses principes, pour répondre à la nécessité d’un traitement de la dette du Sri Lanka »*****.
*Même si l’intéressé et son gouvernement ont finalement pu échapper le 17 mai à une motion de censure au Parlement en parvenant à fédérer des soutiens éparpillés dans l’hémicycle. **Le 18 mai, la Banque mondiale a débloqué une première enveloppe d’urgence de 160 millions de dollars afin que Colombo puisse financer ces prochains jours les importations essentielles manquant cruellement à la population. ***+ 29,8 % en avril, selon Reuters, le 19 mai. ****Pour ceux qui échappé à la ruine malgré la crise économique due à la pandémie avec – 3,6 % du PIB en moins en 2020, au défaut de paiement en cours, au piège de la dette – notamment chinoise – et à la terrible dépréciation de la roupie sri-lankaise (- 40 % par rapport au dollar ces derniers mois). *****Même du temps de la guerre civile (1983-2009), le pays n’a jamais été confronté à une situation socio-économique si dégradée depuis l’indépendance en 1948.
Sans rien retirer aux mérites du nouveau Premier ministre sri-lankais, sa nomination par le très affaibli Gotabaya Rajapaksa* a été mal reçue par une majorité de ses administrés – quand bien même deux grandes formations de l’opposition l’ont assuré de leur soutien en ces temps de crise. Les Sri-Lankais ont surtout vu dans cette nomination désespérée une énième expression du mépris présidentiel, si décalée des contingences multiples affligeant leur quotidien. Alors que le pays voyait se tarir mardi 17 mai ses ultimes réserves de pétrole, que la population subira ces prochains jours de longues coupures d’électricité qui viendront s’additionner à une pénurie de vivres** et de médicaments depuis des semaines sinon plusieurs mois, et que l’inflation galopante*** rabote leurs dernières économies****, le fait de s’accrocher contre vents et marées au pouvoir – au prétexte éminemment démagogique de devoir unifier la nation en ces temps difficiles***** – relève davantage de l’erreur que de la raison, de l’aveuglement plus que du besoin.
Pourquoi le huitième chef de l’État prolonge-t-il autant que possible son espérance de vie politique à Colombo ? Poser la question, c’est y répondre. Une fois bouté sans ménagement hors du pouvoir, il recevra plus le bénéfice de l’immunité présidentielle, alors que de possibles procédures pénales, au Sri Lanka mais également – et surtout – à l’étranger, pourraient voir le jour pour des motifs les plus variés : des conditions des dernières violentes années du conflit civil à la fin des années 2000, aux possibles malversations, prises illégales d’intérêt, détournements de fonds publics et autre corruption. Sans compter la possibilité de devoir faire une croix définitive sur un patrimoine familial (foncier, commercial, bancaire et autres) que d’aucuns estiment aussi étendu que constitué dans l’ombre. Gotabaya Rajapaksa croit-il vraiment en une bien improbable rédemption par la réconciliation et l’unité nationale en ces temps de réelle détresse humaine, économique ?
Si oui, ce serait à nouveau bien mal jauger ses concitoyens déjà si éprouvés et la gravité de leurs malheurs, tourments et colère du moment. Le crépuscule de cette dynastie politique est bel et bien engagé. Il reste à son ultime représentant à la tête de l’État de privilégier l’option d’un départ dans la dignité, idéalement à court terme, avec pour une fois à l’esprit l’intérêt de la nation.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est notamment l'auteur du livre ''L'inquiétante République islamique du Pakistan'', (L'Harmattan, Paris, décembre 2021). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.