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Disparition

Hommage à Jacques Pimpaneau, éminent sinologue, mort à 87 ans

Le sinologue français Jacques Pimpaneau. (Source : Causeur)
Le sinologue français Jacques Pimpaneau. (Source : Causeur)
Grand spécialiste de la langue et de la civilisation chinoises, Jacques Pimpaneau est mort ce mercredi 3 novembre. Jamais fasciné par le régime maoïste, ami de Simon Leys et de René Viénet, il se définissait loin de la sinologie académique. Marionnettiste, ancien secrétaire de Dubuffet, amateur d’art et des œuvres de Bataille ou de Klossowski, Jacques Pimpaneau était surtout un grand collectionneur, un conteur amoureux de la Chine traditionnelle et un passeur exceptionnel. Pierre-Antoine Donnet, ancien correspondant à Pékin et ex-rédacteur en chef central de l’Agence France-Presse, lui rend hommage.
Jacques Pimpaneau est né en 1934 à Paris. Tout sa vie, il a gardé des liens très étroits avec nombre de ses élèves. Je l’ai eu comme professeur lorsque j’étais étudiant à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Je me souviens de lui comme d’un homme généreux, bienveillant et proche de ses étudiants avec qui il passait des heures à transmettre son savoir et son érudition.

De Georges Bataille à la Chine de Mao

Amoureux des artistes, des chats et de Lewis Carroll, Jacques Pimpaneau racontait ses vies comme une série de « coups de bol », dans une interview au journal Le Monde en 2004. Comment il découvre, adolescent, « fils unique, bon élève par ennui », Apollinaire et l’esprit nouveau, puis Londres et l’art moderne – « alors que pour mon père, médecin, Picasso, c’était l’horreur ! » Comment la Chine s’impose à lui : « La Chine, aussi bien l’ancienne que la moderne, car les deux étaient vivantes et intéressantes à cette époque. » Son rêve, dans les années 1950 : exposer de jeunes artistes français à Pékin et leurs homologues chinois en France.
Il commence donc ses études aux Langues’O. Pour s’émanciper, il vend du linoléum au BHV, avant d’être petite plume chez Gallimard. Il collabore à l’Encyclopédie de la Pléiade, sous l’œil aimable de Raymond Queneau, Robert Antelme et Louis-René des Forêts. Et il gagne l’affection de Georges Bataille en réunissant, en 1956, des études de Malraux, Lacan et Miro sur son œuvre pour une éphémère revue étudiante, La Ciguë.
De cette amitié avec l’auteur de L’Érotisme, il garde une forte influence intellectuelle, qui transparaît dans ses travaux : « Je dois beaucoup au concept de « part maudite » de Bataille, cette idée que chaque civilisation produit plus que ce qu’elle consomme pour survivre et qu’elle se caractérise par ce qu’elle fait de ce surplus d’énergie. » Par Bataille, il rencontre aussi Michel Leiris, qui l’emmènera à Cuba en 1967, sur l’invitation d’Alejo Carpentier : un épisode politique grotesque, qui ne fera qu’alimenter le scepticisme de Pimpaneau, déjà alerté par son séjour en Chine.
La Chine, justement : Pimpaneau s’y retrouve boursier pour deux ans à l’université de Pékin, de 1958 à 1960. C’est l’époque du Grand Bond en avant, tragédie responsable d’au moins 40 millions de morts de faim. Le temps donc de se délester une fois pour toutes de ses illusions : « J’ai eu une chance inouïe d’aller si tôt en Chine, dans ce régime communiste pur et dur. Si je ne l’avais pas déjà été, ça m’aurait de toute façon rendu anarchiste », résume-t-il.

De Dubuffet à la littérature érotique chinoise

Rentré en Occident, il séjourne d’abord à Oxford où il étudie auprès de David Hawkes, traducteur du Rêve dans le pavillon rouge, le grand roman classique de la littérature chinoise. En Angleterre, Jacques épouse Angharad, jeune biologiste galloise, la mère de ses deux enfants, Sara et Tristan.
Outre son esprit critique et sa bibliothèque au noir, l’apprenti sinologue de 26 ans reviendra à Paris armé de cette seule certitude : « les différences culturelles sont beaucoup moins importantes que les différences de classes sociales. » Et restera à jamais séduit par le « côté agnostique de la civilisation chinoise » : « Si vous y croyez, cela existe. Si vous n’y croyez pas, cela n’existe pas. »
Généreux collectionneur, Jacques Pimpaneau est propulsé secrétaire de Dubuffet. « Il était tyrannique, mais j’étais fasciné par sa collection d’art brut, dit-il de cette époque où il travaillait au catalogue raisonné de son œuvre. Et dire que la France n’a pas voulu de cette collection, qui est partie à Lausanne ! » Ce « mépris pour l’art populaire » et pour l’art brut, Pimpaneau ne le comprend pas.
Parmi ces précieux produits de contrebande se trouve l’édition originale d’un chef-d’œuvre érotique de l’époque des Qing, La Chair comme tapis de prière, qu’il traduira anonymement avec son ami Pierre Klossowski. Car il ne veut pas compromettre sa candidature à l’Inalco. En 1963, il y obtient la chaire de langue et littérature chinoises, qu’il occupera jusqu’en 1999. Mais ses élèves ne sont pas dupes et font circuler activement sa traduction parue chez Pauvert. C’est ainsi que la littérature érotique chinoise fera davantage pour inciter les jeunes Français à apprendre le mandarin que la reconnaissance du régime maoïste par le Général de Gaulle en 1964.

De Simon Leys aux marionnettistes honkongais

Jacques Pimpaneau a par ailleurs été au centre de rencontres entre certains sinologues et des théoriciens radicaux situationnistes. De 1968 à 1971, il est détaché comme enseignant à la Chinese University of Hong Kong (CUHK), où il devient ami avec le Belge Pierre Ryckmans. Sous le pseudonyme de Simon Leys, il s’apprête à publier Les habits neufs du Président Mao, qui dénonce la stratégie de pouvoir maoïste derrière la Révolution culturelle, objet de fascination dans une partie de l’intelligentsia française.
C’est dans son appartement de Tung San Toi, dans les Mid-Levels de Hong Kong, que Jacques Pimpaneau présente Pierre Ryckmans à René Viénet. Ce dernier édite sur-le-champ l’ouvrage du sinologue belge sur La Vie et l’œuvre de Su Renshan, rebelle, peintre et fou dans une maquette chinoise. Angharad Pimpaneau traduira en anglais dans le même temps ce livre aujourd’hui très recherché dans ses deux éditions originales française et anglaise. Plus tard, en 1976, Pimpaneau participera au documentaire réalisé par le même René Viénet, Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires ! Le film représentera la France à Cannes, dans la sélection de la Quinzaine des réalisateurs.
Passionné par les marionnettes cantonaises et les différents opéras chinois, Jacques fait la rencontre en 1968 de Kwok On. Ce riche collectionneur, amateur et fabricant pour son plaisir d’instruments de musique traditionnelle, a accumulé une collection fabuleuse sur les arts du spectacle en Chine. Des livres rares, des marionnettes, des vêtements d’opéra, des disques et autres trésors. Une fois par semaine, Kwok réunit de vieux artistes sans le sou pour un bon dîner dans un « godown » , un entrepôt sur les quais près du Western Market.
Ces artistes, qui officient dans les quartiers décatis de Hong Kong, vont former Jacques Pimpaneau à l’art du marionnettiste. « Voir les choses de l’intérieur me semblait être une bonne idée, explique-t-il. Dans les temples, il fallait sortir du rideau à la fin du spectacle pour faire s’incliner les marionnettes devant les dieux. Et quand les spectateurs voyaient cet Européen se dévoiler tout à coup, c’était l’éclat de rire garanti. »
*prêtée amicalement par les positivistes brésiliens et l’ambassadeur Sa Carneiro.
C’est donc au jeune Français que le collectionneur hongkongais va confier ses biens, pour les faire connaître en Europe. En 1972, Pimpaneau crée ainsi le Musée Kwok On des Arts et traditions populaires d’Asie. Cependant, il ne trouvera jamais de lieu d’accueil pérenne en France. L’Université Paris 7, un temps intéressée, logera une partie de la collection dans la maison natale de Clotilde de Vaux, l’égérie d’Auguste Comte, rue Payenne à Paris*, avant d’abandonner. La ville de Paris prêtera un temps des locaux rue des Francs Bourgeois.
Finalement, découragé par l’inertie administrative française, Jacques Pimpaneau fera cadeau du Musée Kwok On – qu’il a singulièrement enrichi au fil des ans – à la Fondation Oriente à Lisbonne, où elle possède un Musée d’art oriental. Elle y accueille ses dix mille objets.
Du musée Kwok On, il tire aussi les éditions éponymes. Il y édite ses propres livres, dont Promenade au jardin des poiriers. L’Opéra chinois classique (1983) et Mémoires de la cour céleste (1995). Mais aussi des ouvrages d’auteurs chinois comme Sauve qui veut du peintre Feng Zikai (2003).

« La culture, c’est le partage des histoires »

Depuis 1970, Jacques Pimpaneau a publié des dizaines d’ouvrages historiques, bibliographies et traductions de romans. Il présente sa littérature chinoise, une promenade « à travers ce qu’il connaît ou aime le mieux, mêlant exégèse et résumés d’œuvres qui lui paraissent représentatives ». L’accent est mis sur le théâtre et la poésie classiques et sur la littérature érotique. Ses livres paraissent d’abord dans la Bibliothèque asiatique de René Viénet – jusqu’au départ de ce dernier en Asie en 1978 -, puis chez d’autres éditeurs et surtout chez Philippe Picquier. Celui-cir publie une quinzaine de ses ouvrages dont Chine : Histoire de la littérature (1989) et Anthologie de la littérature chinoise classique (2004). Le livre fait la part belle au théâtre et aux essais, moins traduits et moins connus en France que les romans ou la poésie. Il rend aussi hommage aux premières traductions françaises de ces textes et aux multitudes d’histoires dont la culture chinoise se nourrit.
« Je l’ai rencontré un jour d’automne 1988 au musée Kwok On, raconte Philippe Picquier. Cette rencontre a été magique. Immédiatement, nous nous sommes retrouvés sur la même longueur d’onde. Je ne savais rien de la Chine. Peu à peu, il m’a tout expliqué. C’était quelqu’un qui savait expliquer avec bienveillance, avec des mots simples. Mes rencontres avec lui représentaient une aventure énorme. Nous échangions sur la littérature et c’est comme ça que nous sommes devenus amis. »
Jusqu’à la fin de sa vie, Pimpaneau court le monde, quand il n’est pas à Paris, à traduire ou à écrire sur la littérature et la culture chinoises. Sa dernière grande publication : Chine : mythes et dieux de la religion populaire paru chez Picquier en janvier dernier. Il y explore les grandes figures de la mythologie chinoise, de Zhong Kui le pourfendeur de démons à ces multiples divinités locales, déesse des Latrines ou dieu du Sol, auxquelles on rend un culte dans la vie quotidienne. « Je crois que la culture, c’est le partage des histoires, c’est là le bien commun capable de souder différentes classes sociales », répète Pimpaneau.
Est-ce pour cela qu’il aime la littérature ? Il sourit et évoque l’an 1944, Pétain, puis de Gaulle, acclamés par la même foule, à quelques mois d’intervalle. Son dégoût d’enfant de 10 ans : « Ça m’a donné le sentiment de l’Histoire. J’ai compris que les gens pouvaient virer comme rien. Dans la vie, il faut pouvoir mettre ses outils de travail dans une valise et foutre le camp. Alors il suffit d’avoir une valise de bouquins et puis, hop, on se barre. »
En 2019, Jacques Pimpaneau a fait don de sa bibliothèque personnelle au fonds chinois de la bibliothèque municipale de Lyon. Il est décédé le 3 novembre à Paris, terrassé par un cancer.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.