Economie
Analyse

L’Inde renonce au libre-échange en Asie-Pacifique

Le Premier ministre indien Narendra Modi lors du Sommet de l'Asie orientale en marge du 35ème sommet de l'ASEAN à Nonthaburi, en Thaïlande, le 4 novembre 2019. (Source : Indian Express)
Le Premier ministre indien Narendra Modi lors du Sommet de l'Asie orientale en marge du 35ème sommet de l'ASEAN à Nonthaburi, en Thaïlande, le 4 novembre 2019. (Source : Indian Express)
C’est officiel depuis le 4 novembre dernier. L’Inde a renoncé à faire partie du Partenariat économique régional global (RCEP en anglais), cet accord de libre-échange négocié d’emblée sans les États-Unis et qui compte la Chine parmi ses membres. En négociation depuis 6 ans, le RCEP réunira les principales économies d’Asie-Pacifique. Le retrait de New Delhi affaiblit la portée et l’intérêt du futur accord. Il est un aveu de faiblesse, marquant la fragilité d’une économie indienne qui tourne au ralenti et se trouve mal armée pour affronter de plein fouet la concurrence asiatique.
C’est lors du troisième sommet du RCEP (Regional comprehensive economic partnership) à Bangkok que Narendra Modi a confirmé officiellement le retrait de l’Inde des négociations. Ce projet d’accord rassemblait l’Inde et quinze autres pays d’Asie-Pacifique – 10 pays de l’ASEAN avec la Chine, la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande -, soit la moitié de la population et le tiers de la richesse mondiales. La Thaïlande, hôte du sommet, a annoncé que la négociation se poursuivrait sans l’Inde pour parvenir à un accord en 2020.
Narendra Modi a fait appel aux mânes du Mahatma Gandhi pour justifier sa décision, avec cette citation du père la nation indienne : « Rappelez-vous le sort de l’homme le plus pauvre et le plus faible que vous avez rencontré, et demandez-vous si votre projet peut avoir une quelconque utilité pour lui. » Au-delà du sort des pauvres, la conjonction d’opposants réunissant les milieux d’affaires, les organisations agricoles, l’ensemble des partis politiques d’opposition et plusieurs responsables du BJP au pouvoir, ont eu raison des ambitions du gouvernement dans cette négociation.

Le retrait de l’Inde modifie en profondeur la portée du RCEP

Pour comprendre l’importance de la décision prise par New Delhi, il faut se rappeler ce qu’est le RCEP. La négociation réunit 16 pays dont la plupart ont déjà des accords de libre-échange entre eux : les 10 pays de l’ASEAN au sein de la Communauté Economique de l’ASEAN, l’ASEAN elle-même avec chacun des 6 autres membres du RCEP, la Chine avec la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le Japon avec l’Australie… Une bonne partie de la négociation du RCEP consiste donc à harmoniser – si possible par le haut – les multiples accords existants pour mettre fin à ce qu’on a appelé le « bol de nouilles » des accords de libre-échange en Asie-Pacifique, et d’offrir aux acteurs économiques un accord global plus lisible et plus ambitieux.
L’autre partie de la négociation visait à introduire le libre-échange entre certains pays. Pour l’Inde il s’agissait notamment du libre-échange avec la Chine, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Un autre enjeu significatif est celui du libre-échange Japon-Chine dans un contexte où les négociations menées en direct entre Tokyo, Pékin et Séoul ne progressent pas. Le retrait de l’Inde pèse donc lourd : il prive la Chine d’un accès privilégié à un marché d’1,3 milliards d’habitants et remet en cause l’équilibre politique de la négociation.

Les motivations du gouvernement indien

L’enjeu principal pour l’Inde est celui des relations avec la Chine, qui est son premier partenaire commercial dans le monde. Le commerce bilatéral indo-chinois se traduit déjà par un déficit énorme pour le pays de Modi, qui n’a cessé de se développer depuis le début du siècle, avec un déficit atteignant 54 milliards de dollars pour l’année fiscale 2018 (avril 2018 à mars 2019) et un taux de couverture des échanges limité à 23 %.
Évolution des échanges entre l'Inde et la Chine de 2001 à 2016. (Source : PHD Research Bureau, New Delhi)
Évolution des échanges entre l'Inde et la Chine de 2001 à 2016. (Source : PHD Research Bureau, New Delhi)
Un accès préférentiel donné aux exportations de la Chine, qui incluent l’électronique, les biens d’équipement et une large gamme de biens de consommation, aurait comporté le risque d’un afflux supplémentaire de produits chinois au détriment de l’industrie et de l’agriculture indienne. La base industrielle de l’Inde est par ailleurs insuffisante aujourd’hui pour espérer un rééquilibrage par un meilleur accès au marché chinois.
Les déficits commerciaux du pays ne se limitent pas à la Chine. Ils touchent treize des quinze partenaires potentiels de l’Inde au sein du RCEP, avec un déficit global de 105 milliards de dollars pour l’année fiscale 2018. Dans le domaine agricole, l’enjeu concerne aussi des États comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui sont de grands exportateurs mondiaux de produits agricoles, avec notamment des risques pour la filière laitière indienne.
L’Inde voulait imposer une protection en cas de hausse soudaine des importations. Autrement dit, une suspension automatique des importations d’un produit dès le franchissement d’un seuil de hausse. Ce type de sauvegarde va bien au-delà des pratiques habituelles en matière d’accord de libre-échange. Il n’a pas été accepté par les partenaires de l’Inde. Elle avait aussi des difficultés à faire prévaloir ses intérêts offensifs dans la négociation. Les leaders indiens des services informatiques ou de la santé réclamaient une libéralisation accrue des échanges de services et une plus grande mobilité de leurs cadres en Asie, se heurtant aux politiques migratoires restrictives que la plupart des pays de la région veulent maintenir.
Le contexte économique du moment ne favorise pas l’audace : une croissance en berne qui dépassera à peine 6 % en 2019 d’après les estimations du FMI, et un sous-emploi en forte hausse. Par ailleurs, les think tanks indiens étaient pour la plupart critiques à l’égard de cette négociation. Le Niti Aayog, organe de réflexion du gouvernement indien, a publié en 2017 un rapport sur les accords de libre-échange signés par l’Inde, concluant que la plupart avaient eu un résultat négatif pour l’économie indienne.

Les divergences d’intérêt des autres participants au RCEP

Les difficultés de l’Inde retardaient les négociations du RCEP depuis plusieurs années. Au point que certains pays avaient déjà proposé de poursuivre la négociation sans elle. La Chine a fait flotter l’idée en mai dernier qu’un accord ASEAN + 3 (avec la Chine, la Corée du Sud et le Japon) serait plus facile à conclure, idée soutenue en juin par le Premier ministre malaisien Mohamad Mahatir.
Conclure les négociations rapidement est toujours l’objectif central de la Chine au moment où elle est empêtrée dans une guerre commerciale et technologique avec les États-Unis. Le retrait de l’Inde offre au moins la perspective d’un accord en 2020.
A l’inverse, ce retrait embarrasse le Japon et l’Australie, qui voyaient l’Inde comme un élément d’équilibre politique important pour éviter un face à face avec la Chine. Tokyo a tout de suite fait savoir qu’il tenterait de convaincre New Delhi de revenir sur sa décision. Le Premier ministre australien indiquait à Narendra Modi en marge du sommet de Bangkok que la porte resterait « grande ouverte » pour un retour de l’Inde dans l’accord.

Quelles perspectives pour l’Inde ?

La sortie du RCEP est à la fois un aveu de faiblesse et une question majeure pour la politique économique et industrielle du pays. Si le libre-échange, avec les délais de transition et les garde-fous que contient ce type d’accord, ne permet pas à l’économie indienne d’en bénéficier alors que le reste de l’Asie en a fait une des clés de son développement, quelle politique alternative peut-elle être mise en place ?
L’Inde de Nehru avait fait le choix d’une politique d’autosuffisance dont les résultats ont été catastrophiques pour la croissance indienne. La politique de « désétatisation » et d’ouverture extérieure pratiquée à partir de 1990 avait au contraire produit des résultats remarquables, avec cependant une limite : la faiblesse persistante de la base industrielle indienne. Narendra Modi veut, lui, renforcer cette base industrielle avec son programme « Make in India ». Il ne peut pas le faire sans une croissance importante des investissements étrangers – chinois notamment – dans son pays, car la capacité d’action des champions nationaux est insuffisante.
A défaut d’un accord multilatéral, l’Inde devra tôt ou tard rechercher des solutions bilatérales. La porte reste ouverte avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui ont une négociation bilatérale en cours avec l’Inde parallèlement au RCEP. Elle l’est aussi avec l’ASEAN, puisqu’un accord de principe existe pour améliorer l’accord de libre-échange signé il y a 10 ans. Elle reste à ouvrir avec la Chine, car l’Inde pourra difficilement réussir son intégration régionale sans une relation économique constructive avec l’Empire du milieu.
Par Hubert Testard
A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.