Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

L'électronique en Asie face au retournement du "cycle du silicium"

Singapour comme dans le reste de l'Asie orientale, l'industrie des semi-conducteurs n'est pas seulement touchée par la double guerre commerciale et technologique entre Pékin et washington mais aussi par le retournement du "cycle du silicium". (Source : Asia Nikkei)
Singapour comme dans le reste de l'Asie orientale, l'industrie des semi-conducteurs n'est pas seulement touchée par la double guerre commerciale et technologique entre Pékin et washington mais aussi par le retournement du "cycle du silicium". (Source : Asia Nikkei)
En 2019, les économies asiatiques ne subissent pas seulement les effets collatéraux de la guerre commerciale sino-américaine. Elles sont également affectées par le retournement du « cycle du silicium », dont les conséquences sont toutes aussi importantes pour la conjoncture du « circuit intégré asiatique ».

Le circuit intégré asiatique

Depuis un demi-siècle, électronique rime avec production asiatique. Du fait de ses caractéristiques – modularité des processus de production et légèreté des produits –, cette industrie a été à l’avant-garde de la mondialisation. L’exemple d’IBM qui avait implanté un réseau de production modulaire en Europe dès les années 1950, a inspiré les sociétés américaines. Confrontées à l’offensive japonaise, elles ont sous-traité les opérations d’assemblage de radios et de téléviseurs à des entreprises asiatiques, puis ont créé des « filiales ateliers » où une main-d’œuvre bon marché assemblait des semi-conducteurs qui étaient exportés vers les États-Unis. Paradoxalement, la faisabilité de ces « usines tournevis » doit beaucoup aux dispositions de l’Offshore Provision Assembly Act adopté pour encourager l’investissement dans les maquiladoras – les zones franches apparues à la frontière mexicaine.
*Le Tariff Schedule United States 806.30 et le TSUS 807.00.
En effet, la loi américaine autorise* autorise à calculer les droits de douane non pas sur la valeur des produits importés lorsqu’ils sont fabriqués à partir de composants américains, mais sur leur valeur ajoutée. Cette disposition réduit considérablement le droit de douane car la valeur ajoutée de l’assemblage peut représenter 10 % de la valeur du produit. Cependant, les firmes américaines de l’électronique souvent originaires de Californie, n’ont pas implanté leurs filiales d’assemblage à la frontière mexicaine, mais à Taïwan et Singapour puis en Malaisie. En effet, alors que le revenu moyen (parité de pouvoir d’achat) du Mexique était plus faible du fait de la surévaluation du peso, les salaires étaient plus élevés dans les maquiladoras qu’en Asie du Sud-Est.
Dans les années 1970, les grandes entreprises américaines de l’électronique ont créé des « filiales ateliers » en Asie du Sud-Est pour résister à la concurrence japonaise. Après la réévaluation du yen en 1985, les entreprises japonaises qui avaient investi dans la région pour fabriquer des téléviseurs et des radios destinés aux marchés locaux, ont redéployé l’activité de leurs filiales à l’exportation. Quelques années plus tard, lorsque le Taiwan dollar et le won se sont à leur tour appréciés, les entreprises taïwanaises et sud-coréennes ont investi en Asie du Sud-Est. Ces vagues successives de délocalisation ont renforcé la spécialisation de l’Asie émergente qui, Chine comprise, assure 60 % des exportations mondiales de la filière électronique et les trois quarts des semi-conducteurs vendus dans le monde.
Au niveau mondial, la valeur ajoutée de l’industrie électronique représente 1,6 % du PIB. Ce pourcentage atteint 16 % à Taiwan, 8 % en Corée, 7 % en Malaisie et à Singapour, et 3,8 % en Chine. Ces produits représentent plus de la moitié des exportations des Philippines, et 40 % en Malaisie, à Singapour, à Taiwan et au Vietnam. Vue de Sirius, l’Asie-Pacifique apparait comme un véritable circuit intégré. Les entreprises ont réparti les étapes de fabrication des produits en fonction des dotations de chaque pays : dans la Silicon Valley, au Japon et en Corée, la conception ; aux États-Unis, au Japon, en Corée, à Taïwan, Singapour et en Chine, les « fabs », ces usines qui produisent les lingots de silicium et exigent des investissements aussi lourds que la sidérurgie. La découpe des lingots en tranches puis en puces, les opérations de test, l’insertion dans des circuits et l’assemblage en produits finis sont des activités de main-d’œuvre qui se sont d’abord situées en Malaisie, aux Philippines et en Thaïlande, avant d’émigrer en Chine et au Vietnam.

Les cycles

Au fil des ans, les puces ont envahi l’industrie. Des téléviseurs aux smartphones, tous les produits en contiennent. Ces composants représentent un élément parfois important de la valeur des produits. Dès lors, l’évolution de la conjoncture de l’électronique suit les cycles de l’industrie des semi-conducteurs.
L’apparition de mémoires à capacité plus élevée, de micro-processeurs plus performants frappe d’obsolescence les produits équipés de puces de la génération précédente. De nouvelles applications apparaissent qui dynamisent la demande de produits plus sophistiqués ; le prix des puces s’élève et cette hausse justifie la construction de nouvelles capacités jusqu’au retournement des ventes. Au cours des trente dernières années, la fréquence des cycles s’est accélérée, et leurs fluctuations influencent la conjoncture économique. Inversement, les fluctuations de l’économie ont un impact sur l’industrie électronique.

C’est ce qu’illustre le graphique ci-dessous qui retracent les variations du PIB de l’Asie émergente (hors Chine) et des ventes de semi-conducteurs au cours des trente dernières années. La chute des ventes qui avait débuté en 1995 a été l’un des facteurs aggravants de la crise qui a éclaté en 1997. À partir de 1999, la forte demande d’ordinateurs a suscité la reprise des ventes de semi-conducteurs qui a boosté plusieurs économies asiatiques jusqu’à l’éclatement de la bulle Internet en 2000. Depuis, il y a eu trois retournements de cycle dont celui de 2007-2008 provoqué par la crise financière mondiale.

Evolution des ventes de semi-conducteurs et croissance du PIB de l’Asie émergente hors Chine. (Source : World semiconductor trade statistics)
Evolution des ventes de semi-conducteurs et croissance du PIB de l’Asie émergente hors Chine. (Source : World semiconductor trade statistics)
Commencé en 2016, le nouveau cycle a été tiré par l’explosion des ventes de smartphones qui se sont stabilisées autour d’1,5 milliard d’unités depuis 2015 et par les investissements massifs dans les équipements de stockage de données, les « clouds ». Ce mouvement s’est aujourd’hui essoufflé. Au troisième trimestre 2018, les ventes de semi-conducteurs n’ont pas été à la hauteur des attentes de la moitié des fabricants. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a détérioré la conjoncture et la baisse des ventes s’est amplifiée, chutant de – 10 % à – 16 % au troisième trimestre 2019. La plupart des observateurs attendait une remontée des ventes dès 2020 grâce à l’Internet des objets connectés, mais l’offensive américaine contre Huawei a fait prendre du retard au redéploiement de la 5G. La reprise des ventes pourrait attendre 2021.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).