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Analyse

De Jakarta à Bangkok, les grandes villes asiatiques bientôt sous les eaux ?

Bangkok pourrait s'enfoncer d'1,8 mètres dans le sol d'ici à 2025. (Source : Slate)
Bangkok pourrait s'enfoncer d'1,8 mètres dans le sol d'ici à 2025. (Source : Slate)
La majorité des grandes métropoles asiatiques sont en haut d’un classement bien inquiétant. Elles font partie des villes qui se noient le plus vite au monde. Situées dans des deltas ou sur les côtes et construites sur des terrains meubles, leurs sols s’affaissent au rythme d’une urbanisation et d’une industrialisation galopantes.
Conséquence de ce phénomène qu’on appelle la subsidence, les inondations d’envergure se multiplient depuis plusieurs années, notamment pendant les moussons. En 2011, le fleuve Chao Phraya, qui traverse Bangkok, a ainsi débordé, inondant 40 % de la ville. Des quartiers entiers ont été paralysés pendant plusieurs jours, ce qui a occasionné une perte économique de 47,21 millions d’euros. Moins visible, mais pas moins inquiétant, les routes s’affaissent provoquant des rues aux zones effondrées, des trottoirs décalés mais aussi des fissures, parfois de plusieurs kilomètres de long, qui menacent les lignes d’électricité et les voies ferrées. Les bâtiments s’inclinent et leurs fondations sont fragilisées, entraînant des risques d’effondrement.
Aujourd’hui, les gouvernements locaux prennent conscience du phénomène et multiplient les mesures pour le limiter ce phénomène. Si Pékin a pu se présenter comme un modèle du genre, parvenant à enrayer la subsidence, des villes comme Jakarta ou Hô-Chi-Minh-Ville continuent de s’enfoncer à une vitesse phénoménale.

Des villes qui s’enfoncent depuis des décennies

Jakarta s’enfonce de 10 cm par an. Jakarta possède le malheureux titre de la ville qui se noie le plus vite au monde. Chaque année, la capitale indonésienne de 10 millions d’habitants s’enfonce de 7,5 à 10 cm selon une étude publiée par le centre de recherche néerlandais Deltares, contacté par Asialyst. Aujourd’hui, environ 40 % de la ville se trouve ainsi en dessous du niveau de la mer. « Jakarta n’a qu’une dizaine années devant elle pour enrayer le phénomène. Sinon, le nord de l’agglomération, ses ports et ses bases nautiques, ses marchés aux poissons mais aussi ses gigantesques centres commerciaux seront submergés par les eaux », expliquent les auteurs de l’étude. Selon les projections de Deltares, la capitale thaïlandaise pourrait encore s’enfoncer d’1,8 mètres dans le sol d’ici à 2025. Aux Philippines, Manille fait un constat similaire : chaque année elle plonge de 4,5 cm et pourrait atteindre une subsidence de 40 cm d’ici à 2025.
Toujours en Asie du Sud-Est, Hô-Chi-Minh-Ville s’enfonce de près de 8 cm par an. Dès 2009, le ministère vietnamien des Ressources naturelles et de l’Environnement sonnait l’alerte : 6 % du territoire de la capitale risquait de sombrer sous les eaux. À quelques kilomètres, Bangkok, la Venise de l’Asie, n’est construite qu’à 1,5 mètre au-dessus de la mer. Alors qu’il y a quelques années, elle s’enterrait d’environ 10 cm par an, la municipalité a réussi à ralentir le phénomène pour restreindre la subsidence à un à deux cm aujourd’hui.
Des villes vulnérables à la montée des eaux. D’après une étude menée par des scientifiques chinois en 2016, Pékin s’enfonce toujours de 4 cm par an dans certains disctricts, notamment ceux de Chaoyang, Changping, Shunyi et Tongzhou, au centre de l’agglomération. Les grandes villes du delta de la rivière des Perles, Hong Kong, Macao et Canton ne sont pas non plus épargnées. Selon Alexandra Tracy, Kate Trumbull et Christine Loh, auteures d’un article sur l’impact du changement climatique dans cette région, le sud du delta se situe déjà entre 0,3 et 0,4 mètre au-dessous du niveau moyen de la mer.
En revanche, Tokyo et Shanghai tirent leur épingle du jeu. La capitale japonaise, qui s’est enfoncée de 4,25 mètres entre 1900 et 2013, ne s’enlise plus aujourd’hui, affirme l’étude de Deltares. Un exploit partagé par Shanghai qui avait coulé de plus de 2,5 mètres depuis les années 1920 et qui, à présent, reste au même niveau.
La subsidence rend ces grandes villes particulièrement vulnérables à la montée des eaux. Or, selon le dernier rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié le 25 septembre, le niveau des mers et océans pourrait croître jusqu’à 1m10 d’ici à 2100 si rien n’est fait. Les projections ci-dessous, élaborées par le centre de recherches sur le réchauffement climatique Climate Central, montrent les conséquences de l’élévation du niveau des mers pour les villes asiatiques si le réchauffement planétaire est contenu à 2°C, limite prévue par les accords de Paris de 2015, et le compare avec un réchauffement atteignant 4°C.

Un phénomène dû à une extraction massive des eaux souterraines

Urbanisation éclair. Cet enlisement des villes s’explique de plusieurs manières. La première est naturelle : la majorité des capitales asiatiques citées plus haut sont situées dans des deltas ou des sols marécageux. Les roches sédimentaires, par le phénomène d’érosion, se compressent donc déjà naturellement, d’où un affaissement des sols.
Outre ces causes naturelles, l’action humaine a accéléré le processus. Dans les années 1900, des centaines de millions de personnes ont commencé à quitter les campagnes pour se rendre dans les grandes villes à la recherche d’un meilleur travail et d’une hausse de leur niveau de vie. Alors que la population explosait, les municipalités peinaient à organiser cette urbanisation éclair. Pour subvenir aux besoins de ces nouveaux habitants et assurer les chantiers en cours, elles durent trouver une source d’eau potable. Elles ont ainsi commencé à puiser à outrance dans les eaux souterraines des villes. A cela se sont rapidement ajoutées des extractions de gaz et d’hydrocarbures. Sur ces terres sont ensuite venus peser de nouveaux immeubles toujours plus hauts et toujours plus lourds, accélérant encore la compression des sols.
« La raison principale reste le pompage des eaux souterraines, expliquent les spécialistes de Deltares. Mais le poids des immeubles participe assurément à la compression des minces couches sédimentaires. Or, ces zones côtières, majoritairement composées de couches de sable, d’argile et de tourbe, sont particulièrement malléables. »
Par ailleurs, « dans ces villes, les eaux de surface sont particulièrement polluées, notamment à Jakarta et à Dacca, au Bangladesh », poursuivent les scientifiques du centre néerlandais. Puiser dans les sous-sols est donc rapidement apparu comme la meilleure des solutions, surtout que les usines, rapidement construites, ont continué à polluer. Après des décennies à utiliser cette méthode, transformer les systèmes d’accès à l’eau apparaît souvent comme trop coûteux pour les différents gouvernements.
Des nappes phréatiques asséchées. Les nappes phréatiques devraient par ailleurs se recharger d’elles-mêmes grâce aux pluies abondantes. Mais dans ces villes d’Asie, elles se vident plus vite qu’elles ne se remplissent. Là où auparavant des mangroves ou des étendues de sols friables permettaient à l’eau de pénétrer plus vite dans les nappes, se trouvent maintenant des routes bétonnées qui empêchent les précipitations de pénétrer dans les sols. Les nappes phréatiques se retrouvent ainsi asséchées sans parvenir à se recharger.
Pourquoi les grandes villes risquent-elles de finir sous les eaux ? (Crédit : DR)
Pourquoi les grandes villes risquent-elles de finir sous les eaux ? (Crédit : DR)

Des villes plus vulnérables aux aléas météorologiques

D’année en année, l’affaissement des sols provoque de plus en plus de dégâts. Sur ces villes côtières, la subsidence accroît le risque d’inondations mais entraîne aussi des dégradations de nombreuses infrastructures comme les routes, les voies de chemins de fer ou encore les digues et canaux. À l’échelle mondiale, le coût économique s’élèverait à plusieurs milliards de dollars chaque année.
Des inondations de plus en plus importantes. « Dans des villes comme Jakarta, Bangkok ou encore Hô-Chi-Minh-Ville, déjà construites très près du niveau de la mer, la subsidence entraîne un risque accru d’inondations. Plus l’affaissement des terres est important, plus elles risquent d’être fréquentes et intenses », explique Gilles Erkens, du centre Deltares. Un constat dont les gouvernements des villes concernées ont tous fait l’expérience ces dernière années.
Le Typhon Kotsana frappe Manille le 23 septembre 2009 :
Bangkok submergée en 2011 :
Fissures, ruptures de digues ou de ponts… Cette augmentation du risque d’inondation menace non seulement la vie des populations mais met aussi en péril leurs habitations. Outre les dégâts causés par des intempéries à répétition, « la subsidence affecte les routes et les systèmes de transports en commun, mais aussi les structures hydrauliques, les digues, les canaux, les barrages, les systèmes d’égouts ou encore les bâtiments et leurs fondations », détaille Gilles Erkens, dans une étude sur la subsidence des villes côtières.
Le quartier populaire de Muara Baru, dans le nord de Jakarta, illustre parfaitement ces dégâts. Certains bâtiments sont aujourd’hui laissés à l’abandon. Dégradés lors d’inondations, ils n’ont jamais pu être réhabilités. Et pour cause : les rez-de-chaussée sont continuellement inondés. Les terres aux alentours étant plus hautes que le bâtiment, l’eau n’a nulle part où s’évacuer. Si les propriétaires tentent tout de même tant bien que mal de réparer les dégâts, la tâche est ingrate et le colmatage résiste rarement aux intempéries suivantes. À quelques mètres de ce quartier, les masures laissent place à de grands condominiums de luxe. Si les traces de la subsidence sont moins visibles, elles existent bel et bien. Des fissures apparaissent sur les murs, conséquence de l’affaissement du sol. Des digues, érigées pour empêcher l’eau d’atteindre les habitations, sont régulièrement détruites.
Coût économique. « La subsidence est souvent considérée comme une menace cachée car, dans la pratique, les coûts sont souvent les résultats de politiques d’aménagement ou de maintenance mais ne sont pas considérés comme directement liés aux dégâts provoqués par l’affaissement des terres, souligne Gilles Erkens. Faire une estimation est donc particulièrement complexe. On considère tout de même qu’en Chine, la subsidence coûte 1,5 milliard de dollars par an. On estime, qu’entre 2001 et 2010, elle a coûté plus de 2 milliards de dollars à la ville de Shanghai. » À elle seule, l’inondation de 2011 en Thaïlande a entraîné plus de 46 milliards de dollars en réparations et réhabilitations dont 8 milliards uniquement pour la ville de Bangkok.

Peut-on enrayer le phénomène ?

Tokyo et Shanghai comme modèles. Contrairement au problème de la montée des eaux, où les scientifiques s’accordent à dire que l’ensemble des nations doivent travailler ensemble, la subsidence peut, à force d’aménagements, être arrêtée ou du moins ralentie à l’échelle locale. La ville de Tokyo l’illustre parfaitement. Alors qu’elle s’enfonçait dramatiquement depuis le début du XXème siècle, la subsidence a été réduite à un centimètre par an dans les années 2010.
« Dans les années 1910, un important volume d’eau souterraine était pompé chaque jour pour alimenter les usines et fournir en eau potable la population de la ville. Cette quantité d’eau n’a cessé d’augmenter jusqu’en 1970. À cette date, 1,5 millions de m3 d’eau étaient pompés quotidiennement. En parallèle, les sols ne cessaient de s’enfoncer atteignant un pic en 1968, où l’affaissement a été de 24 cm », résument les membres de l’institut pour une stratégie environnementale globale dans une étude. L’année 1968 sert d’électrochoc au gouvernement qui décide de mettre en place des régulations sur l’extraction des eaux souterraines. Progressivement, le pompage a diminué et la subsidence a commencé à ralentir.
Pour mettre en place des restrictions sur le pompage des eaux souterraines, le gouvernement a du trouver une autre source en eau potable. Plusieurs barrages ont ainsi été construits sur des bassins fluviaux. Ces derniers ont permis de stocker de l’eau en cas de pénurie et de façon à approvisionner la ville en constante expansion. En parallèle, la municipalité a mis en place une importante campagne de traitement des eaux usées.
Shanghai est un autre exemple d’une stratégie réussie. Alors que Tokyo avait misé sur un arrêt du pompage des eaux souterraines, la métropole chinoise a parié sur une autre approche en multipliant les mesures pour recharger ses nappes phréatiques. Si la subsidence s’est retrouvée fortement ralentie, cette méthode s’est révélée moins efficace, les conséquences de la subsidence, notamment au niveau des infrastructures, étant toujours visibles. Mais Shangai aura prouvé qu’en prenant soin de recharger les nappes phréatiques, il est possible de continuer à pomper des eaux souterraines sans que la subsidence s’en trouve fortement accélérée.
Bangkok a décidé de suivre l’exemple japonais en votant des réglementations plus drastiques. En 1977, elle a ainsi adopté une loi, « The Groundwater act », pour une meilleure gestion des eaux souterraines. Elle a par ailleurs ciblé les lieux les plus vulnérables afin d’y limiter drastiquement les pompages. La subsidence a ainsi commencé à ralentir de façon notable sans être, toutefois, totalement enrayée. Pour cause, certains continuent à puiser en toute illégalité dans les eaux souterraines. L’an dernier, la police thaïlandaise a ainsi inspecté des maisons closes qui tiraient de l’eau illégalement pour offrir des « massages savonneuses » à leurs clients.
La ville a par ailleurs fait des efforts pour améliorer l’infiltration des eaux dans les nappes phréatiques. Un immense parc a ainsi été créé par l’architecte Kotchakorn Voraakhom spécialement pour lutter contre les inondations et stocker l’eau lors des catastrophes naturelles. Ce « Centenary Park » abrite un conteneur souterrain capable de stocker près de 3,8 millions de litres d’eau, alimenté par des zones vertes absorbantes, mais aussi par une mare et une surface de rétention des pluies inclinée.
L’architecte Kotchakorn Voraakhom explique la construction du Centenary Park de Bangkok :
Des gouvernements toujours réticents. Au Vietnam, alors que la subsidence est visible à Hô-Chi-Minh-Ville depuis 1977, le gouvernement reste réticent à réguler l’usage des eaux souterraines. À Jakarta, 65 % des habitants ne bénéficient pas d’accès direct à l’eau portable et sont contraints de pomper dans les nappes phréatiques. Face au coût que représenterait l’installation d’un meilleur réseau de distribution d’eau, le gouvernement est réticent à réguler l’extraction des eaux souterraines. La capitale a longtemps préféré opter pour une autre tactique en luttant directement contre les effets de la subsidence.
Ainsi, quand on se balade dans le nord de la ville, il est impossible d’apercevoir le bleu de la mer. Pour cause, un mur de quatre mètres de haut et de 30 km de longueur a été installé, venu s’ajouter aux digues et aux bassins de rétention d’eau construits après les importantes inondations de 2007. La municipalité ne s’est pas arrêtée là : un projet de construction d’îles artificielles dans la baie et d’un vaste mur côtier de 500 km de long, qui serviraient de tampon avec la mer de Java, a été approuvé. De vives polémiques ont éclaté à ce propos car rien ne garantit que ce projet, estimé à 40 milliards de dollars et qui a déjà des années de retard, résoudrait le problème. De nombreux militants écologistes alertent sur les conséquences potentielles de cette construction sur l’écosystème marin.
Récemment, le gouvernement s’est néanmoins résolu à mettre en place des mesures de régulation du pompage des eaux souterraines. Il a adopté un programme de répression des pompages illégaux bien plus strict qu’auparavant. « Un autre problème subsiste : tous les bâtiments gouvernementaux sont exemptés de ces lois et les employés ont le droit de tirer autant d’eau qu’ils le souhaitent pour leur usage personnel, sans payer aucune taxe supplémentaire, explique Janjaap Brinkman, du centre Deltares. Le gouvernement devrait pourtant donner le bon exemple. »
Les premières victimes du réchauffement climatiques ? Face à la menace que représente cet affaissement des sols, « la solution est claire », selon Janjaap Brinkman. Mais la plupart des gouvernements sont trop occupés à chercher ailleurs. » Pourtant, la subsidence et les risques liés à la montée des eaux n’ont pas fini d’inquiéter et deviennent même un enjeu politique majeur. En avril dernier, le président indonésien Joko Widodo a ainsi annoncé, comme l’une des mesures phares de sa campagne présidentielle, qu’il souhaitait déplacer la capitale du pays vers l’île tropicale de Bornéo, que l’Indonésie se partage avec la Malaisie et le sultanat de Bruneï. Ce déménagement pourrait prendre une décennie et coûter jusqu’à 33 milliards de dollars.
Si notre propos s’est concentré ici sur les principales villes côtières d’Asie, elles ne sont pas les seules concernées. Des villes comme la Nouvelle-Orléans, Mexico, Lagos ou encore Amsterdam sont elles-aussi soumises à la subsidence. Installée sur une zone marécageuse, la première s’est déjà enfoncée de 3,6 mètres. Mais avec 54 % de sa population vivant dans des zones proches du niveau de la mer, et notamment dans ces grandes villes, l’Asie apparaît comme particulièrement vulnérable. Outre l’importance d’une meilleure gestion des eaux à l’échelle locale afin de limiter la subsidence et d’assurer l’accès à l’eau potable, il apparaît indispensable pour ces villes de collaborer à une politique environnementale mondiale afin de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C et limiter, ainsi, la montée des eaux.
Par Cyrielle Cabot
A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.