Société
Note de lecture

Éloge de la résistance à l'État des ethnies montagnardes d'Asie du Sud-Est

Pour les ethnies montagnardes de la Chine du Sud à la Birmanie, en passant par la péninsule indochinoise, l'arme de résistance massive à l'État, c'est le nomadisme, écrit le politologue James C. Scott dans "Zomia ou l'art de ne pas être gouverné" (Points, 2019). (Source : Contretemps)
Pour les ethnies montagnardes de la Chine du Sud à la Birmanie, en passant par la péninsule indochinoise, l'arme de résistance massive à l'État, c'est le nomadisme, écrit le politologue James C. Scott dans "Zomia ou l'art de ne pas être gouverné" (Points, 2019). (Source : Contretemps)
Le sous-titre du livre est éloquent. Zomia ou l’art de ne pas être gouverné de James C. Scott raconte une « histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est ». Ou comment les ethnies qui peuplent le sud de la Chine et la péninsule indochinoise jusqu’à la Thaïlande et la Birmanie, ont échappé à la domination des États pour préserver leur mode de vie agraire.
L’obsession de James C. Scott, c’est l’État. Rien d’étonnant pour ce politologue de 82 ans, professeur à l’Université de Yale. Sauf que James C. Scott opte pour une vision anarchiste et une critique d’un État hégémonique qui tendrait à étouffer l’humanité. Représentant de l’anthropologie anarchiste, il étudie particulièrement les formes de résistances à ce système étatique dominant. Loin des clichés de l’anarchiste forcément révolutionnaire, son travail tend à démontrer que l’anarchie a libre cours dans certaines régions du monde. Également fermier, il ne prédit pas l’anéantissement de l’État mais il défend un mode de vie inspiré des sociétés agraires et qui serait plus libertaire.
Avec son livre Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, l’auteur revient à son premier amour : l’Asie du Sud-Est. Paru en 1976, son tout premier ouvrage, The Moral Economy of the Peasant. Rebellion and Subsistence in Southeast Asia, mettait à jour l’économie et la sociologie des paysans vietnamiens, birmans et indonésiens. C’est une tout autre approche qu’emprunte désormais James C. Scott. Si la Zomia était une personne elle serait rebelle, à contre-courant de la civilisation, libre, nomade et d’une longévité sans égal. Mais la Zomia est en réalité une approche topographique des derniers bastions de résistance à l’Etat-nation. Il s’agit d’une zone de 2,5 millions de kilomètres carrés qui s’étend des hautes vallées du Vietnam aux régions du nord-est de l’Inde. Elle englobe ainsi cinq pays du Sud-Est asiatique (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et la Birmanie) et quatre provinces chinoises (le Yunnan, le Guizhou, le Guangxi et quelques parties du Sichuan). Même si un recensement précis est difficile, environ 100 millions de personnes peupleraient cette étendue, toutes appartenant à des groupes ethniques différents, tous aussi variés les uns que les autres. Ce morcèlement comprend un point d’unité majeur : une altitude supérieure à 300 mètres. Le terme « Zomia » signifie « gens de la montagne » dans plusieurs langues tibéto-birmanes.
C’est cette particularité géographique, favorisant l’isolement, qui aurait façonné le particularisme ethnique de ces peuples des collines d’Asie du Sud-Est, explique James C. Scott. Face à l’instauration progressive de souverainetés nationales, ces ethnies ont mis en œuvre un système de résistance à leur engloutissement dans ces États prédateurs. Ce qui pourrait être considéré comme des caractéristiques anthropologiques seraient en réalité des adaptations permettant aux ethnies de maintenir l’État à distance, leur évitant ainsi de devenir esclaves d’une suprématie étatique et d’une homogénéisation culturelle et sociale. Le livre tire ses exemples des Karens, des Kachin, des Lahu, des Hmong et des Mien.

Pas de révolte directe

L’arme de résistance massive est le nomadisme. Capables de changements rapidement, les ethnies ont pu fuir et trouver refuge dans des zones à l’accès difficile, où les puissances dominatrices ne viendraient pas les réduire à l’esclavage et les accabler de charges fiscales. Plutôt que la révolte directe, ces tribus ont toujours préféré fuir et rechercher leur autonomie. L’agriculture sur brûlis, majoritairement pratiquée par ces groupes, est une pratique itinérante. Elle répond aux besoins d’autosuffisance d’un peuple et permet de s’adapter aux contraintes des sols qui composent ces hautes vallées. Elle contraste avec la riziculture irriguée mise en place par les États naissants à proximité de leur point d’ancrage afin de nourrir la cour. Ce qui demandait alors des ressources humaines considérables et sédentaires, inféodées de fait au pouvoir.
L’acquisition, douce ou forcée, de la main-d’œuvre fût un souci majeur pour les puissances étatiques de cette région. La riziculture, au-delà de son intérêt nourricier, permettait de concentrer un nombre important de population et donc d’uniformiser et de structurer une société. Pour illustrer parfaitement ce point, James C. Scott évoque Thongchai Winichakul qui montre que les Siamois accordaient bien plus d’importance au nombre de personnes qu’ils contrôlaient qu’à l’étendue des terres en leur possession. Il cite aussi Barbara Watson Andaya, historienne australienne spécialiste de l’Asie du Sud-Est, selon qui « les titres officiels thaï se référaient aussi directement au nombre d’individus qu’ils étaient en mesure de mobiliser, du moins en théorie : kun pan signifiait « maître d’un millier d’hommes », kun saen « seigneur de cent mille homme » et non « duc de tel et tel endroit », comme c’était le cas en Europe ».
Pour Scott, l’histoire de l’Asie du Sud-Est ne peut pas être réduite au prisme des États. Il faut l’envisager dans un premier temps comme une histoire des populations. Parmi elles, il ne faut surtout pas occulter ces ethnies présentées par le politologue dans son ouvrage comme insoumises. Il dénonce l’assimilation entre la civilisation et l’État. Être civilisé serait donc appartenir à l’État et ces tribus ne seraient que des magmas primitifs et sauvages. Leurs modes de vie dans des endroits extrêmement reculés seraient ainsi le reflet d’un refus volontaire de se conformer, dimension essentielle à la compréhension culturelle et sociologiques de ces groupes. Leur tradition orale devient donc un choix face à une culture écrite prônée par les avancées étatiques.

Grille de lecture alternative

A la fin de son étude, Scott souligne que la Zomia n’existe plus. Une nouvelle forme voit le jour car les ethnies ont fini par être absorbées par des États nations. Les frontières telles que nous les connaissons aujourd’hui en sont une preuve concrète. D’autre part, les réseaux de communication, les réseaux sociaux et les facilités de transport offrent aujourd’hui un accès simplifié aux régions montagneuses, autrefois inaccessibles. L’État a ainsi tout le loisir de s’infiltrer peu à peu dans le quotidien de ces peuples nomades. C’est ici qu’il aurait été intéressant d’approfondir l’ambivalence actuelle des ethnies face à un État homogène qui provoque aussi bien répulsion qu’attirance, en particulier au sein des jeunes générations. Quel est donc l’avenir de ces peuples ? Deux options paraissent majoritaires ces derniers temps : l’assimilation progressive ou la révolte armée.
Le lecteur qui sera venu à bout de l’ouvrage se demandera peut-être si la situation des minorités ethniques découle vraiment d’un acte uniquement militant et politique. Quels autres facteurs ont pu pousser ces populations à se déplacer ? Peut-on aussi supposer des déplacements motivés par à un simple instinct de survie afin d’échapper à l’esclavagisme ou à l’enrôlement dans des armées nationales ou même encore pour faire face à des aléas environnementaux ? Plus que le refus d’un État qui contrôle, qui organise et qui taxe, est-ce la volonté ardente de préserver leurs traditions et leur culture intactes qui a conduit ces tribus à l’insoumission apparente ?
Quelles que soient les questions qui restent en suspens ou les critiques qui peuvent surgir à la fin de la lecture, il convient tout de même de reconnaître que cette contre-histoire de l’Asie du Sud-Est est absolument passionnante. Refusant la tiédeur d’un avis nuancé – il a l’honnêteté de l’annoncer dès son introduction -, Scott nous offre une grille de lecture alternative, certes parfois un peu manichéenne, mais qui pourrait très bien s’appliquer à d’autres régions de la planète.

À lire

Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, par James C. Scott, Points, 2019.

"Zomia ou l'art de ne pas être gouverné" par James C. Scott, Points, 2019. (source : Amazon)
"Zomia ou l'art de ne pas être gouverné" par James C. Scott, Points, 2019. (source : Amazon)
A propos de l'auteur
Suzanne Lamour
Passionnée d'Asie du Sud Est depuis de nombreuses années, Suzanne Lamour a parcouru cette région du monde à travers plusieurs voyages. Diplômée de l'École Supérieur de Commerce de Grenoble après une classe préparatoire littéraire, elle a notamment travaillé sur le développement commercial en France d'un projet de tissage de la soie embauchant une cinquantaine de femmes dans le nord-ouest du Cambodge. Aujourd'hui, elle s'intéresse particulièrement à toute la littérature concernant cette zone (essais, romans).