Histoire
Souvenirs de reportage en Asie du Sud-Est

Cambodge, 1983 : à l'hôtel Monorom de Phnom Penh

L'hôtel Monorom à Penh Penh en 1965, jadis l'un des plus luxueux de la capitale cambodgienne. (Source : Pinterest)
L'hôtel Monorom à Penh Penh en 1965, jadis l'un des plus luxueux de la capitale cambodgienne. (Source : Pinterest)
Installé à Bangkok depuis la fin des années 1970, l’ancien journaliste Jacques Bekaert a sillonné l’Asie du Sud-Est. En 1983, il obtient un précieux visa pour venir en reportage au Cambodge afin de couvrir le retrait des troupes vietnamiennes.
Un beau soir de 1983, je reçus un coup de téléphone de l’ambassade du Vietnam à Bangkok. « Votre visa pour le Cambodge est accordé. Vous partez demain matin pour Phnom Penh. Mais avant cela, passez à notre ambassade avec votre passeport et votre valise, et vous irez ensuite directement à l’aéroport de Don Muang pour rejoindre le groupe. »
Apres avoir passé une nuit au Majestic de Hô-Chi-Minh-Ville, ex-Saïgon, nous attendîmes dans un aéroport de Tan San Nhut désert – alors que pendant la guerre « américaine », il fut le plus occupé du monde – que les pilotes russes du vol qui devait conduire notre Iliouchine d’Air Kampuchea à Phnom Penh aient terminé leur déjeuner.
Le vol fut sans histoire, sauf que les hôtesses, vietnamiennes mais déguisées en Khmères, faisaient des efforts désespérés pour que leur sampot ne se dérobent, elles qui n’avaient jamais connu que les lâches pantalons de la nouvelle mode socialiste.
L’aéroport de Pochentong s’ouvrait brièvement deux fois par semaine : le lundi pour le vol venu de Moscou, et le jeudi pour celui de Saïgon. Le nôtre. De Pochentong au centre de la ville, un trajet qui pris à peine une dizaine de minutes, notre bus croisa une seule voiture, une Lada diplomatique.
Avec quelques autres journalistes, on me logea au Phnom, ancienne résidence des gouverneurs français. Apres le dîner, je voulus sortir faire un tour dans cette ville dont j’avais tant rêvé. Mais à la grille de la propriété, je fus arrêté par un garde armé de l’inévitable AK-47. Un de nos guides, appartenant au ministère des Affaires étrangères me rejoignit.
– Que se passe-t-il ?
– Je voudrais faire un petit tour en ville.
– Impossible.
– Pourquoi, il y a du danger ? Ne me dîtes pas que les Khmers Rouges sont en ville.
– Bien sûr que non.
– Alors ?
– Il vaut mieux prévenir que guérir.
– Quoi ?
– Il vaut mieux prévenir que guérir. »
Le lendemain, 1er mai, invitation à une séance de discours politiques pour célébrer l’inébranlable amitié entre le Vietnam et le Cambodge. Discours interminable du président Heng Samrin sur le rôle décisif de la classe ouvrière dans la libération du pays. Classe ouvrière ? Vous avez dit classe ouvrière ? Mirage, car d’ouvriers, il n’y en a quasi pas, pour le moment du moins. Des paysans oui, mais on n’en parle pas. Ce n’est pas dans la ligne correcte !
Je file discrètement pour visiter le Palais royal ouvert les jours de fête. Foule joyeuse. La guide me demande si je suis Soviétique. Non, Belge, capitaliste et journaliste. « C’est très bien ! »
Le soir, grand spectacle : Broadway revu par Hanoï. La Longue Marche du peuple du Kampuchea est bien ficelée, la musique est bonne. Histoire du pays en 6 tableaux. Manque le chapitre du règne de Sihanouk. Grand succès pour celui consacré à la décadence ultra-capitaliste de Lon Nol. Musique rock, la salle, politiquement incorrecte, applaudit.
À ma droite, un colonel vietnamien déjà rencontré à l’aéroport me récite à voix basse un joli poème dédié à la beauté d’une belle Palestinienne rencontrée à Berlin-Est.
Le colonel Le Kim deviendra un de mes meilleurs amis à Hanoï.
À ma gauche, une de mes guides, celle qui m’avait paru être une marxiste sincère. « Ne crois pas un mot de ce que je dis, me glisse-t-elle. Je déteste les communistes, je veux fuir. » Je lui donne discrètement un billet de 20 dollars et ma carte du Bangkok Post, ou j’écrivais une chronique hebdomadaire sur le Cambodge ou le Vietnam. « Fais très attention, la frontière avec la Thailande est minée », lui dis-je.
Le lendemain, c’est le grand jour, celui de l’événement qui justifie notre présence ici : le retrait de plusieurs milliers de Bo doi, de soldats vietnamiens. Il y avait bien eu un tel retrait en 1982, mais sans témoins. Le monde était resté sceptique. Cette fois, nous sommes là, des journalistes capitalistes, avec caméra et tout le toutim.
C’était sans compter sur l’admirable bureaucratie communiste. Elle n’avait pas été prévenue du passage de ces bus transportant des correspondants inconnus, même accompagnes d’officiels munis de tous les papiers nécessaires. Nous fûmes ainsi bloqués une demi-douzaine de fois avant d’arriver à la frontière, marquée en travers de la route d’une belle ligne blanche, comme pour l’arrivée d’une course cycliste. Mais les Vietnamiens étaient partis depuis belle lurette. Et seuls les correspondants de pays de l’Est, dûment accrédités, avaient été témoins du départ pour Saïgon des Bo doi.
Mon visa étant encore valable pour quelques jours, je décidai de rentrer à Phnom Penh avec les surveillants du ministère des Affaires étrangères et des organisations de masses. Trop dangereux pour faire la route la nuit. Nous l’avons donc passée dans un ex-hôtel dont il ne restait que quelques murs. Ma chambre n’avait pas de toit, et deux des murs étaient remplacés par des bâches mal ficelées. Le jour suivant, arrivé enfin dans la capitale, je demandai à loger au Monorom.
Situé sur le boulevard Monivong, près de la gare, ce fut pendant longtemps l’hôtel le plus luxueux de Phnom Penh. La patronne, qui parlait fort bien le français, me promit la meilleure chambre. Deux lits, une douche, des toilettes. Mais là où aurait du se trouver le climatiseur, un grand trou. Le soir, des qu’on allumait la lumière – s’il y avait du courant – les moustiques s’engouffraient en masse joyeuse en quête de bon sang à boire. Avec un morceau de carton, et le scotch amené de Bangkok, je finis par colmater la brèche.
Je m’apprêtai à sortir quand arriva un des guides des Affaires étrangères. Fin de la liberté. « Mille mercis d’être venu, cher monsieur Cheng, mais je suis un grand garçon, et je ne voudrais pas vous déranger. Je me débrouillerai bien dans Phnom Penh. » La patronne vint a mon secours. « Votre guide ne viendra jamais avant sept heure trente. Le couvre-feu est levé a 5h30 du matin. »
Et chaque matin, tôt levé, je déambulais dans les rues d’une ville déjà en pleine activité. Un jour, un homme marchait discrètement à mes côtés : « – Soviet ? », me demanda-t-il. « Non, Belge, capitaliste. » « Ah, c’est très bien », et il le clama à haute voix : « Le Barang est capitaliste ! » La foule applaudit.
Quelques années plus tard, je suis revenu au Cambodge, ayant finalement obtenu un second visa. Le Monorom n’avait guère changé. Il y avait des climatiseurs, mais très peu d’électricité. Le bar du dernier étage était ouvert, tenu par un charmant Vietnamien que tout le monde appelait Papa.
Le matin, avec mon ami Bill Burke, un photographe d’art de Boston, nous allions commander quatre bières « bien fraîches ». Souhait pieux. L’ascenseur fonctionnait, comme la clim’, mais sans électricité… Le Monorom était devenu la résidence de responsables des ONG autorisées par les autorités.
Puis un jour, on nous a dit : « Le Monorom est fermé pour rénovation. » Bill et moi sommes allés loger tout près, sur Monivong, à l’hôtel Blanc, siège d’une ancienne compagnie d’assurance. Électricité toujours sporadique. Pour nous endormir, Bill et moi buvions chacun une bouteille de Kho Choll. On nous révéla un jour qu’il s’agissait d’une boisson forte qui empêchait de dormir. Amazing Cambodge.
A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert est basé en Thaïlande depuis 35 ans. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au Quotidien de Paris (1974-1978), et une fois en Asie, au Monde, au Far Eastern Service de la BBC, au Jane Defense Journal. Il a écrit de 1980 a 1992 pour le Bangkok Post un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il est l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un receuil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018.