Société
Entretien

En Mongolie, l'ivresse du voyage selon Marc Alaux

Dans la steppe mongole. (Source : Bourse des vols)
Dans la steppe mongole. (Source : Bourse des vols)
Qu’est-ce qu’un grand voyageur ? Celui qui avale les distances avec une envie simple et insatiable : recommencer, repartir à la rencontre du terrain et des hommes. Marc Alaux a parcouru une bonne partie de la Mongolie à pieds. Pas moins de six mille kilomètres au compteur. Dans son dernier livre Ivre de Steppes, un hiver en Mongolie il raconte ses trois mois passés auprès d’éleveurs dans l’Ouest du pays. Pour Asialyst, il évoque son ressenti de la Mongolie, de l’âme du pays et de ses défis actuels.

Entretien

Né à Saint-Mandé en 1976, Marc Alaux est éditeur aux éditions Transboréal. D’avril à octobre 2001, il parcourt à pied les principaux écosystèmes du plateau mongol : steppes, Gobi, montagnes Khangai. Une traversée d’Est en Ouest qui lui fait découvrir sur 2 300 kilomètres la langue et les mœurs de l’ethnie majoritaire khalkha. De février à avril 2003, en cheminant seul sur le versant occidental du massif du Khentii, de la frontière bouriate à Oulan-Bator, il se familiarise avec l’imprévisible printemps mongol. D’avril à octobre 2004, il arpente sur 2 300 kilomètres les confins montagneux du nord-ouest du pays. Cette nouvelle marche de six mois l’instruit sur la mosaïque ethnique de l’Altaï, du Khan-Khöökhi et des Sayan. Suivent quatre autres voyages de trois mois chacun : en 2006, il marche sur les pentes orientales du Khentii ; à l’été 2009, il renoue à pied avec les marges que sont l’Altaï et le Dornod. Il profite ensuite du cœur de l’hiver pour suivre des cours de mongol à Oulan-Bator en 2012-2013 et séjourner sous la yourte d’éleveurs nomades de l’Ouest en 2015-2016.

Entre chacun de ses séjours au « pays du ciel bleu », Marc Alaux consacre tout son temps libre à l’étude des steppes d’Asie centrale et de Haute-Asie. Il donne régulièrement des conférences, participe à l’organisation d’événements culturels en rapport avec la Mongolie, s’investit dans le milieu associatif et publie des articles sur l’économie, l’histoire et la culture mongoles. Après La vertu des steppes, petite révérence à la vie nomade (Transboréal, 2010) ou Joseph Kessel, la vie jusqu’au bout (Transboréal, 2015), Ivre de Steppes, un hiver en Mongolie (Transboréal, 2018) est son sixième ouvrage.

Marc Alaux, grand voyageur en Mongolie, écrivain et éditeur français. (Crédits : Marc Alaux)
Marc Alaux, grand voyageur en Mongolie, écrivain et éditeur français. (Crédits : Marc Alaux)
Comment présenter la Mongolie à quelqu’un qui ne connaîtrait rien de ce pays, ni des forces qui le travaillent ?
Marc Alaux : Un orientaliste comme l’académicien René Grousset aurait dit que c’était le berceau des grandes confédérations nomades. Parmi elles, celle des Hunnus puis des Mongols, initiée par Gengis Khan au XIIIème siècle. Selon la formule rabâchée, ce fut le plus vaste empire de tous les temps. Sans doute Grousset n’aurait-il pas manqué d’ajouter que le caractère de l’empereur médiéval et de ses généraux a beaucoup joué sur la destinée historique des Mongols. Peintres et photographes évoqueraient, eux, la lumière éblouissante, la pureté de l’air et de prairies prétendument vierges, brossées l’été par des orages comme celui que Tchekhov place dans La Steppe. Sans doute, dans un élan de lyrisme, l’un d’eux citerait un voyageur ancien, comme Catherine de Bourboulon : « C’était une mer avec des ondulations de graminées semblables à de longues vagues ! C’était la Mongolie enfin, la terre du gazon, comme l’appellent ses libres habitants ! Le désert, le désert infini avec toute sa majesté, et qui vous parle d’autant plus de Dieu que rien n’y rappelle les hommes ! »
Un géographe vous parlerait justement du plus vaste désert d’Asie, le Gobi. Au Sud, les taïgas prolongent celles de Sibérie centrale. Au nord, le couloir steppique court de la Mandchourie à la Hongrie. Sans doute conclurait-il que ce cadre naturel a été déterminant dans l’organisation des sociétés d’éleveurs nomades. Au sujet de ces mêmes conditions naturelles, un écologue dirait que les prairies mongoles sont les mieux préservées d’Asie, surtout en comparaison de celles, voisines, de Bouriatie en Russie et de la province chinoise de Mongolie-Intérieure. Un ornithologue poursuivrait en parlant de « l’avifaune », l’ensemble des espèces d’oiseaux, nombreuse et variée qui s’y déploie. Un voyageur dirait que c’est un terrain d’expérience personnelle idéal. Un Mongol dirait en effet que son pays est un espace de liberté en citant le proverbe « Le bonheur de l’homme est dans les espaces ouverts, la steppe ».
Pourtant, en regardant la carte du pays, on le voit enclavé, pour ne pas dire prisonnier entre Russie et Chine. Un géopoliticien y verrait en effet le terrain de rencontre voire de confrontation entre plusieurs influences. Un investisseur dirait que c’est un piège, un géologue que c’est une des dernières terres à explorer. On pourrait ainsi recueillir la parole de nombreuses personnes, qui, toutes, présenteraient le pays selon leur sensibilité. Sans doute ont-elles raison. Pour moi, la Mongolie est en effet tout cela à la fois.
Quels sont les grands enjeux auxquels la Mongolie doit faire face aujourd’hui et demain ?
L’un des principaux enjeux pour les gouvernements mongols est de concilier une politique de développement tout en maintenant l’indépendance du pays et sa démocratie. En matière de développement, la Mongolie doit parvenir à une plus grande diversité économique en étendant les infrastructures dans les régions pour y fixer la population et lutter contre la pauvreté. En matière de politique internationale, l’État travaille à maintenir et renforcer ses partenariats avec ceux que les Mongols nomment leurs « troisièmes voisins » – ceux que la géographie ne leur a pas donnés : Japon, Corée, États-Unis, Canada, Europe, Vietnam ou Inde. Au regard de l’historique balancier russo-chinois dans lequel la Mongolie s’est débattue, il faut éviter toute vision clivante : les Mongols se sont habilement forgé une place entre les deux géants. A ce sujet, il faut lire Antoine Maire dont la thèse de sciences politiques est éclairante.
Vous venez de publier votre sixième livre, qui relate trois mois passés au cœur de l’hiver mongol auprès d’éleveurs dans l’Ouest du pays. Où êtes-vous aller puiser cette inspiration de voyage ? Qu’avez-vous appris ?
Les deux ans que j’ai consacrés à traverser la Mongolie à pied m’ont persuadé que je devais y retourner et m’engager physiquement. Les voyages suivants – six mois de séjours dans les villages et villes de ce pays de steppes – m’ont, eux, assuré que ma passion ne se renouvellerait pas seulement dans l’errance et la solitude mais par l’ancrage au sein de petites communautés. Et puis, soyons honnête, j’aime la simplicité pure du déploiement des steppes mais je n’ai plus la vigueur ni l’impétuosité de mes 25 ans pour m’y promener à pied. L’âge incite à ralentir, à se poser pour mieux comprendre. Il incite aussi à canaliser sa voracité de l’existence. L’hiver est propice à cela : on se calfeutre auprès des gens. Par – 40 °C, je ne sais pourquoi mais on aime subitement le voyage immobile, le retrait et le recueillement.
J’ai donc rejoint les montagnes de l’ouest de la Mongolie, qui abritent les yourtes des éleveurs nomades bayad. Dans le campement d’une famille modeste, je me suis retiré le temps d’un hiver pour m’initier au métier de berger et me nourrir de silence et d’espace. Je me suis immergé dans la vie nomade. Cette vie libre impose de renouer avec les tâches manuelles, qui disent ce qu’on vaut réellement. J’en retiens que seule la passion guide l’homme dans l’immensité mais c’est limité, la leçon s’arrête là. Peut-on apprendre autre chose d’un voyage qu’être un homme, c’est-à-dire embrasser la vie avec simplicité, courage et générosité ?
Engoncée entre le géant chinois et l’ours russe, la Mongolie, très faiblement peuplée et semble-t-il moins prospère que ses voisins, vivrait-elle ses « dernières heures » ? Comment voyez-vous la Mongolie dans une dizaine d’années ?
La Mongolie est en effet moins prospère que ses voisins russe et chinois, c’est une évidence. Mais si asséner cela, c’est la condamner à être cannibalisée, alors on se trompe et on sous-estime les Mongols. D’ailleurs, tous ceux qui ont prévu depuis 1990 que la Mongolie serait chinoise dans les cinq ans, ont eu tort jusqu’à présent. La population mongole est peu nombreuse mais elle est jeune et a du ressort. Et si la connaissance du passé nous en apprend sur ce qu’elle va devenir, les Mongols ont prouvé qu’ils savent résister et exister en tant que peuple et culture dans le « casse-noisettes » russo-mandchou puis sino-soviétique, et maintenant sino-russe. Ce qui pourrait m’attrister, c’est moins l’appétit des deux voisins que la stagnation économique du pays. Mais quand on traverse une rivière à gué, sait-on comment on parviendra sur l’autre rive ?
Est-ce que les Mongols partagent vos interrogations, vos craintes, vos tristesses et vos enthousiasmes concernant leur pays ?
Interrogations, craintes, tristesses, enthousiasmes… N’est-ce pas là un concentré de l’existence, forcément partagé par tous ? Et puis c’est d’ailleurs moi qui partage leurs émotions au sujet de leur avenir plutôt que l’inverse. Je suis simplement moins concerné qu’eux. Par ailleurs, aimant tout particulièrement les enfants, comment les Mongols pourraient-ils à la fois ne pas croire dans l’avenir et ne pas manifester d’inquiétude ? 64 % de la population a moins de 35 ans : elle a donc peu connu le système précédent et s’adapte commodément aux conditions actuelles. Les Mongols pensent d’ailleurs aussi librement qu’ils circulent dans leur pays. Or, je sais mes amis habitués aux situations changeantes et ne doute donc pas de leur capacité à produire des idées nouvelles, qui prendront corps dans leurs politiques.
Propos recueillis par Matthieu Delaunay
A propos de l'auteur
Matthieu Delaunay
Aujourd’hui journaliste et chargé de communication pour la Fondation Paul Gérin-Lajoie à Montréal, Matthieu Delaunay vient de passer quatre années au sein du magazine Asie reportages édité par l’ONG Enfants du Mékong. Ce magazine de photo-reportages traite de la réalité que vivent les enfants et leurs familles en Asie du Sud-Est. De ces huit mois de terrain, Matthieu a tiré un livre, « Un parfum de Mousson », recueil de nouvelles du Sud-Est asiatique paru à la fin de l’année 2016 aux éditions Transboréal.