Culture
Série télé asiatique

Taïwan : "On Children", ou l'enfer du système éducatif asiatique

Extrait de la série taïwanaise produite par Netflix "on Children". (Source : Ready Steady Cut)
Extrait de la série taïwanaise produite par Netflix "on Children". (Source : Ready Steady Cut)
La pression démente imposée par les mamans asiatiques à leurs enfants pour réussir frise parfois la science-fiction. Disponible depuis le mois d’août sur Netflix, la série taïwanaise On Children a pris cette phrase au mot. Dirigée par Wei-ling Chen et inspirée du roman du même nom par Wu Xiaole, « On Children » jette en cinq épisodes d’une heure et demie, un regard horrifié et satirique sur le système éducatif asiatique.
En Chine continentale, à Hong Kong, Singapour ou au Japon, les élèves sont soumis dès le plus jeune âge à l’angoisse liée aux résultats scolaires. Aucun créneau n’est accordé au jeu, à la curiosité, aux amitiés. Leurs journées sont rythmées par l’école, les devoirs, les cours du soir ou encore les activités extrascolaires qui rapportent des points – et donc plus de chances d’intégrer les meilleures écoles. L’envers du décor est même plus sombre. Depuis 2014, le suicide est la principale cause de décès des 10-19 ans au Japon. La Chine enregistre le taux de suicide le plus important au monde, notamment dans chez les 15-34 ans.
On Children mêle horreur, satire et science fiction pour exprimer la pression qui pèse sur les épaules des jeunes Asiatiques. Chaque épisode explore la descente aux enfers d’une famille : « La télécommande de maman » (le premier) voit un collégien contraint de revivre les mêmes journées jusqu’à ce que ses résultats satisfassent sa mère. Dans « L’enfant du chat » (épisode 2), un lycéen tente de survivre entre un monde parallèle et la réalité. « Le dernier jour de Molly » (épisode 3) explore l’incompréhension puis la folie d’une mère qui visite les souvenirs de sa fille suicidée. Dans « Le paon » (épisode 4), une famille entière, d’origine modeste, est soumises aux caprice d’un paon qui parle. Quant au cinquième et dernier épisode, « Cher trouble de l’attention », il dépeint un monde futuriste où les enfants ayant des notes éliminatoires sont « détruits ».
Chaque épisode de la série commence par la même image d’un fœtus avec un cadenas à la main. Son crâne est en partie occupé par les contours d’un visage. En-dessous s’affiche la sentence suivante : « Votre enfant n’est pas votre enfant » (你的孩子不是你的孩子). Quel sens donner à cette sombre affirmation ?

La mère, pilier de la famille

Dans chacun des 5 épisodes, la mère est une figure centrale. Le père est rarement représenté, et lorsqu’il l’est, il est soit abusif soit passif. Sauf exception à l’épisode 4, où le père est le plus sensé des parents et permet de sauver sa fille.
Dans l’ensemble de la série, la mère est celle sur qui repose l’éducation des enfants : « les hommes produisent, les femmes sont les forces motrices qui élèvent la prochaine génération », martèle l’épisode 5. Lorsque son enfant excelle, elle n’hésite pas à le faire savoir. Sa réputation et son statut social reposent sur la réussite de sa progéniture. Ainsi, dans la société futuriste du dernier épisode, les mères portent une broche avec cinq ampoules. Les ampoules s’éteignent une par une au fur et à mesure que les notes de l’enfant chutent. Lorsque plus aucune ampoule n’est allumée, la mère et son enfant sont expulsés du complexe d’appartements luxueux où ils vivent (le « Logement Central »), et emmenés au « Pigeonnier », composé d’habitations miséreuses.
Pour maintenir leur rang, les mères sont donc contraintes de faire des sacrifices. Souvent, il s’agit de sacrifices financiers, comme dans les épisodes 2 et 4 où des familles modestes s’endettent pour inscrire leurs enfants dans des écoles prestigieuses et leur payer des cours particuliers – car « l’éducation mène à la mobilité sociale », pose l’épisode 5. Dans le troisième, la mère de Molly, diplômée d’un MBA aux États-Unis – le Graal – a quant à elle sacrifié sa carrière pour s’occuper à plein temps de l’éducation de ses deux filles.
En Occident, ce personnage maternelle rappelle la « Tiger mother » (老虎妈妈, laohu mama), expression qui fait depuis 2011 les délices des médias anglophones. Ces mères asiatiques n’hésitent pas à user de méthodes autoritaires pour que leur progéniture adorée excelle dans tous les domaines – et peu importe le bien-être de l’enfant. L’épisode 2 de la série taïawnaise contient d’ailleurs des châtiments corporels : Guo Yan est quotidiennement battu par son père et son professeur particulier. Dans l’épisode 3, les jouets, les livres ou encore le sport sont interdits au sein de l’école, afin de ne pas nuire au bon déroulement des études.

Une noyade lente et douloureuse

Rappel des sacrifices, violence physique et émotionnelle, la pression sociale… Le cocktail provoque souvent une descente aux enfers des étudiants. Ce plongeon, si ce n’est la noyade dans le désespoir ou la folie, est symbolisé par le thème de l’eau, présent tout au long de On Children. L’épisode 1 s’ouvre sur une procédure de divorce. Les souvenirs de la mère sont entrecoupés de scènes montrant un bonhomme en plastique qui tombe progressivement dans un verre d’eau. Plus tard, son fils, Pei-wei Ji, rendu fou par la télécommande qui permet à sa mère de remonter le temps, tentera de se tuer à plusieurs reprises, dont deux fois dans son bain. Dans l’épisode 4, Qiao Yi, qui a « un don pour les couleurs », devient aveugle. Des images de peinture qui se dilue dans l’eau viennent alors rythmer l’action. Tout comme les couleurs, son talent « se dilue » peu à peu, ruinant ses chances d’accéder aux meilleures écoles.
La figure maternelle, contrairement à ce qu’elle pense, se retrouve incapable de contrôler son enfant. Celui-ci s’éloigne peu à peu sans qu’elle ne puisse rien faire. L’issue est généralement tragique. Par déni (épisode 2) ou par aveuglement de son entourage (épisode 3), l’enfant suffoque, se perd et finit, dans trois épisodes sur cinq, par mourir.

Et l’amour ?

Dans chaque épisode, la question du sens donné aux études, et particulièrement à l’excellence, est posée. La mère ne veut que le meilleur pour son enfant, ce qui semble logique. Mais au fond, il s’agit surtout de le « forcer à devenir ce qu’elle veut », apprend-on dans l’épisode 5. La mère espère la fois être dédommagée des sacrifices consentis (épisodes 3 et 4), grimper dans l’échelle sociale (ép. 2 et 4), ou, à l’inverse, ne pas en dégringoler (épisodes 1, 3 et 5).
Et les sentiments des étudiants ? Ils n’entrent pas en ligne en compte. Ils sont poussés au bout de leurs forces, au bout de leur vie. L’amour ne semble pas avoir sa place dans cette série où les principales émotions exprimées sont la colère, le stress, la peur, la tristesse, la folie, le désespoir et la résignation. Ainsi, dans le dernier épisode, la mère de Ruo Wa lui interdit de fréquenter un garçon, car « les relations affectent les notes ». Dans l’épisode 1, Pei-wei Ji tente plusieurs fois de se suicider après que sa mère est revenue dans le temps pour effacer l’idylle de son fils avec une jeune fille. Cependant, les souvenirs sont effacés de la vie des personnes tierces, mais pas de la mémoire de Pei-wei Ji. Le garçon se retrouve alors dans une détresse émotionnelle immense, d’où les suicides à chaque fois qu’il remonte dans le temps.
Cette absence d’affection entraîne, dans les épisodes 2 et 5, les enfants à demander à leur mère si elle les aime, malgré les mauvaises notes. Dans le cinquième, elle est prête à tout pour conserver son rang dans la société du « Logement Central », quitte à mentir au système et à sa fille, et à mener cette dernière à la destruction.
Il n’y a guère que dans les épisodes 2 et 4 que l’amour et les souffrances subies, sauvent la famille de la démence et de la mort. Dans l’épisode 4 en particulier, seul le père manifeste de l’affection envers sa fille et tente de se rebeller contre sa femme. Celle-ci n’aura que faire de la souffrance de Qiao Yi, jusqu’au moment où elle sera confontée à la réalité de sa situation : des années de sacrifices, des dettes, une fille qui se transforme en paon et aucune issue, à moins de se sacrifier elle-même. Les autres épisodes sont entachés par la mort et la folie, et dans l’épisode 5, par la cruauté d’une mère qui masquera jusqu’au bout ses sentiments, si elle en a, pour ses enfants.
On Children pose de manière satirique l’envers du décor des excellents résultats PISA du système asiatique. Alors que le gaokao chinois (équivalent du baccalauréat) fait l’objet de célébrations officielles, de prières et d’intenses sessions de bachotage, peu de place est laissée à l’expérience (et donc à l’erreur), à la gestion des émotions et encore moins au plaisir. Au plaisir de vivre.
L’espace de quelques minutes, l’épisode final tente de laisser percer un peu d’espoir. On retrouve, dans un campement de résistants au sein du Pigeonnier, les personnages des épisodes précédents : ressuscités pour certains, ils s’amusent, apprennent à cuisiner ou à construire des cabanes. En dehors du système « normal », ils apprennent à vivre et à développer leurs talents, sans penser à leurs résultats scolaires. Ruo Wa, le personnage principal de l’épisode 5, est submergée par cet environnement. Incapable de cuisiner, elle se sent démunie, pas à sa place. Elle quitte alors le campement pour retourner auprès de sa mère, dans un environnement où elle ne se trouve pas non plus et qui ne l’accepte pas telle qu’elle est.
Ainsi, On children représente une société où les enfants ne sont destinés qu’à accomplir les rêves de leurs parents, au détriment de leur santé mentale et émotionnelle. Revient alors sans cesse à l’esprit la phrase inscrite à chaque début d’épisode : « Votre enfant n’est pas votre enfant. » Si les enfants ne peuvent pas être eux-mêmes, et s’ils ne parviennent pas à représenter l’idéal voulu par leur mère, qui sont-ils ?
Dans la réalité, les conséquences pour le futur restent encore à évaluer. Mais les résultats de recherches effectués à Singapour et Hong Kong sont déjà parlants : soumis très jeunes au stress et à l’anxiété provoqués par un système scolaire très sélectif et par la pression parentale, les jeunes étudiants manquent souvent des ressources nécessaires pour régler les conflits, avoir une pensée critique ou encore exprimer leurs émotions.
Malgré les efforts pour sensibiliser et former les enseignants, le taux de suicide des jeunes reste encore très élevé dans la région. Comme aveugle à la tragique réalité, le système éducatif, lui, continue de glorifier le bachotage, les cours particuliers ou les tests de sélection dès le plus jeune âge. Sans parler de la stigmatisation des enfants issus des classes sociales moins élevées. Chacune de ces caractéristiques se retrouvent dans les épisodes de la série, qui, malgré son mélange d’horreur et de science-fiction, ne s’éloigne pas tellement de la réalité.
A propos de l'auteur
Elodie Le Gal
Spécialiste de la Chine, Elodie Le Gal est chef de projet en intelligence économique. Son focus se porte sur les problématiques socio-économiques et politiques chinoises, ainsi que sur la scène digitale et technologique du pays.