Société
Témoin – Siau-Lian-Lang, être jeune à Taïwan

Quitter Taïwan ? (3/3) De quoi la "fuite des cerveaux" est-elle le nom ?

Il est assez facile de trouver un emploi à Taïwan mais souvent il ne correspond pas au diplôme obtenu et le salaire reste bas. Les jeunes Taïwanais se tournent alors vers la Chine continentale, qui leur offre de meilleures opportunités. (Crédit : DR)
Il est assez facile de trouver un emploi à Taïwan mais souvent il ne correspond pas au diplôme obtenu et le salaire reste bas. Les jeunes Taïwanais se tournent alors vers la Chine continentale, qui leur offre de meilleures opportunités. (Crédit : DR)
Qu’est-ce qui pousse les jeunes Taïwanais à partir travailler outre-mer ? Quelle est la réalité d’un phénomène qui amplifie un exode des talents déjà préoccupant ? Véritable serpent de mer médiatique, cette question a rejailli ces derniers mois dans la presse taïwanaise et internationale. En croisant les différents articles publiés sur le sujet et en réexaminant leurs sources, tentons de répondre à cette interrogation.

Une envie de départ

Dans un sondage publié en mai 2016 par le magazine taïwanais Business Weekly, 62% des 20-35 ans disent penser « certainement » ou « peut-être » partir travailler outre-mer. Rappelons qu’officiellement, la Chine continentale, Hong Kong et Macao ne sont pas considérés à Taïwan comme des territoires étrangers, tout en n’étant pas non plus contrôlés par la République de Chine, le nom officiel du pays. D’où le vocable « d’outre-mer » couramment employé pour désigner tout ce qui est hors de Taïwan. A titre de comparaison, un sondage similaire réalisé par Ipsos en 2014 indiquait que, parmi les Français âgés de 18 à 24 ans, 43% envisageaient « certainement » ou « probablement » de travailler à l’étranger, contre 33 % chez les 25-34 ans.

Japon et Etats-Unis, destinations de cœur

Selon le sondage de Business Weekly, c’est au Japon, aux Etats-Unis ou à Singapour (dans cet ordre) qu’aimeraient avant tout travailler les jeunes Taïwanais. Mais si ces pays bénéficient d’un élan du cœur, c’est en Chine continentale que 36% des candidats potentiels au départ estiment qu’ils ont le plus de chance de travailler dans les dix ans qui viennent.

Des départs plus précoces

Une enquête du ministère taïwanais de la Comptabilité nationale et des Statistiques (DGBAS) publiée en mars dernier permet de quantifier la « fuite des cerveaux » qui touche Taïwan et de cerner la place des jeunes dans ce phénomène. En 2015, indique l’enquête, 724 000 Taïwanais (sur une population totale de 23,5 millions d’habitants) ont passé plus de trois mois outre-mer pour le travail. Parmi eux, 72,5% étaient des diplômés du supérieur, 56,1% étaient des hommes, et 32,8% avaient moins de 35 ans. Pour la première fois dans l’histoire de cette enquête menée régulièrement, la catégorie des 25-29 ans était la plus nombreuse, signe que les plus jeunes sont de plus en plus nombreux à chercher du travail ailleurs.
Parmi les 724 000 Taïwanais expatriés pour le travail recensés en 2015, seuls 457 000 ont résidé outre-mer plus de six mois. Un niveau qui, malgré de légères variations annuelles, reste stable depuis le début des années 2010. Par contre, le nombre de ceux ayant travaillé outre-mer entre trois et six mois dans l’année est en progression constante, un phénomène à rapprocher de la part croissante des moins de 30 ans partis peut-être pour des expériences de travail plus courtes ou plus décousues.

La Chine, le choix de la raison

En 2015, selon la même enquête, c’est la Chine continentale qui a attiré 58% des Taïwanais partis travailler outre-mer. Rien d’étonnant à vrai dire tant les entreprises taiwanaises y ont investi, alors qu’on y parle la même langue et que les deux rives du détroit de Taiwan sont reliées depuis 2008 par des vols directs. Ainsi, 420 000 Taïwanais auraient séjourné cette année-là en Chine continentale pour le travail, soit de manière permanente, soit pour plusieurs mois. Selon toute vraisemblance (le détail n’est pas donné par le ministère), il y avait parmi eux environ 138 000 jeunes de moins de 35 ans.
Cette statistique publique est-elle réaliste ? On entend en effet souvent dire que jusqu’à deux millions de Taïwanais au total seraient installés en Chine continentale. Si tel était le cas, le chiffre de 420 000 actifs serait alors clairement sous-estimé. Reste que l’estimation de deux millions de Taïwanais en Chine continentale est faite au doigt mouillé. A contrario, selon le dernier recensement général de la population organisé en 2010 par la République populaire de Chine, seuls 170 283 Taïwanais résidaient alors de manière permanente en Chine continentale. Sans trancher définitivement la question, on peut noter que les statistiques publiques de Pékin et de Taipei sont relativement cohérentes entre elles.
Qui plus est, le nombre des Taïwanais travaillant en Chine continentale, à en croire le DGBAS, aurait marqué un pic en 2013 et serait depuis en recul, tout comme leur part dans le total des expatriés pour le travail. A l’inverse, de plus en plus de Taïwanais travaillent en Asie du Sud-Est (15,4% du total en 2015), suivant ainsi le mouvement de redéploiement des entreprises taïwanaises observé en Asie.

Outre-mer, des situations de travail variées

Ces chiffres globaux recouvrent des situations très diverses. Certains sont envoyés par des entreprises taïwanaises pour contribuer à superviser leurs sites de production ou rejoindre des équipes en Chine ou en Asie du Sud-Est. D’autres profitent de promotions ou de mesures de mobilité au sein de groupes internationaux. D’autres trouvent directement un emploi sur le marché du travail local, au sein d’entreprises locales ou étrangères. D’autres enfin créent leur propre entreprise, profitant parfois de mesures incitatives octroyées par les autorités du pays. Mais on ignore la part de chaque profil pour chaque destination.

A Taïwan, le chômage des jeunes pourtant en recul

Le taux de chômage est au plus bas à Taïwan : en octobre 2017, il s’élevait à seulement 3,7% de la population active. Comme dans de nombreux autres pays, les jeunes actifs restent davantage touchés par ce phénomène : en 2017, en moyenne près de 12,5% des actifs âgés de 20 à 24 ans étaient à la recherche d’un emploi, et 6,6% des 25-29 ans. Toutefois, le chômage des jeunes recule sans discontinuer depuis 2013.

Salaires, opportunités d’emploi, déroulement de carrière, culture de travail : les raisons du départ

Malgré une situation de quasi-plein emploi, le niveau des salaires reste bas à Taïwan. Le salaire moyen mensuel (dont les primes et bonus) était en 2016 de 48 790 TWD (1 380 euros). Pour un premier emploi, le salaire d’embauche était en 2016 de 26 723 TWD (755 euros), et de 28 116 TWD (795 euros) pour les diplômés du supérieur, indiquent les statistiques du ministère du Travail. Pour ces derniers, le salaire d’embauche n’a progressé que de… 100 TWD en 16 ans !
En outre, s’il est assez aisé de trouver un emploi, souvent celui-ci ne correspond pas au diplôme obtenu. Dans un article du magazine Taiwan Business TOPICS publié par la Chambre de commerce américaine à Taiwan, Matthew Fulco constatait récemment que, dans un certain nombre de secteurs, la Chine continentale offre aux jeunes Taïwanais de meilleures opportunités d’emploi. C’est notamment le cas du marketing et de la communication, des assurances et de l’audiovisuel. Est ici en cause le faible développement de certains secteurs à Taïwan et l’absence dans l’île de certaines fonctions que les groupes multinationaux ont (re)localisées en Chine continentale, à Hong Kong ou à Singapour.
L’ancien diplomate britannique Michael Reilly complète cette idée pour le Global Taiwan Institute. Les deux tiers de la croissance de l’économie taïwanaise, rappelle-t-il, proviennent d’un commerce extérieur dont la force est historiquement liée au caractère bon marché de la main-d’œuvre locale. Dans l’ombre du secteur exportateur, l’économie des services est quant à elle restée dominée par des entreprises possédées ou contrôlées par l’Etat (par exemple pour les services financiers, les télécommunications ou l’agroalimentaire), où les recrutements ne s’effectuent pas à un très haut niveau de qualification, et où les carrières se déroulent principalement en fonction de l’ancienneté, des conditions décourageantes pour les jeunes dotés d’un bon diplôme.
Plus généralement, la culture de travail ayant cours à Taïwan est pointée du doigt dans les interviews illustrant les différents articles consultés : horaires trop longs, heures supplémentaires non payées, structure décisionnelle verticale, esprit d’initiative peu valorisé, médiocre considération des employés par leurs supérieurs, etc.

20 ans de transformations économiques

En cette fin 2017, une remarquable étude pluridisciplinaire sur l’évolution de l’économie taïwanaise des 20 dernières années est venue éclairer le contexte encourageant l’expatriation d’une partie des (jeunes) diplômés taïwanais. Coordonnée par Lee Zong-rong (李宗榮) et Lin Thung-hong (林宗弘), deux sociologues de l’Academia Sinica, le plus prestigieux organisme de recherche à Taïwan, l’étude bouleverse un certain nombre de clichés. Le magazine taïwanais Commonwealth y a consacré un dossier.
Certes, Taïwan compte toujours une très grande majorité de petites et moyennes entreprises, mais celles-ci contribuent aujourd’hui à moins de 20% des exportations du pays, contre plus de 50% il y a 20 ans. L’économie exportatrice taïwanaise est désormais dominée par des grands groupes (Foxconn en tête, mais aussi des PME familiales ayant grossi), dont l’activité s’effectue en grande partie outre-mer (un tiers de leurs revenus viennent de Chine continentale, estime l’étude), où ils créent l’essentiel des emplois. Ces grandes entreprises continuent à s’implanter en priorité là où les salaires sont bas (d’où un redéploiement dans les provinces intérieures de la Chine ou en Asie du Sud-Est), ce qui leur permet de survivre mais sans améliorer leurs marges, relèvent les auteurs de l’étude.
Autre enseignement : la structure familiale de nombreuses entreprises taïwanaises, grandes comme moyennes, crée des goulots d’étranglement pour la carrière des cadres. Auparavant, pour remédier à cette situation, ceux-ci fondaient souvent leur propre entreprise : il leur suffisait d’investir quelques millions de TWD pour être maître à bord. Aujourd’hui, c’est souvent hors de leur portée, la capitalisation moyenne d’une entreprise excédant 30 millions de TWD. Dans ces conditions, faire carrière veut souvent dire s’expatrier.

La Chine, destination problématique

Comme le rappelait en août 2017 Nicola Smith dans le magazine Time, la Chine a renforcé au printemps dernier ses mesures destinées à attirer étudiants et jeunes entrepreneurs taïwanais : assouplissement des règles d’inscription dans les universités chinoises pour les étudiants de Taïwan, soutien financier aux start-ups… Ces mesures gouvernementales sont complétées par des initiatives du secteur privé, à l’image du fonds de soutien de 330 millions de dollars américains aux entrepreneurs taïwanais créé en 2015 par Jack Ma, le patron d’Alibaba.
Les interlocuteurs taïwanais de Nicola Smith insistent sur l’intérêt d’obtenir un diplôme dans une prestigieuse université chinoise en vue d’une future carrière en Chine, louent la diversité du marché du travail chinois grâce notamment à la présence de davantage de groupes internationaux, soulignent la possibilité de progresser plus rapidement et d’obtenir de meilleurs salaires qu’à Taïwan. Des créateurs de start-up vantent aussi l’accès plus facile à des capitaux qui sont selon eux investis dans une vision de plus long terme.
La Chine « cherche activement à attirer les meilleurs talents de Taïwan, contribuant à une sévère fuite des cerveaux qui non seulement menace l’économie taïwanaise mais fait craindre que Pékin, qui considère l’île comme son territoire, utilise son pouvoir économique pour chercher à accroître son influence politique », note l’article.
Pour Pékin, l’arrivée de jeunes professionnels taïwanais est un enjeu de premier plan dans l’optique du front uni pour la réunification entre les deux rives du détroit de Taïwan. En novembre 2017, l’inénarrable Global Times, tabloïd cousin du Quotidien du peuple, y voyait, dans un exercice de propagande dont il a le secret, la preuve que l’hostilité des jeunes Taïwanais envers la Chine continentale est un mythe.
Reste que la situation évolue aussi sur le front de l’emploi en Chine, avec l’arrivée sur le marché du travail de cohortes toujours plus nombreuses d’étudiants diplômés du supérieur. Selon le site chinois de recrutement Zhaoping.com, le salaire d’embauche des jeunes Chinois récemment diplômés était en baisse en 2017 pour la deuxième année consécutive, a rapporté Bloomberg. Une situation qui, si elle se poursuivait ou s’amplifiait, pourrait modifier la perception du marché du travail chinois par les jeunes Taïwanais.

En bref

Ainsi, même si leur nombre semble rester globalement stable, les Taïwanais qui partent outre-mer pour travailler sont de plus en plus jeunes. Confrontés aux évolutions récentes de l’économie taiwanaise, ces derniers sont à la recherche de meilleurs salaires, d’emplois correspondant à leurs qualifications et pouvant leur assurer une progression plus rapide qu’à Taïwan. S’ils rêvent du Japon et des Etats-Unis, leur destination principale est la Chine continentale, ce qui fait de ce phénomène un enjeu symbolique important dans le cadre du conflit de souveraineté.
A propos de l'auteur
Pierre-Yves Baubry
Après avoir travaillé en France et en Chine dans le domaine de la communication et des médias, Pierre-Yves Baubry a rejoint en 2008 l’équipe de rédaction des publications en langue française du ministère taïwanais des Affaires étrangères, à Taipei. En mars 2013, il a créé le site internet Lettres de Taïwan, consacré à la présentation de Taïwan à travers sa littérature.