Histoire
Hôtels mythiques d'Asie du Sud-Est

Hôtels mythiques d'Asie : adieux au Dusit Thani à Bangkok

L'hôtel Dusit Thani à Bangkok. (Source : Business Traveller)
L'hôtel Dusit Thani à Bangkok. (Source : Business Traveller)
Monuments incontournables ou palaces surannés, l’Asie du Sud-Est ne se comprend pas tout à fait sans ses hôtels mythiques. Témoins d’un pan d’histoire coloniale, de sa splendeur et de sa décadence, ils furent parfois un carrefour d’espions durant la guerre froide. Jacques Bekaert nous emmène aujourd’hui à l’Hôtel Dusit Thani à Bangkok.
La première fois que j’ai débarqué à Bangkok, début 1979, il n’existait que deux hauts buildings dans toute la ville. Et le plus haut, c’était le Dusit Thani, au coin de Silom et de Rama 4, face à l’espace vert de Lumpini. Avec l’Oriental, le Dusit était considéré comme le grand hôtel de luxe de la ville. Il fut l’hôtel favori de vedettes comme Rod Steward ou Whitney Houston. De Tom Jones ou de Gwyneth Paltrow.
Avec désormais une station du métro aérien, le Sky train juste en face et le vaste parc de Lumpini pour y faire son jogging matinal, il est difficile de trouver meilleur emplacement. Les chambres du Dusit sont connues pour être parmi les plus vastes de la capitale, et les suites sont propices aux visites en famille.
L’histoire du Dusit commence en février 1970, quand Thanpuying Chanut Piyaoui s’allie avec Thai-Obayashi pour construire un hôtel de 23 étages. Je me souviens que de l’étage supérieur, on apercevait – par temps clair – les champs de riz qui en ce temps-là s’étendaient au nord de la ville. Depuis, la métropole a grignoté les champs, et de nouveaux quartiers naissent pour abriter ceux qui toujours plus nombreux veulent habiter en ville, mais qu’effrayent les prix de l’immobilier dans les vieux centres de la cité, du côté de Silom-Sathorn ou de Sukhumvit par exemple.
Les restaurants du Dusit sont célèbres. Si au sommet, le Tiara est avant tout réservé aux fêtes de fin d’année, aux mariages et à ces dîners-concerts où se produisit Stevie Wonder, le Hamilton offre quelques-uns des meilleures viandes de la ville – y compris ce boeuf de Kobe, trésor du Japon vendu à prix d’or, qui fond réellement dans la bouche. La cuisine cantonaise est à l’honneur au Mayflower. Et combien de visiteurs ont découvert la grande variété de la cuisine thaïe au Benjarong. Le vietnamien Tien Duong ouvrit alors que les relations entre les deux pays étaient encore tendues, et que la délicate cuisine anamite était quasi inconnue dans le royaume de Thaïlande.
C’est dans le coffee shop du rez-de-chaussée que je rencontrais de temps en temps le Squadron Leader Prasong Songsiri. Je l’avais connu à l’époque où le père d’Amelie Nothomb, Patrick, un vieux complice, était en poste en Thaïlande comme ambassadeur de Belgique. Prasong était alors secrétaire général du Conseil National de Sécurité, placé là par le Premier ministre, le général Prem, pour surveiller les agissements des membres de son gouvernement. « Éliminer complètement la corruption est impossible, nous avait dit Prasong. Mais je suis là pour rappeler à certains ministres qu’il y a des limites, et qu’ils peuvent toujours être démissionnés. »
C’était aussi l’époque où les réfugiés cambodgiens affluaient en Thaïlande. Et parmi eux, une jeune femme qui avaient été mon guide lors de ma première visite à Phnom Penh en 1983, quand j’avais enfin obtenu un visa, pour assister au second retrait de « volontaires » de l’armée vietnamienne.
Avec Patrick Nothomb, nous sommes allés voir Prasong. « Je comprends que vous vouliez lui offrir l’asile politique en Belgique. Et je vous aiderai. Mais n’en dîtes rien à personne. Car ici, il y a une forte réaction des nationalistes de droite contre notre propre politique d’asile, et je dois jouer un jeu compliqué pour continuer d’accueillir à la frontière ces pauvres gens. »
Un jour, en rentrant du Vietnam, j’accompagnai Patrick pour voir à nouveau Prasong. Hanoï venait d’émettre le premier billet de mille dongs, pour faire face à une inflation galopante. Je dis à Prasong : « Vous avez tant fait pour nous que je voudrais vous donner un peu d’argent. » Prasong me regarda, surpris et répondit : « Vous savez bien que je n’accepte jamais d’argent. » Je lui dit alors : « Ne vous en faîtes pas, avec ce billet de mille dongs, si vous le changiez ici, vous n’auriez même pas assez pour vous acheter en Thaïlande une seule cigarette ! » Il éclata de rire : « OK, signez-moi ce trésor, et je vais le faire encadrer. » Prasong était, est toujours l’incorruptible. Il fut pour le journaliste que j’étais une source fiable.
Souvenirs, souvenirs.
Car bientôt le Dusit Thani va fermer définitivement ses portes. Le 5 janvier 2019. Apres un réveillon plutôt nostalgique. En lieu et place, on trouvera du logement haut de gamme, des commerces de luxe, et même un hôtel de format plus réduit, de type « boutique ». Un genre très a la mode depuis quelques temps, et jusque dans le transport aérien.
A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert est basé en Thaïlande depuis 35 ans. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au Quotidien de Paris (1974-1978), et une fois en Asie, au Monde, au Far Eastern Service de la BBC, au Jane Defense Journal. Il a écrit de 1980 a 1992 pour le Bangkok Post un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il est l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un receuil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018.