Société
Portrait

Philippines : Tony Meloto, businessman repenti et innovateur social

Construire, ensemble, des maisons pour les plus démunis, telle est la mission de base de Gawad Kalinga. Pour y parvenir, Tony Meloto rassemble pauvres et riches, nationaux et occidentaux, ruraux et urbains. Ici, près de Bacolod, capitale de l'île de Negros Occidental. (Copyright : Laurent Weyl)
Construire, ensemble, des maisons pour les plus démunis, telle est la mission de base de Gawad Kalinga. Pour y parvenir, Tony Meloto rassemble pauvres et riches, nationaux et occidentaux, ruraux et urbains. Ici, près de Bacolod, capitale de l'île de Negros Occidental. (Copyright : Laurent Weyl)
Le président des Philippines Rodrigo Duterte mène une guerre sanglante contre les trafiquants de drogue. Tony Meloto a choisi une autre arme pour combattre l’extrême pauvreté qui gangrène son pays : le social business. Des « villages Gawad Kalinga » à la « Ferme enchantée », l’homme d’affaires inspire une nouvelle génération d’entrepreneurs sociaux, philippins ou étrangers.
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Il est là. Au milieu de maisons multicolores. Entouré de ceux qu’il a rendu dignes. Ses yeux se ferment. Un instant. Le temps de se plonger dans son passé. Ses souvenirs ont la teinte sombre des tôles ondulées : « Autrefois, Bagong Silang était un bidonville insalubre de Manille, peuplé de criminels et de dealers de drogue. Nous avons mis un terme à la spirale d’extrême pauvreté et de violence grâce au pouvoir de la présence. »
Si le poids des années a voûté la silhouette et blanchi les cheveux de Tony Meloto, son optimisme est toujours aussi radical. Aujourd’hui âgé de 67 ans, ce Philippin est l’inventeur d’un innovant modèle de développement économique. Il rassemble en bâtissant des ponts entre pauvres et riches, nationaux et occidentaux, ruraux et urbains, catholiques et musulmans. Son approche holistique a été récompensée par de nombreuses distinctions et lui a valu d’intervenir dans les grands forums économiques mondiaux, comme Davos.
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Construire, ensemble, des maisons pour les plus démunis, telle est la mission de base de Gawad Kalinga. Pour y parvenir, Tony Meloto rassemble pauvres et riches, nationaux et occidentaux, ruraux et urbains. Ici, près de Bacolod, capitale de l'île de Negros Occidental. (Copyright : Laurent Weyl)

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Tony Meloto se prête au jeu des selfies au milieu des bénévoles, galvanise par l'énergie qui émane de ces jeunes. Ici, près de Bacolod, capitale de lîle de Negros Occidental lors d'un "Bayani Challenge". Littéralement, le "Defi des Heros", ce rassemblement se tient chaque printemps a travers le pays pour créer un mouvement national de solidarité avec les plus pauvres. (Copyright : Laurent Weyl)

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Construire, ensemble, des maisons pour les plus démunis, telle est la mission de base de Gawad Kalinga. Pour y parvenir, Tony Meloto rassemble pauvres et riches, nationaux et occidentaux, ruraux et urbains. Ici, près de Bacolod, capitale de l'île de Negros Occidental. (Copyright : Laurent Weyl)

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A la fin du cinquième et dernier jour de ce "Bayani Challenge", les bénévoles font la fête. Ici, près de Bacolod, capitale de l'île de Negros Occidental. (Copyright : Laurent Weyl)

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La porte d'entrée de la "Ferme Enchantée". L'objectif vise a implanter 25 Fermes Enchantées dans les Philippines rurales afin de lutter contre l'exode vers les bidonvilles et impulser des emplois dans l'agriculture. (Copyright : Laurent Weyl)

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Tony Meloto et Vincent Jhunieal Tatel, élève à la School for Experiential and Entrepreneurial Development (SEED), implantée a la Ferme Enchantée. "Un champ de possible s'ouvre à nous", tel est le message qu'il tient à lui faire passer. (Copyright : Laurent Weyl)

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Située près de Manille, la Ferme enchantée est un incubateur d'entrepreneuriat social dédié au secteur agricole. Des jeunes issus de milieux très défavorisés peuvent y suivre une formation de deux ans suivie d?un stage d'une année. (Copyright : Laurent Weyl)

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Fondée en 2010, la Ferme Enchantée a été aménagée autour d'un village Gawad Kalinga. Les villages GK sont conçus pour être beaux, via les façades colorées et le foisonnement des plantes vertes : pour Tito Tony, on ne peut pas avoir de rêve dans un endroit hideux. (Copyright : Laurent Weyl)

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Vincent Jhunieal Tatel, jeune étudiant SEED, partage un repas avec sa mère qui loge dans le village GK de la Ferme Enchantée. (Copyright : Laurent Weyl)

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Plush and Play, est une entreprise sociale de peluches, a l'effigie de fruits et légumes, créée par un jeune Francais, Fabien Courteille. La société emploie une trentaine de couturières. Les femmes habitent le village Gawad Kalinga de la Ferme Enchantée et les villages alentours. (Copyright : Laurent Weyl)

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Étudiant a la KEDGE Business School de Bordeaux, Maxence Couturier passe six mois à la Ferme Enchantée. Il a ramassé des feuilles de bananier pour nourrir le troupeau de chèvres. (Copyright : Laurent Weyl)

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Étudiant à HEC, Louis Faure est arrivé à la Ferme Enchantée en aout 2014. Lui et et le jeune étudiant en agronomie Vincent Jhunieal Tatel ambitionnent de mettre au point un modèle économique d'élevage de poulets, en plein air et sans antibiotiques, reproductible pour les paysans des Philippines. (Copyright : Laurent Weyl)

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Désireuse de mettre du sens dans sa vie, Marie Cavossora a fonde une entreprise sociale : Carabao Creamerry est spécialisée dans les produits laitiers de buffle d?eau. Ici, lors d'un testing de gout de nouveaux produits qu'elle envisage de commercialiser. (Copyright : Laurent Weyl)

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Ici, à Manille, dans un club privé entoure de luxueux buildings d'habitation. (Copyright : Laurent Weyl)

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Située a Manille, Human Nature est une entreprise sociale spécialisée dans les cosmétiques naturelles. La moitié des employés viennent des communautés GK des bidonvilles de Manille. Comme Mary Rose Andia qui habite Brookside GK Village et que l'on voit ici en compagnie de Dylan Wilk. Le slogan de Human Nature : "pro-Philippines, pro-pauvres et pro-environnement". (Copyright : Laurent Weyl)

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Jolly Gapumpa, 34 ans, ancien chef de gang quand il était adolescent. Apres des études de criminologie, financées par Gawad Kalinga, il a rejoint la Police Nationale des Philippines, affecte à l'escorte présidentielle. (Copyright : Laurent Weyl)

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GK Village Brookside, à Quezon City, dans la métropole de Manille. Hier, cette zone était un bidonville. Désormais, les rues sont propres, bordées de verdure et de maisons aux façades colorées. Grâce a Gawad Kalinga, les pauvres, aussi, ont "droit au beau". (Copyright : Laurent Weyl)

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GK Village Brookside, à Quezon City, dans la métropole de Manille. Sur les murs des GK Villages, sont peints des slogans rappelant aux habitants les valeurs de Gawad Kalinga. Comme ici : "Pour le futur de Brookside, il faut être solidaire et discipliné". (Copyright : Laurent Weyl)

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GK Village Brookside, à Quezon City, dans la métropole de Manille. Hier, cette zone était un bidonville. (Copyright : Laurent Weyl)

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La métamorphose des bidonvilles en GK village se fait au fur et à mesure des financements que reçoit Gawad Kalinga. Cette zone de bidonville est située près de GK Village Brookside, à Quezon City, dans la métropole de Manille. (Copyright : Laurent Weyl)

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La métamorphose des bidonvilles en GK villages se fait au fur et à mesure des financements que reçoit Gawad Kalinga. Cette zone de bidonville est située près du village GK Air France-KLM, à Quezon City, dans la métropole de Manille. (Copyright : Laurent Weyl)

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Tony Meloto, fondateur de Gawad Kalinga, sur un chantier d'un village GK en construction à Quezon City, dans la métropole de Manille. Sur sa droite, les maisons GK aux façades colorées, porteuses d'espoir. Sur sa gauche, l'ancien bidonville et les futurs bénéficiaires. (Copyright : Laurent Weyl)

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GK Village SM, à Bagong Sillang dans la métropole de Manille. Hier, cette zone était un bidonville insalubre. Désormais, les rues sont propres, bordées de verdure et de maisons aux façades colorées. Grâce a Gawad Kalinga, les pauvres, aussi, ont "droit au beau". (Copyright : Laurent Weyl)

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GK Village SM, à Bagong Sillang dans la métropole de Manille. Désormais, les rues sont propres, bordées de verdure et de maisons aux façades colorées. Grâce a Gawad Kalinga, les pauvres, aussi, ont "droit au beau". (Copyright : Laurent Weyl)

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Régulièrement, les leaders des communautés Gawad Kalinga - tous volontaires parmi les bénéficiaires - se réunissent pour régler les soucis de la vie quotidienne selon les valeurs prônées par GK, au premier rang desquelles, la solidarité. Comme ici, dans la chapelle de GK Village Ruby, à Quezon City, dans la métropole de Manille. 80 % des Philippins sont catholiques. C'est le premier pays catholique d'Asie. (Copyright : Laurent Weyl)

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GK Village SM, à Bagong Sillang dans la métropole de Manille. Hier, cette zone était un bidonville insalubre. Désormais, les rues sont propres, bordées de verdure et de maisons aux façades colorées. Grace à Gawad Kalinga, les pauvres, aussi, ont "droit au beau". (Copyright : Laurent Weyl)

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La grande majorité (70 %) des GK villages sont situés à la campagne, comme celui de New Washington, dans la province d'Aklan sur l'île de Panay. (Copyright : Laurent Weyl)

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Rizzymae Avila et sa famille vont bientôt quitter leur précaire logement, construit en bambou, pour habiter une maison dans le GK Village New Washington sur l'île de Panay. (Copyright : Laurent Weyl)

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Les habitants de GK Village New Washington, situe sur l'île de Panay, dans la province d'Aklan, ont été relogés suite au typhon Haiyan. En novembre 2013, la force des vents a emporté leurs modestes logis construits en bambou. Chaque habitant participe à l'entretien du GK village et à l'embellir pour le rendre agréable a vivre, malgré leur pauvreté. (Copyright : Laurent Weyl)

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Les habitants de GK Village New Washington, situé sur l'île de Panay, dans la province d'Aklan, ont été reloges suite au typhon Haiyan. En novembre 2013, la force des vents a emporté leurs modestes logis construits en bambou. (Copyright : Laurent Weyl)

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Les habitants de GK Village New Washington, situe sur l'île de Panay, dans la province d'Aklan, ont été reloges suite au typhon Haiyan. Ennovembre 2013, la force des vents a emporté leurs modestes logis construits en bambou. Comme ici, celui de Maricel Ritos. Les pauvres sont les plus vulnérables au dérèglement climatique. Ce sont les premiers à être touchés et les derniers à s'en remettre. (Copyright : Laurent Weyl)

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Certains hommes du GK Village New Washington, situé sur l'île de Panay, dans la province d'Aklan, contribuent à la subsistance de leur famille en péchant. Comme ici, Arcojada Ceferino. (Copyright : Laurent Weyl)

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Les habitants de GK Village New Washington, situé sur l'île de Panay, dans la province d'Aklan, ont été relogés suite au typhon Haiyan. En novembre 2013, la force des vents a emporté leurs modestes logis construits en bambou. Comme ici, celui de Melanie Miaral qui porte son petit fils dans ses bras. (Copyright : Laurent Weyl)

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En novembre 2013, le typhon Haiyan a dévasté les Philippines et notamment l'île de Panay. Sur le rivage, les ruines du phare en béton, vestiges de la violence des vents. Les habitants du nouveau GK Village New Washington vivaient près de l'océan, dans des maisons qu'ils avaient construites en bambou. (Copyright : Laurent Weyl)

 
 

Gestation d'un social businessman

Ancien directeur des achats chez Procter & Gamble aux Philippines, puis créateur et chef d’entreprises, celui que l’on surnomme avec respect Tito Tony, « oncle Tony », a fondé, en 2003, l’ONG Gawad Kalinga (GK). En tagalog, ces mots signifient « prendre soin ». « Je suis passé par l’enfer pour inventer un paradis », confie Tony Meloto. Il y a vingt ans, il vivait avec sa femme dans une belle propriété derrière de hauts murs protecteurs. Leurs enfants suivaient des études dans des écoles huppées, accompagnés de leurs gardes du corps. « J’avais travaillé dur pour nous fabriquer cette bulle, mais j’ai pris conscience que dans un océan d’insécurité, ma famille était une proie. À mi-chemin du voyage de ma vie, si j’avais atteint mes ambitions, je me sentais tel un bagage vide. »

En quête de sens, Tony Meloto s’engage dans l’association catholique Couples For Christ et s’immerge dans le plus grand bidonville de Manille : Bagong Silang. Il fait alors sienne la maxime de Gandhi : « Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde. » Pendant trois mois, dès 5 heures du matin, il vient partager un café et des moments de vie avec les plus démunis. « Je voulais me reconnecter à eux, percer l’origine de leur misère. J’ai réalisé qu’aucun être humain ne naît criminel, mais à vivre dans de telles zones de non-droit, comment mener une existence digne, comment respecter la loi ? » Aux Philippines, le taux de croissance s’élève à 6,2 %, mais pour Tony Meloto, ce n’est plus le baromètre du développement social : « On nous a intoxiqué avec une fausse idée du progrès. Le développement ne consiste pas à rendre plus riches ceux qui le sont déjà en laissant les plus pauvres sur le chemin. Cessons de les oppresser et convergeons ensemble vers un bien commun. C’est du business gagnant-gagnant. »

À force de se rendre présent à eux, Tony Meloto gagne la confiance des habitants de Bagong Silang. L’été 1996, il organise un camp pour les jeunes. Anthony Addura est l’un d’eux. Sur sa peau, le tatouage d’une croix qu’enlace un dragon. Son père est sans emploi, sa mère lave des vêtements pour subvenir aux besoins de leurs cinq enfants. 126 autres jeunes y participent, attirés par la nourriture gratuite, la musique, la danse. La plupart sont enrôlés dans des gangs, tel Anthony Addura qui, du haut de ses 14 ans, arrive armé : « Tito Tony nous a permis d’avoir des rêves. Alors, à sa demande, on a rendu les armes et on a pactisé avec le gang ennemi. »
À la fin du camp d’été, Tony Meloto, fils d’instituteurs publics, lui propose de retourner à l’école. Grâce à une bourse, Anthony Addura suit des études d’informatique et de gestion. Aujourd’hui, il travaille à plein temps pour GK dont il s’est fait tatouer le leitmotiv : « Walang iwanan », « N’abandonner personne ». L’été 1996 aura également laissé une empreinte indélébile chez ses amis. L’un d’eux, après des études de criminologie, a rejoint la Police Nationale des Philippines, affecté à l’escorte présidentielle. Les autres sont devenus infirmiers, employés dans un centre d’appel, enseignants, ou encore chauffeurs de camion.

Chaîne de solidarité

Afin de restaurer l’amour propre de leurs pères désœuvrés, Tony Meloto lance, dans la foulée, son premier chantier solidaire : la construction d’une salle polyvalente. « Les hommes sont souvent source de dysfonctionnements dans la société, voilà pourquoi je voulais les impliquer », raconte l’homme d’affaires. Puis, en 1999, la première maison d’une longue série est érigée au milieu de Bagong Silang. La famille d’Anthony Addura s’y installe. Pour la première fois de leur vie, ils ont une adresse postale et sont enracinés dans un lieu dont personne ne pourra les déloger. Dans les rues alentour, désormais propres et bordées de verdure, les enfants jouent en sécurité et les voisins s’entraident.
À ce jour, plus de 250 000 Philippins bénéficient gratuitement d’un foyer coloré. Et, par ricochet, près d’un million de personnes sont impactées par Gawad Kalinga. L’écosystème de l’ONG repose sur une chaîne de solidarité que Dan Bercasio, coordinateur de chantiers, résume ainsi : « Des propriétaires terriens offrent des terrains ; les entreprises partenaires financent le matériel ; les bénéficiaires et les bénévoles construisent les maisons sous la houlette de professionnels ; enfin, le gouvernement local aménage les services publics tels que des routes et des canalisations. » Les maisons, dont chacune coûte l’équivalent de 2 800 euros, sont déployées à travers les Philippines, majoritairement à la campagne, comme à New Washington sur l’île de Panay.
Dos au Pacifique, Mélanie Miaral, 50 ans, regarde le ciel tourmenté de nuages. Sur son visage, les sillages creusés par une vie passée au bord d’un océan de plus en plus menaçant. En novembre 2013, sa cabane en bambou a été emportée par le typhon Haiyan. Échouées sur le rivage, les ruines du phare en béton, vestiges de la violence des vents. « Depuis que j’ai été relogée avec ma famille dans une maison en dur parmi la communauté Gawad Kalinga, à 500 mètres à l’abri dans les terres, je dors enfin la nuit. » Son foyer « en dur » a été construit au printemps 2014 sur le même modèle que les autres : une surface moyenne de 20 mètres carrés au sol – qui peut être doublée d’un étage – équipée de WC, avec eau courante et électricité. Sans oublier un petit jardin dans lequel les pêcheurs du village sont encouragés à planter un potager.
Les bénéficiaires des maisons Gawad Kalinga doivent participer aux chantiers : « Le travail paraît plus léger quand on transpire ensemble pour construire notre futur », dit l’un deux. Un futur cimenté par les valeurs universelles que prône l’ONG : l’honnêteté, la solidarité envers ses voisins, le respect de la famille ou encore la persévérance. Autant de principes que les leaders – des volontaires parmi les bénéficiaires – veillent à faire perdurer dans les communautés, notamment via des formations. Si donner une maison aux plus pauvres d’entre les pauvres est la mission de base de GK, Luis Oquiñena, directeur exécutif, rappelle qu’il s’agit de « bâtir des communautés autonomes et durables. C’est ce qu’on appelle le « Bayanihan » : l’esprit de solidarité. »
En témoigne le « Bayani Challenge ». Ce « Défi des héros » a lieu chaque printemps à travers le pays pour créer un mouvement national de solidarité avec les plus défavorisés. Près de Bacolod, capitale de la province du Negros Occidental, Luis Oquiñena organise une session de cinq jours. Deux longues files indiennes d’environ 400 bénévoles font circuler pots de peinture, briques et seaux d’eau afin d’aider à la construction de maisons Gawad Kalinga. Au milieu de ces bénévoles, Tony Meloto, galvanisé par l’énergie qui se dégage de la foule en transe et les haut-parleurs au puissant volume.

Au-delà des frontières

*80 % des Philippins sont Catholiques.
Cet élan solidaire dépasse les frontières. Parmi les entreprises étrangères qui financent directement les communautés, le Britannique Shell, le Coréen Hyundai ou l’Américain Microsoft. Et du côté de l’hexagone, Air France-KLM ou encore Schneider Electric. Mais, dans le premier pays catholique d’Asie*, certaines de ces entreprises ne sont pas en odeur de sainteté, tel Pfizer qui produit des préservatifs. Critiqué pour ne pas avoir condamné la contraception, Gawad Kalinga, branche sociale de Couples For Christ, se sépare de sa tutelle en 2009. Tony Meloto confie : « Je me suis réinventé au contact des pauvres. J’étais un missionnaire, mais on ne peut prêcher à des personnes affamées. N’est-ce pas scandaleux que notre pays qui compte tant de fervents catholiques, soit aussi corrompu et inégalitaire ? Cessons de faire la charité. Désormais, j’ai foi en… l’action. Et puis, qui suis-je pour juger ? Dans chaque entreprise, il y a du mauvais et du bon. » Preuve de cette approche œcuménique : 30 communautés Gawad Kalinga se sont implantées dans le Sud-Ouest philippin à majorité musulmane. Le modèle GK a même été exporté dans le pays à la plus forte population musulmane au monde, liIndonésie.
Le business plan, élaboré par Tony Meloto pour en finir avec l’extrême pauvreté, repose sur la trinité suivante : donner un toit, essaimer l’esprit de solidarité enfin, développer l’entrepreneuriat social. Comme il le souligne, « pour voir grand, il faut nous appuyer sur les entrepreneurs sociaux. Il s’agit, non pas de chercher le profit maximum, mais le profit optimum. Les entreprises doivent tenir compte de leur impact social et environnemental. » Pour relever ce pari, il a fondé en 2010 la « Ferme enchantée », un incubateur d’entreprises sociales, dédié au secteur agricole. Située dans la campagne de la province de Bulacan, près de Manille, cet éden se déploie autour d’un village Gawad Kalinga. Objectif : implanter 25 Fermes Enchantées pour créer des emplois dans l’agriculture. Sur une surface de 37 hectares d’abondance, les citadins hors-sol se « reconnectent » à la terre nourricière. Un jardin potager, bordé par les manguiers et cocotiers, regorge de tomates, laitues et piments croquants en cette saison des pluies.

Ferme Enchantée

Tony Meloto séjourne trois jours par semaine à la Ferme Enchantée. Levé à 5 heures, il contemple les étendues vertes qui, bientôt, se métamorphoseront en rizières ou en jardins aromatiques. Un champ de possibles s’ouvre à lui : « L’agriculture est l’avenir de notre nation. Un quart des Philippins ne mangent pas à leur faim alors que nous avons 12 millions d’hectares de terres fertiles inexploitées. Après avoir été colonisés par les Espagnols, puis les Américains, nous avons gardé une mentalité d’esclaves. Nous avons tellement lu « l’évangile selon Harvard » que nous avons oublié les véritables besoins de notre pays. »
Dans son sillon, Vincent Jhunieal Tatel. À 17 ans, il étudie à la School for Experiential & Entrepreneurial Development (SEED). Implantée à la ferme Enchantée, cette école permet aux jeunes défavorisés de se former à l’entrepreneuriat social : « Grâce à GK, explique Vincent, j’ai pu devenir une meilleure version de moi. Je viens d’être diplômé de la première promotion SEED. Et l’été dernier, en partenariat avec Louis Faure, on a démarré un élevage de poulets en plein air, sans antibiotiques. » Étudiant à HEC, Louis Faure est arrivé en août 2014 pour une année de césure qu’il a prolongée de 12 mois : « J’ai trouvé un lieu qui rassemble ce dont j’ai besoin pour vivre. » Un lieu dans lequel le Parisien de 23 ans se trouve en accord avec lui-même, les autres et la nature. Prenant conscience que tout est lié.
Attirés par l’esprit « Let’s do it » qu’essaime Tony Meloto, de plus en plus d’étudiants, majoritairement des Français des grandes écoles – Essec ou Polytechnique -, viennent en stage à la Ferme Enchantée. « En France, regrette Louis Faure, on nous enseigne à tout calculer, particulièrement les risques, mais jamais à lâcher prise. Ici, on apprend par l’expérience et le ressenti. » Avec Vincent Jhunieal Tatel, ils élèvent, de façon naturelle, 850 poulets de race locale qu’ils livrent à la classe aisée de Manille devenue soucieuse de sa santé.

Nouvelle génération

Jusqu’à présent, une trentaine de projets d’entrepreneuriat social ont vu le jour, bénéficiant de la renommée de la « marque » Gawad Kalinga. Parmi lesquels, Plush & Play. Initiée par un jeune Français, Fabien Courteille, cette entreprise de peluches à l’effigie de fruits et légumes emploie une trentaine de couturières du village GK et des alentours. Autres exemples : Bayani Brew, un thé glacé concocté à partir d’ingrédients endémiques achetés à un prix juste aux fermiers, ou encore Carabao creamerry, spécialisée dans les produits laitiers de buffle d’eau. La majorité de ces projets sont portées par des Philippins désireux de mettre du sens dans leur vie professionnelle et de retourner à leurs racines. A l’image de Franco Romualdez : descendant d’une famille fortunée – son grand-père était ambassadeur à Madrid -, le jeune homme avait un avenir tout tracé dans une multinationale étrangère. Jusqu’à ce qu’il assiste à une conférence de Tony Meloto.
« J’ai été soufflé, se souvient Franco Romualdez. Les riches Philippins considèrent la pauvreté comme un problème insoluble, mais lui nous montre qu’il y a des solutions. Je voulais prendre part au changement de mon pays. » À l’automne 2015, il accepte d’être son assistant tout en projetant de développer une entreprise sociale autour des abeilles. « Le business, tel qu’il est pratiqué, est fondé sur une farce puisque le coût environnemental et social n’est jamais pris en compte », remarque Louis Faure. Et tous de citer en exemple Human Nature, un business social dirigé par Dylan Wilk.
Après avoir lancé à 20 ans, son entreprise de jeux vidéo, gameplay.com, ce Britannique est devenu millionnaire : « Je connaissais le succès, pourtant je ne contribuais en rien à l’amélioration de la société, confie Dylan. Je pouvais tout m’offrir, matériellement, mais je n’étais pas heureux. Je confondais plaisir et bonheur. J’ai alors voyagé à la quête d’ONG fiables que j’aurais financées, jusqu’à ce que je découvre Gawad Kalinga. » Lorsqu’il signe un chèque de 100 000 dollars à Tony Meloto, celui-ci refuse et lui rétorque qu’il y a « davantage dans son cœur que dans son portefeuille ». De retour au Royaume-Uni, Dylan Wilk regarde d’un autre œil sa collection de Ferrari et BMW, adoptant une nouvelle unité de mesure : « Je me demandais combien de maisons Gawad Kalinga on pouvait construire pour le prix d’une voiture. J’étais tombé amoureux de ce pays, de ces habitants si bienveillants et, surtout, de la fille de Tony Meloto. Eux, me rendaient heureux. »
*40 % des habitants de Manille vivent dans un bidonville.
En 2003, Dylan s’installe aux Philippines et se marie. Quand son épouse, Anna, et sa belle-sœur, Camille Meloto, lui proposent de monter une entreprise sociale dans les cosmétiques naturels, le Britannique décline : « J’avais peur de réveiller mon côté obscur de businessman avide ! » Mais il ne résiste pas à leur argument « d’utiliser la puissance commerciale d’une entreprise pour lutter contre la pauvreté ». En 2008, ils s’associent pour créer Human Nature. Leur slogan : « Pro-Philippines, pro-pauvres et pro-environnement. » Les matières premières sont ainsi cultivées localement, sans produits chimiques. Les paysans sont rémunérés de façon équitable. La moitié des 370 employés viennent des communautés GK des bidonvilles* de Manille. Ils bénéficient de la sécurité de l’emploi, d’une couverture santé et leur paie est 70 % plus élevée que le salaire minimum. Ce qui n’empêche pas Human Nature de faire du profit.
À la tête avec son épouse d’une famille transcontinentale déjà nombreuse (cinq enfants et neuf petits-enfants), Tony Meloto l’élargit au reste du monde : « À partir du moment où vous considérez l’autre comme partie intégrante de votre famille biologique, vous pouvez assurer à vos enfants un avenir de paix. »
Par Aude Raux, avec les photos de Laurent Weyl

En savoir plus

La version française du site web de l’ONG Gawad Kalinga, à consulter ici.

A propos de l'auteur
Aude Raux
Aude Raux est journaliste. Des sujets "porteurs d’espoir", tel est le thème de son travail en France et à l’étranger. En témoignent ses reportages sur l’émancipation des chiffonnières du Caire (publié dans Le Monde de l’Education) ; l’intervention de chirurgiens en Sierra Leone pour effacer les cicatrices de guerre des enfants soldats (Libération), la tournée d’une clinique mobile près de Tchernobyl (La Vie) ou la création d'un atelier de socio-esthétique à la maison d’arrêt des femmes de Fresnes (Cosmopolitan, Télérama). En témoigne également sa série documentaire consacrée à la banlieue intitulée "Qui sème l'espoir..." réalisée avec la photographe Jérômine Derigny. Ainsi que sa participation à la conception et la réalisation de La Plume de Swane, un journal destiné aux enfants soignés à l'hôpital Trousseau à Paris : www.assoswane.com.