Société
Analyse

Le Japon vibre pour le Kôshien, le grand tournoi de baseball lycéen

Lors de la finale 2017 du tournai estival de baseball lycéen, le Kôshien, les joueurs de la Hanasaki Tokuharu High School célèbrent le premier titre d'une équipe de la préfecture de Saitama. (Source : Japan Times)
Lors de la finale 2017 du tournai estival de baseball lycéen, le Kôshien, les joueurs de la Hanasaki Tokuharu High School célèbrent le premier titre d'une équipe de la préfecture de Saitama. (Source : Japan Times)
Les cloques qui saignent sur les mains du lanceur, le moment de gloire d’adolescents prêts à tout donner pour l’équipe, la tension interminable… Tous les éléments dramatiques sont réunis dans le Kôshien. Le tournoi estival de baseball lycéen est l’objet de toutes les passions au Japon, bien plus que le sport professionnel. La finale de la 100ème édition a lieu ce mardi 21 août.

Contexte

Le tournoi de baseball du Natsu no Kôshien (夏の甲子園) plus généralement appelé « Kôshien » se tient chaque année au mois d’août. C’est l’un des événements majeurs de l’année sportive au Japon. Opposant des équipes de lycées venues de tous le pays, le tournoi éclipse pendant trois semaines le championnat de baseball professionnel. La télévision nationale retransmet ces matchs opposant dans le mythique stade de Kôshien entre Osaka et Kôbe des équipes de jeunes garçons entre 16 et 18 ans.

Outre le plaisir de voir sa région représentée lors d’un grand événement (alors qu’il n’y a que 12 équipes dans le championnat professionnel), les amateurs de baseball peuvent voir l’aboutissement des efforts de ces jeunes lycéens. Les équipes de baseball lycéen réunissent des jeunes qui sacrifient tout leur temps libre pour pratiquer ce sport, se soumettant à des règles de vie martiale (parfois causes de dérapages) et prêt à se donner sans compter sur le terrain avant de rejoindre l’anonymat après trois semaines de gloire éphémère.

A noter qu’il existe également un Kôshien au printemps (Haru no Kôshien, 春の甲子園) sur invitation et dont la popularité est bien moindre que celle du tournoi estival.

C’est une tête qui semble à peine sortie de l’enfance qui s’avance sur le monticule du stade. Son regard décidé, son crâne rasé sous la casquette, sa concentration froide, tout tranche dans l’attitude avec les traits juvéniles de ce jeune homme d’à peine 18 ans qui prend position. Il vient d’un lycée de Tokyo, d’Osaka, du fond des préfectures rurales d’Aomori ou d’Akita, ou a fait plus de 1000 kilomètres depuis Okinawa pour être présent. Il y a trois semaines, il jouait devant quelques centaines de spectateurs dans les championnats régionaux où s’affrontent 3800 formations.
Ce lanceur va envoyer sa balle en direction d’un adversaire à la batte, qui lui ressemble en tout point. Mais cette fois, ce sera devant 40 000 spectateurs dans un stade et en direct sur la télévision nationale. Car aujourd’hui, c’est Kôshien, le tournoi estival de baseball qui réunit les équipes de 56 lycées venant de tout le pays – au moins une équipe par préfecture – et qui se battent pendant presque trois semaines pour décrocher le titre le plus désiré dans la vie d’un joueur de baseball au Japon. Pour la 100ème fois cette année.
Se jouant à élimination directe, la finale sera vue par six millions de téléspectateurs. Elle garantira à ses vainqueurs le plus beau souvenir sportif de leur vie. Même les joueurs qui deviendront ensuite professionnels – une faible minorité, même dans l’équipe championne – avoueront plus ou moins à demi-mot que les joies de leur carrière pro ne remplaceront jamais le frisson du tournoi.
La réputation du Kôshien tient largement plus à son histoire et au parfum de légende qui l’entoure qu’à son niveau réel. Le tournoi n’est même pas l’antichambre du monde professionnel puisque peu de joueurs font directement le grand saut, passant d’abord par un championnat universitaire dont la popularité est bien plus faible… alors que son niveau est paradoxalement plus élevé. L’histoire sportive japonaise regorge presque chaque année d’anecdotes liées au Kôshien qui ont structuré le mythe du baseball comme aucun autre sport collectif dans le pays.
Les équipes de baseball scolaires imposent à leurs membres une discipline de fer. Cheveux ras obligatoires, entraînement tous les jours de l’année pour les établissements les plus ambitieux, interdiction parfois d’avoir une petite amie, interdiction absolue de fumer sous peine de suspension, autant de contraintes qui font du baseball lycéen non pas un loisir, mais un sacerdoce, ce qui peut parfois détourner certains jeunes de ce sport, mais nourrit aussi son intérêt auprès du grand public. Le coach Makoto Kosaka (qui n’a jamais participé au tournoi) expliquait ainsi en 2014 dans une tribune au Japan Times : « Ces garçons [qui participent au Kôshien, NDLR] représentent les meilleures qualités que l’on peut trouver dans les sports japonais : une éthique basée sur l’auto-discipline, le travail d’équipe, la résilience – des qualités appréciées non seulement dans le sport mais dans la vie. » Le public japonais se passionne donc pour ces équipes constituées de joueurs amateurs essayant d’exister dans des formations réunissant jusqu’à 100 joueurs mais où seulement 18 participeront au tournoi si l’équipe est qualifiée. Et dont certains membres, comme le lanceur, souvent le poste le plus important, sont prêts à repousser les limites de la douleur.

Douleur, sacrifice et légende

Alors que la plupart des ligues de jeunes, notamment aux États-Unis, limitent le nombre de lancers que peut effectuer un « pitcher » pour ménager son organisme, rien de tel au Kôshien. Et les plus belles histoires du tournoi s’écrivent parfois lorsque des coachs poussent leurs meilleurs joueurs à dépasser les limites, ce que ces derniers exécutent sans broncher. Lors d’une édition restée mémorable en 2006, le pitcher Yûki Saito a effectué pas moins de 948 lancers pour mener son équipe, Waseda Jitsugyô (Tokyo), à la victoire finale, le dernier match ayant dû être rejoué deux fois pour cause de résultat nul. Côté pile, le jeune joueur de 18 ans a déchaîné les passions et est rentré pour toujours dans la légende du baseball japonais. Côté face, sa carrière professionnelle, toujours en cours, est insignifiante. Celui qui est âgé aujourd’hui de 30 ans souffre de blessures chroniques au bras, dont les observateurs soupçonnent qu’elles remontent à l’époque de cet exploit insensé pour un adolescent. Mais la star lycéenne devenu un joueur adulte presque anonyme l’a déjà affirmé à la presse: « Aucun regret. »
Quant au plus grand joueur japonais de l’Histoire, Sadaharu Oh, sa renommée était déjà faite avant son entrée dans le monde professionnel. En 1957 (lors du tournoi de printemps), il jouera quatre matchs consécutifs lançant la balle encore et encore, malgré des cloques sanglantes sur la main. Il gardera secret ses douleurs et refusera de prendre du repos, le seul remède qui l’aurait soulagé. Ces histoires, dont certaines peuvent être considérées à la limite de la maltraitance, ont pourtant fait la renommée du tournoi. Le public japonais se prend de passion, voire de compassion, pour ces jeunes gens qui incarnent le sacrifice de la jeunesse au service de leur rêve. Les joueurs des équipes battues n’hésitent d’ailleurs pas, en guise d’adieu, à ramasser un peu de terre du sol du champ de jeu pour l’emporter avec eux, comme le seul trophée qu’ils auront pu ramener du tournoi.
Le Kôshien peut enfin compter, pour nourrir sa popularité, sur la quantité considérable de films, de séries télévisées mais surtout de mangas à destination de lecteurs de l’âge des joueurs. L’intrigue se déroule dans une équipe de baseball de lycée tentant d’accéder au saint des saints, une participation au tournoi. S’ajoute, le plus souvent, une rivalité interne dans l’équipe pour obtenir l’une des précieuses places, ou bien une histoire de cœur impossible (ou cachée) à cause de la rigidité des règles de vie. Aucun niveau de jeu ne peut se vanter au Japon de bénéficier du même degré d’attention. Le baseball professionnel, lui, est l’objet de bien moins d’intérêt de la part de la production culturelle. Quant au baseball universitaire, pourtant suite de la carrière de la plupart des joueurs de lycée, il y est quasiment inexistant.
Pour de nombreux joueurs, le Kôshien représentera surtout le seul moment de lumière avant le retour à l’anonymat. Lors de la draft du championnat professionnel en 2017, 47 lycéens (pas forcément issus d’équipes du Kôshien d’ailleurs) ont été choisis pour rejoindre la grande ligue ou ses équipes réserves. Une goutte d’eau considérant le millier de joueurs participant au tournoi. Et les autres ? La plupart poursuivront à l’université leur parcours avant de finir dans une équipe d’entreprise d’un niveau correct ou, le plus souvent, de disparaître purement et simplement de l’univers sportif. Leur participation au Kôshien, elle, restera indélébile.
Par Damien Durand
A propos de l'auteur
Damien Durand
Journaliste, Damien Durand travaille principalement sur des questions économiques, sociales et politiques au Japon et dans le reste de l'Asie de l'Est. Après avoir été correspondant en France pour le quotidien japonais Mainichi Shimbun, il a collaboré depuis pour Le Figaro, Slate, Atlantico, Valeurs Actuelles et France-Soir. Il a également réalisé "A l'ombre du Soleil Levant", un documentaire sur les sans domicile fixe au Japon. Il a reçu le prix Robert Guillain Reporter au Japon en 2015. Pour le suivre sur Twitter : @DDurand17