Société
Analyse

Au Japon, le sumo redevient populaire, mais reste fragile

Depuis 2017, les salles de sumo se remplissent à nouveau mais le sport traditionnel emblématique du Japon n'est pas encore à l'abri des scandales. (Source : Japan Times)
Depuis 2017, les salles de sumo se remplissent à nouveau mais le sport traditionnel emblématique du Japon n'est pas encore à l'abri des scandales. (Source : Japan Times)
2017, année du rebond. Après dix ans de dérive, le sumo fait de nouveau recette au Japon. Le sport emblématique de l’archipel – au moins au plan symbolique – revient en force côté popularité. Des gradins pleins tous les jours lors des six tournois annuels du championnat, de nouveaux lutteurs charismatiques, et même des têtes un peu moins grisonnantes au premier rang. Une résurrection par rapport à la « décennie perdue », qui a réellement failli voir ce sport, au pire disparaître, au mieux être réduit comme d’autres pans de la culture japonaise au statut de « patrimoine mondial », intéressant seulement les puristes ou les touristes en mal d’authenticité.
Le sumo a connu, comme l’économie japonaise, un boom lors des années 1970 et 1980. Relativement discret dans la période d’après-guerre avant de profiter de l’expansion de la télévision, il tenait encore le devant de la scène dans les années 1990. Avant de s’effondrer au tournant du millénaire dans une chute qui paraissait sans fin. En cause : des critères purement sportifs certes, mais aussi des scandales qui ont ravagé ce sport. La discipline enfin a été minée par son image qui faisait sa popularité : au départ exigeant et séduisant pour les sportifs désireux de faire carrière, le monde du sumo est devenu cruel et pourvoyeur d’oppression et de mépris pour les jeunes lutteurs.

Contexte

Au sommet dans les années 1980 et 1990, le sumo a ensuite lentement décliné avant de voir sa popularité s’effondrer à la fin des années 2000. Porteur de traditions shintoïstes et d’une exigence « morale », il a essuyé plusieurs scandales allant de l’embarrassant (des matchs truqués) au tragique (un jeune lutteur battu à mort par son entraîneur et ses équipiers). La désaffection du public a été brutale et de moins en moins de jeunes Japonais se sont présentés à la porte des écuries pour devenir lutteur professionnel. Conséquence : le niveau a rapidement baissé et des étrangers sont venus rafler les titres. Malgré leur supériorité évidente, ils n’ont jamais suscité l’attachement des Japonais, déçus de voir que leur sport leur échappait petit à petit. Mais les années 2016 et 2017 ont marqué un retour en grâce presque inattendu pour le sumo. Des lutteurs japonais victorieux, plus jeunes, plus charismatiques, ont fait revenir le public, retrouvant brusquement de l’intérêt pour son sport emblématique. Mais l’équilibre est très fragile : le sumo reste miné par des affaires embarrassantes touchant même les champions. La puissante fédération nationale essaie de prévenir coûte que coûte une rechute qui pourrait cette fois-ci être le dérapage de trop.

Oppression

Pour les puristes, le déclin a commencé en 2003 lorsque le yokozuna (le plus haut grade dans ce sport) Takanohana décide de raccrocher. Plus aucun Japonais n’obtiendra le grade de yokozuna, les champions les plus visibles dans les médias, et têtes d’affiche lors des tournois, jusqu’en 2017. Entre-temps, neuf dixièmes des tournois seront gagnés par des lutteurs principalement venus de Mongolie. Les étrangers ne sont pourtant qu’une cinquantaine à oeuvrer dans le sumo professionnel sur environ 600 lutteurs. Ils vont pourtant tout rafler, ne laissant aux Japonais que les miettes. Problème de ces lutteurs : ils sont perçus, malgré leurs qualités, comme « ne comprenant pas le sumo ». Les combats durant quelques secondes sont précédés de longues minutes de présentation et de rituel, et la vie d’un sumo est est ponctuée d’obligations diverses en lien avec le shintô, une religion qu’aucun étranger ne pratique.
Passée les premières années d’acceptation – des étrangers avaient déjà gagné jusque-là des tournois sporadiquement, et un Américain était même devenu yokozuna – l’omniprésence des étrangers a fini par peser sur un sport qui a perdu son charme pour les puristes. Mais ces derniers vont continuer à fréquenter malgré tout les tournois. C’est plutôt du côté de la jeunesse que les rangs dépeuplés du Kokugikan (la grande salle de Tokyo) vont se compter. Et c’est aussi du côté de la jeunesse que le sumo va craindre le pire, faute de combattants.
Pour un jeune lutteur, rentrer dans la carrière de rikishi, qui peut commencer dès 15 ou 16 ans pour les plus précoces, revient à rejoindre une « écurie ». Là, il vivra dans un vase clos, où son quotidien sera rythmé d’entrainements, de participation à la vie collective au milieu des autres lutteurs, et de dévouement servile pour les stars de son écurie. Il ne touchera qu’une modeste allocation. En contrepartie de cette vie collective et spartiate, ses dépenses seront prises en charge et c’est son écurie qui pourvoira à son logement, sa nourriture et ses frais. Hors de question aussi pour un jeune homme de vivre seul ou d’envisager de se mettre en couple, tant que ses résultats sportifs ne lui permettent pas d’accéder aux deux premières divisions du sumo (qui compte six échelons), synonymes de salaire confortable et de reconnaissance. Un horizon sportif que 90% des aspirants n’atteindront jamais.
Auparavant, ces difficultés passaient pour les contraintes indispensables à un succès – et une prise en charge – accessible aux jeunes des milieux modestes. Aujourd’hui, elles font figure de repoussoir comparées aux carrières dans le baseball ou le football. Là, nul besoin de se voir contraint à un mode de vie strict et à des années de combats anonymes pour arriver à un statut où tout peut disparaître à la moindre mauvaise série. Et nulle obligation non plus d’entamer une transformation physique visant à essayer d’atteindre la barre des 150 kilos.
Conséquence de ce repoussoir aux yeux de la jeunesse : le sumo professionnel a connu une pénurie de jeunes candidats. Ceux qui, chaque année, voulaient se lancer dans l’aventure n’étaient plus qu’une poignée à se présenter aux journées de sélection des écuries. Certains bifurquant même vers le sumo après un premier échec dans un autre sport, généralement un art martial comme le judo. Le sumo était devenu une carrière possible pour les combattants étrangers et un sport « par défaut » pour certains Japonais.

Derrière les portes, la violence

Autre série noire pour le sumo : les scandales. Les dérapages ne sont pas l’apanage du sumo – en réalité ce sport est peut-être même le moins concerné, tant les lutteurs sont triés par une formation dure éliminant les plus « instables ». Mais la discipline souffre d’autant plus du moindre écart qu’elle aime à se voir comme plus « morale » que les autres sports. Si le sumo a souvent entretenu des liaisons dangereuses avec le monde du crime organisé (un oeil averti pouvait repérer certains « profils » dans les premiers rangs), la « décennie perdue » a vu son lot d’affaires embarrassantes entacher le sport.
En 2011, après des années de rumeurs et d’enquêtes journalistiques, les autorités policières et le gouvernement japonais (et non pas la fédération de sumo) annoncent avoir des preuves d’un scandale de match truqués entre lutteurs. Un tournoi est annulé et pas moins de 23 combattants sont forcés de mettre fin à leur carrière. L’enquête laisse entendre qu’il ne s’agissait là que de la partie émergée de l’iceberg d’un scandale bien plus grand encore. L’affaire des matchs truqués est alors le coup de grâce d’un sport qui se remet à peine de deux autres polémiques. En 2008, trois lutteurs russes (dont deux frères) ont été renvoyés pour consommation ou détention de cannabis. Mais c’est en 2007 qu’un autre scandale particulièrement grave a frappé ce sport : un jeune lutteur débutant de 17 ans a été battu à mort à coups de bouteilles par le maître de son écurie qui voulait le punir pour un motif futile. Ce fait divers a levé le voile inhérent au sumo : même les plus grands champions témoignent les uns après les autres sur ce qu’ils ont vécu. Hakuhô, sans doute le plus grand champion de ce sport et toujours en activité, révèle avoir subi des séances de tabassage de 45 minutes à ses débuts. Tochinoshin, le vainqueur du tournoi de janvier dernier, confie avoir été battu à coups de club de golf pour s’être montré dans la rue sans être habillé « à la japonaise » (alors qu’il est géorgien). Autant de témoignages qui sapent la bonne image dont la discipline s’enorgueillit. Et un véritable repoussoir pour les jeunes athlètes : ils voient alors dans le sumo la poursuite à travers le sport professionnel des rigidités hiérarchiques dont ils se sont déjà, à grande peine, affranchis en quittant les années lycée.
Cependant, la victoire du lutteur japonais Kotoshôgiku dans un tournoi en 2016 puis la promotion de Kisenosato ont changé la donne – même si l’équilibre reste précaire. Les salles de sumo sont de nouveau remplies par une foule avide de voir les nouveaux lutteurs nippons enfin ébranler l’hégémonie des combattants mongols. Et un nouveau public franchit même les salles du dôhyô : les jeunes femmes. Les médias japonais se plaisent en effet à mettre en avant les sujo, des demoiselles intéressées par le sumo et qui relaient sur les réseaux sociaux, en général Instagram, leur intérêt pour les lutteurs. Anecdotique ? Sans doute pour l’observateur, mais pas pour les dirigeants de la fédération qui voyaient les travées des salles de combat se dégarnir. En 2017, les six tournois se sont déroulés à guichets fermés, une première depuis 1995.
Mais au sommet de la fédération, la tension reste présente. Les dirigeants du sport traditionnel du Japon ne veulent pas passer à côté de l’exceptionnel alignement des planètes en train de se jouer. Or ils se retrouvent éclaboussés par le dernier scandale en date : le brusque retrait fin 2017 de Harumafuji, un Yokozuna accusé d’avoir battu dans un bar à coups de télécommande de karaoké (!) un autre lutteur qui lui aurait manqué de respect en téléphonant bruyamment à côté de lui. Le combattant ainsi frappé a eu le crâne fracturé et a dû se tenir éloigné plusieurs mois de la compétition, signe de la violence inouïe des coups qu’il a reçus. Début 2018, c’est même un cas de harcèlement sexuel, cette fois-ci dans le monde des arbitres, qui a été révélé, là encore avec un abus de position dominante de la part d’un « ancien » sur un « aspirant ». La fédération a donc décidé, pour répondre aux voyants d’alerte qui se rallument, de lancer une grande enquête sur 900 combattants et anciens lutteurs pour faire la lumière sur les violences de ce sport. Une opération « transparence » délicate : on ignore encore quand les résultats seront connus. Les instances dirigeantes joue ici un coup de poker : elles espèrent dénoncer elles-mêmes les scandales pour mieux montrer qu’ils appartiennent au passé. Ce faisant, elles pourraient rouvrir la boîte de Pandore dans un sport qui jouit d’un amour renouvelé, mais décidément bien fragile.
Par Damien Durand
A propos de l'auteur
Damien Durand
Journaliste indépendant, Damien Durand travaille principalement sur des questions économiques, sociales et politiques au Japon et dans le reste de l'Asie de l'Est. Après avoir été correspondant en France pour le quotidien japonais Mainichi Shimbun, il collabore notamment pour Le Figaro, Slate, Atlantico ou Valeurs Actuelles. Il a également réalisé "A l'ombre du Soleil Levant", un documentaire sur les sans domicile fixe au Japon. Il a reçu le prix Robert Guillain Reporter au Japon en 2015.