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Gaz russe : "Force de Sibérie", au cœur des luttes d'influence entre Chine et Europe

Long de plus de 3 000 kilomètres, le gazoduc "Force de Sibérie" relie désormais plusieurs gisements gaziers russes de Yakoutie (République de Sakha) au nord-est de la Chine. (Source : Russia Beyond)
Long de plus de 3 000 kilomètres, le gazoduc "Force de Sibérie" relie désormais plusieurs gisements gaziers russes de Yakoutie (République de Sakha) au nord-est de la Chine. (Source : Russia Beyond)
Le 8 juin dernier, la société Gazprom a annoncé la finalisation de plusieurs tronçons censés composer le gazoduc « Force de Sibérie », également surnommé « Route orientale ». Ce pipeline long de plus de 3 000 kilomètres relie désormais plusieurs gisements gaziers russes de Yakoutie (République de Sakha) au nord-est de la Chine. Ce projet est né à la suite de l’accord historique signé entre Gazprom et la CNPC (la China National Petroleum Corporation) en 2014. Ce contrat, qualifié « d’accord du siècle », s’élève à 400 milliards de dollars sur 30 ans, pour la fourniture chaque année de 38 milliards de mètres cubes de gaz russe à la Chine. Le rapprochement sino-russe doit beaucoup au contexte politique difficile entre Moscou et les Européens ces dix dernières années. En effet, avant 2010 la Russie était un fournisseur d’hydrocarbure mineur pour la Chine. Aujourd’hui, elle est en passe de devenir le plus important d’entre eux.

L’origine du partenariat sino-russe

Le rapprochement s’est amorcé dans les années 2000 avant de s’accélérer au début des années 2010. Il part d’un constat géopolitique simple. Une alliance est nécessaire entre Russes et Chinois pour contrer l’adversaire américain en Europe et au Moyen-Orient (pour la Russie) et en Asie (pour la Chine). Une alliance de circonstance devenue un partenariat stratégique, à l’image du rapprochement sino-américain pendant la guerre froide pour lutter contre l’influence soviétique. Si les cartes ont été redistribuées depuis 1991, les stratégies restent les mêmes. Dans ce jeu, les questions énergétiques sont au centre de l’attention.
L’année de la signature du contrat entre Gazprom et la CNPC n’a rien d’un hasard. En effet, l’accord signé en 2014 a fait suite au basculement géopolitique de l’Ukraine vers l’Europe, de l’annexion de la Crimée par la Russie et des premières sanctions occidentales contre Moscou. Alors que les relations avec les Européens étaient en grand danger à cette période, la Russie annonçait dans la foulée la signature de ce « contrat du siècle » avec la Chine. Le message fut sans ambiguïté.

Un partenariat énergétique gagnant/gagnant ?

Le partenariat énergétique sino-russe tient de l’évidence. La Russie est le premier pays exportateur de pétrole et de gaz quand la Chine est le premier importateur de pétrole et le quatrième importateur de gaz. Depuis 2016, les Russes ont dépassé les Saoudiens pour devenir le premier fournisseur de pétrole brut des Chinois. Cette année-là, les livraisons ont augmenté de près d’un quart par rapport à 2015. Cela dit, les relations « pétrolières » entre les deux pays ne sont pas nouvelles : entre 2010 et 2016 déjà, la Russie avait livré à la Chine plus de 100 millions de tonnes d’or noir.
Volonté géopolitique et besoins économiques ont motivé la Russie à se lier à Pékin. Pour Moscou, les ventes de gaz et de pétrole à la Chine reviennent à limiter sa trop grande dépendance aux financements européens, au risque de déplacer cette dépendance vers la Chine. Mais plutôt que d’utiliser ce terme, mieux vaut évoquer l’interdépendance en matière d’énergie. En effet, si le fournisseur est dépendant des financements de son client, le client est également dépendant de son fournisseur. Nous le constatons avec les États européens, obligés de limiter leurs sanctions vis-à-vis de la Russie à cause de cette position de dépendance au gaz russe. Finalement, la diversification de clientèle bénéficie à la Russie qui dépendra encore des Européens et des Chinois, mais pas exclusivement d’une seule de ces deux parties. La situation avantage également la Chine, qui auparavant dépendait bien plus du pétrole d’Arabie Saoudite, allié géopolitique des États-Unis. En misant sur la Russie, les Chinois se dégage d’un possible moyen de pression venu de Washington.

L’énergie n’échappe pas à la rivalité en Asie centrale

Pour ce qui est du gaz, la relation commerciale sino-russe n’a pas le même passif. En effet, avant 2016, l’importation de gaz russe est anecdotique. À partir de 2019, « Force de Sibérie » est censé faire de Moscou l’un des deux premiers fournisseurs de Pékin. Cependant, la Russie doit composer avec la concurrence du partenariat entre la Chine et le Turkménistan, aujourd’hui son premier fournisseur de gaz. Achgabat fait de l’ombre à la relation sino-russe dans ce domaine et rappelle que si Pékin et Moscou se sont rapprochés pour contrer l’influence américaine, une autre compétition qui se joue entre les deux États. En jeu, rien de moins que l’influence politico-économique en Asie centrale.
Si la Russie avait un avantage historique et culturel certain, la Chine a rattrapé son retard avec des capacités économiques que Moscou ne peut concurrencer. Le projet des « Nouvelle route de la soie » permet, par exemple, à Pékin d’investir massivement dans cette région et de supplanter peu à peu la domination russe. Cette lutte d’influence rappelle celle en cours en Europe de l’Est entre Russes et Occidentaux, à la différence près que celle-ci se déroule en coulisse et non en Une des médias.

D’une lutte d’influence à l’autre

Dans son édition du 21 juin, Le Figaro publiait un entretien avec la secrétaire perpétuel de l’Académie française Hélène Carrère d’Encausse. L’historienne appelait l’Europe et la France à ne pas laisser « la Russie choisir l’Asie ». Si le pays de Vladimir Poutine est géographiquement et historiquement tourné vers l’Europe, il a déjà montré dans son passé récent sa capacité à modifier son orientation stratégique pour des besoins politiques. Cependant, et malgré les messages envoyés par Moscou, la Russie ne s’est pas retirée de l’Europe, loin de là. La preuve avec le projet de gazoduc Nord Stream 2, objet de discorde entre Européens et Américains, et qui sera lancé prochainement. Si la fin de la guerre froide laissait présager une intégration russe dans le monde occidental, Moscou s’est finalement rebellé et joue aujourd’hui sa propre partition.
*V.Milov, « Les nouvelles alliances énergétiques russes : mythes et réalités », in Russie.Nei.Visions, n°86, juillet 2015.
Les États européens et asiatiques auraient chacun intérêt à attirer la Russie dans leur environnement économique. Mais l’intérêt russe reste le même : jouer sur les deux tableaux. D’ailleurs dans les prochaines décennies, il ne serait pas étonnant de voir émerger une lutte d’influence venue des deux continents pour attirer la Russie*. Dans cette perspective, alors que les Européens sont aujourd’hui stupéfaits du retour de la puissance russe, les États asiatiques semblent bien plus enclins à accepter cette réalité, conscients des forces et faiblesses de la Russie. Sur cette question et comme dans d’autres domaines, la Chine a déjà marqué de nombreux points.
A propos de l'auteur
Fabien Herbert
Fabien Herbert est journaliste et analyste spécialisé en relations internationales. Il s'intéresse d'abord au monde russophone et au Moyen-Orient, puis se passionne pour les questions asiatiques après avoir vécu plusieurs mois en Corée du Sud.