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Cambodge : enrayer le cercle vicieux de la pauvreté dès la crèche

L'ONG Planète Enfants & Education va ouvrir au Cambodge des crèches pilotes dans des usines textiles. (Source : BICE)
L'ONG Planète Enfants & Développement va ouvrir au Cambodge des crèches pilotes dans des usines textiles. (Source : BICE)
En France, Emmanuel Macron a lancé une concertation avec les associations pour lutter contre la pauvreté. Celle des enfants notamment, dont un sur cinq vit dans une famille pauvre. Dans le reste du monde, c’est un enfant sur 2 qui est touché. Pourtant, favoriser leur développement dès les premières années est un investissement rentable car il permet de réduire la pauvreté de façon significative et d’enrayer le cycle de sa reproduction.
Aujourd’hui, Asialyst laisse la parole à Stéphanie Selle, co-directrice de l’ONG Planète Enfants & Développement (PE&D). Selon elle, les avancées des neurosciences confirment le rôle crucial de la petite enfance dans les pays les plus pauvres. Son association poursuit depuis 30 années un travail d’inclusion et de développement auprès des jeunes enfants (0 à 6 ans) les plus démunis. Présente en Asie (Vietnam et Népal), l’ONG se développe tout particulièrement au Cambodge. Dans ce pays, elle est sur le point d’annoncer l’ouverture de crèches pilotes au sein d’usines textiles dans les mois qui viennent. L’initiative, conduite en partenariat avec le gouvernement cambodgien, s’appuie sur l’apport des neurosciences expérimenté dans ses projets en Afrique (Burkina Faso) et la conviction que l’intégration des enfants dans une crèche représente un levier d’action à long terme pour enrayer le cercle vicieux de reproduction de la pauvreté.

0 à 6 ans, période-clé du développement

Les neurosciences cognitives ont bouleversé notre approche du développement de la cognition qui se réfère à des habiletés telles que la perception sensorielle, la motricité, le langage, la mémoire, le raisonnement et même les émotions. Bien que le cerveau humain se développe, mûrisse et se modifie tout au long de la vie, les neurosciences ont mis en lumière une période-clé du développement de l’individu : la petite enfance (de 0 à 6 ans).
Leurs dernières avancées confortent l’expérience pragmatique de PE&D quant aux enjeux fondamentaux que représentent l’environnement et les expériences pendant les premières années de la vie. Des activités qui donnent à un enfant confiance en lui renforcent ses circuits neuronaux et favorisent son apprentissage. A l’inverse, un enfant maltraité, mal nourri et non stimulé ne développe pas ces capacités. De nombreuses études mettent en avant des impacts très concrets des mauvais ou bons traitements dans l’enfance sur la suite du parcours d’un individu. Engle et ses collègues (2007) montrent par exemple que des enfants préscolarisés au Népal, en Birmanie, en Colombie et en Argentine ont des meilleurs résultats en primaire (fréquentation de l’école en hausse, moins d’abandons, meilleure performance,etc). L’effet est encore plus fort pour les enfants les plus vulnérables : l’accès à des services de petite enfance leur permet de combler leur écart de développement cognitif, comme le montre une étude réalisée en 1978 par McKay et collègues à Cali, en Colombie. Ici, les disparités de développement cognitif entre les enfants de 4 ans issus de classe moyenne et de milieux plus défavorisés, ont été réduites d’environ 60% après 4 sessions d’éducation de 9 mois, avant l’école primaire.

Des crèches dans les usines au Cambodge

Nombre d’enfants cambodgiens sont en situation précaire. L’industrialisation rapide a entraîné l’entrée massive des femmes dans le travail et bouleversé la vie des familles. Les ouvrières des usines de textile, supportant de rudes conditions de vie (horaires longs, temps de trajet important et faible salaire) n’ont pas accès aux rares crèches existantes, privées et bien trop chères. Souvent les jeunes mères sont contraintes de démissionner pour s’occuper de leurs enfants, ce qui accroit leur précarité. Autrement, elles doivent les laisser à la garde de personnes qui n’assument pas bien ces responsabilités, et c’est alors leur niveau de stress qui s’accroit. Sans compter l’impact d’un manque d’éducation sur leurs enfants.

Pour PE&D, les crèches dans les usines ont pour objectif de garantir aux tout petits un environnement protecteur dans lequel ils pourront s’éveiller et recevoir des soins de santé et de nutrition adaptés. Situées sur le lieu de travail et faciles d’accès, elles permettront aux mères de conserver leur autonomie financière et de vivre leur parentalité plus sereinement. Ce seront également des lieux d’apprentissage pour les mères ouvrières qui, au travers de sessions d’aide à la parentalité, pourront apprendre à faire du foyer un lieu d’épanouissement pour leurs enfants. D’ici peu, six usines pilotes vont ouvrir une crèche pour les enfants des femmes ouvrières dans la région de Kampong Speu où se trouvent nombre d’usines textiles.

*Grantham-McGregor, S., Cheung, Y.B., Cueto, S., Glewwe, P., Richter, L., Strupp, B., International Child Development Steering G2 Group (2007) : « Developmental potential in the first 5 years for children in developing countries », in The Lancet, 369, pp 60-70.
Dans ses premières années, un enfant se développe dans tous les domaines – capacités sensorielles, compétences linguistiques, fonctions cognitives plus complexes. Comme ces compétences se construisent les unes sur les autres, la perturbation d’un des stades de développement peut donc avoir des conséquences à terme sur la capacité générale de fonctionnement du cerveau*. Chaque type d’aptitude se développe pendant une certaine durée durant la petite enfance, appelée période sensible ou fenêtre d’apprentissage. Dans cet intervalle de temps, le cerveau est beaucoup plus apte à intégrer les stimuli externes qui permettront l’acquisition d’une compétence. Par la suite, il sera plus difficile pour l’enfant de l’intégrer, voire impossible.

Un investissement rentable

*Heckman, J. (2008) : « Skill Formation and the Economics of Investing in Disadvantaged Children », in Science, juin 2006.
L’expérience de l’association en Afrique et en Asie démontre que le préscolaire joue un rôle-clé dans la prévention de la pauvreté. En permettant à des enfants défavorisés d’être mieux nourris, mieux soignés mais surtout stimulés, les crèches et les maternelles leur assurent un meilleur départ dans la vie en favorisant leur développement et leur réussite scolaire ultérieure. Échappant à la pauvreté, ils seront source de développement pour leur pays plutôt que de représenter un coût. D’après le Centre sur le Développement de l’Enfant de l’Université de Harvard, un euro investi dans un programme de développement des jeunes enfants défavorisés engendre un revenu de 4 à 9 euros*. C’est l’investissement le plus rentable qui soit !
D’après James Heckman, prix Nobel d’Économie en 2000, investir dans la petite enfance non seulement « réduit les déficits » mais aussi « renforce l’économie » d’un pays. Cet expert en économie du développement a croisé les travaux des neuroscientifiques avec une analyse économique et psychologique. Il a constaté que des habiletés cruciales dans la trajectoire sociale d’un individu se développent pendant la petite enfance. Selon Heckman, des politiques éducatives à cette période de la vie mettent l’enfant dans différentes situations d’apprentissage qui favorisent le développement d’habilités futures indispensables à l’autonomie. Notamment, le soin apporté à l’enfant pendant la petite enfance détermine en grande partie ses capacités futures à s’insérer socialement et à obtenir un diplôme qualifiant et donc à être autonome financièrement.
*Heckman, J. (2008), « Skill Formation and the Economics of Investing in Disadvantaged Children », in Science, juin 2006.
En outre, note James Heckman, investir dans les politiques d’éducation de la petite enfance s’avère « rentable » pour un pays. En effet, le coût des politiques éducatives mises en place semble être moindre que le coût des politiques d’assistance sociale aux personnes en situation de précarité (investissement a posteriori dans leur education ou leur formation professionnelle, par exemple). Les dépenses pour la petite enfance figurent parmi celles qui ont le meilleur « retour sur investissement »* : les enfants qui ont accès aux infrastructures adaptées dès l’enfance développent différentes habilités et facettes de leur personnalité qui leur permettent de mieux s’insérer sur le marché du travail, produire de la richesse, payer des impôts, consommer des biens et des services, c’est-à-dire créer de l’activité économique. Cette activité taxée par l’Etat lui permet d’améliorer ses recettes, de faire fonctionner les services publics, d’investir à nouveau. Non seulement juste socialement, l’investissement dans la petite enfance est rationnel et rentable.

L’OCDE en renfort

L’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) a elle aussi mis en lumière le fait que les personnes les moins qualifies sont celles qui voient leurs perspectives de trouver un emploi se dégrader. Ce qui a un impact doublement négatif sur l’économie puisqu’il faut investir dans l’aide sociale à ces personnes et que la masse des travailleurs actifs diminue.
*OCDE (2017), Starting Strong, Key OECD Indicators on Early Childhood Education and Care.
L’investissement dans la petite enfance et la création de services de qualité, souligne l’OCDE dans plusieurs publications, favorisent la réussite scolaire à des étapes ultérieures de la vie. Les comparaisons internationales telles que l’enquête PISA montrent que les enfants qui ont bénéficié des services à la petite enfance ont des meilleurs résultats au test et donc une meilleure probabilité d’obtenir une haute qualification. Autre point soulevé par l’OCDE : organiser la garde et l’éveil des jeunes enfants a des effets très positifs sur l’employabilité des mères, facteur-clé pour l’activité économique*.
Enfin, note l’OCDE, l’investissement public dans la petite enfance permet de lutter contre les inégalités d’accès aux structures d’accueil. Comme le révèle la comparaison internationale, les pays qui l’ont peu développée sont ceux aux plus fortes inégalités d’accès en fonction du profil socio-économique. Ces inégalités se répercutent sur le futur de l’enfant, qui aura plus de difficultés à l’école, à developer sa confiance en lui, à obtenir un diplôme et en bout de chaîne, à être autonome.

À propos de Planète Enfants & Développement

Au Cambodge, où tout était à construire au départ des Khmers rouges, Planète Enfants & Développement, première ONG française à s’implanter durablement après la guerre civile, a mis en place plus de 150 écoles préscolaires. Depuis 1989, PE&D a contribué à la prise de conscience des autorités cambodgiennes en ce qui concerne les besoins et les enjeux d’un soutien à la petite enfance. PE&D a soutenu pendant 7 ans les efforts du ministère cambodgien de l’Éducation pour developer l’éducation préscolaire formelle. Le programme d’éducation préscolaire qui existe aujourd’hui a été développé dans le cadre de cette collaboration. Parallèlement, à partir de 1993, PE&D s’est intéressé au développement de l’éducation préscolaire non-formelle, avec la mise en place de plus de 150 écoles gérées par les communautés, et depuis la loi de décentralisation, soutenues par les communes. Aujourd’hui, le modèle développé a été repris par l’UNICEF et intégré dans la stratégie du gouvernement, et plus de 2 000 écoles maternelles communautaires ont vu le jour. Pour assurer un enseignement de qualité, PE&D a conçu une formation pour les monitrices des écoles communautaires, reconnue pour sa qualité et reprise en partie par le ministère de l’Éducation.

Depuis 2017, sur la demande du gouvernement cambodgien qui souhaite développer des directives pour les entreprises, PE&D expérimente des crèches dans les usines textiles. Tout est à concevoir : la formation des assistants maternelles, les équipements nécessaires, les critères de qualité ou le guide de gestion. Six usines pilotes vont ouvrir une crèche pour les enfants des femmes ouvrières. People and Baby notamment apporte son appui technique et financier.
Après avoir conçu des formations et des outils pédagogiques, PE&D professionnalise un Centre de Ressources Petite Enfance, qui, transformé en entreprise sociale et solidaire, commercialisera ses productions pour financer son pole d’innovation en pédagogie.

Au Burkina Faso, l’action de PE&D a permis en quatre ans d’atteindre un taux de préscolarisation de 34%, soit 30% de plus que la moyenne nationale. Entre 2011 et 2015, PE&D a mis en place 12 CEEP (Centre d’Éveil et d’Éducation préscolaire), rétrocédés à la commune de Ouagadougou, qui se sont ajoutés aux 95 CEEP publics existant dans le pays. Le modèle développé par PE&D – CEEP public géré par la communauté – est reproductible et les écoles créées sont autonomes.

PE&D s’investit à présent sur la qualité de la pédagogie avec le centre de formation des éducateurs jeunes enfants de l’Etat, avec entre autres, la création de jeux et jouets pédagogiques 100% made in Burkina et commercialisés à faible coût par une ESS.

A propos de l'auteur
Stéphanie Selle
Directrice générale en charge du développement des ressources, de la communication et du plaidoyer (DDCP) de Planète Enfants & Développement, Stéphanie Selle est passionnée par les rapports Nord-Sud. Son parcours mixte en entreprise à des postes de marketing puis dans le monde associatif lui a permis de servir des causes humanitaires au Vietnam, au Sénégal (2000, 2001 et 2002) et en Guinée où elle fut chef de mission pour une association d’aide d’urgencede 2002 à 2004. Avant de reprendre la direction de l’association Planète Enfants en 2008, elle en a été le chef de mission à Katmandou à partir de 2005. Diplômée de Sciences Po Paris (1989), elle a toujours été une grande voyageuse (Argentine, Chili, Pérou, Bolivie…).