Economie
Expert - Chine, l'empire numérique

La fintech en Chine : de l'inclusion financière au contrôle social

Le PDG du groupe Alibaba, Jack Ma. (Source : Yicai Global)
Le PDG du groupe Alibaba, Jack Ma. (Source : Yicai Global)
Fort d’un marché de 730 millions d’internautes, la Chine s’impose comme le centre névralgique de la finance numérique, ou « fintech ». Les géants des nouvelles technologies plongent leurs racines au plus profond des pratiques quotidiennes de la société de consommation chinoise. Baidu, Alibaba et Tencent ont su développer des écosystèmes complets combinant services d’usage quotidien et offre financière. Le succès est d’autant plus fort que la classe moyenne chinoise a été délaissée par un système bancaire principalement tourné vers le financement de l’appareil industriel. Mais cet essor de la fintech a également sa part d’ombre. Elle participe du contrôle accru des comportements sociaux.

Déséquilibre structurel de l’offre bancaire

Le succès de la fintech chinoise réside dans la conjonction d’une société avide de nouvelles technologies, d’un système bancaire sous-développé et d’un environnement réglementaire souple. Résiliente au « big bang » de la crise financière de 2008, la Chine compte aujourd’hui parmi les plus grandes banques du monde. Mais sous la tutelle du gouvernement, le système bancaire s’est principalement structuré autour du financement des entreprises publiques et des collectivités locales. Près des deux tiers des prêts leur sont destinés. Les petites entreprises et la classe moyenne ont au contraire à subir un rationnement du crédit et une faible rémunération des dépôts.
*McKinsey, 2016.
Les géants du numérique ont naturellement comblé le vide en répondant à l’ensemble des besoins, financiers et non financier. Il faut dire que le potentiel de croissance est immense : la classe moyenne chinoise est la plus importante au monde. D’ici à 2020, elle devrait compter plus de 400 millions d’actifs disposant d’un revenu annuel d’au moins 10 000 dollars*.

Les paiements mobiles comme cheval de Troie

Le smartphone est devenu le compagnon de tous les instants du consommateur chinois. Il sert à socialiser, s’informer, commander un repas, prendre un taxi, payer en magasin ou encore faire des transferts d’argent à un autre utilisateur… Scanner un QR code au moyen de son téléphone pour payer ses achats est désormais la norme. L’argent liquide et les cartes bancaires sont presque devenus un anachronisme. Le cash ne devrait plus représenter que 30% (en valeur) des transactions d’ici 2020, contre près de 60% en 2010.
Alipay, le portefeuille électronique d’Alibaba compte aujourd’hui 450 millions d’utilisateurs. Pas moins de 175 millions de paiements sont traités quotidiennement, dont 60% effectués depuis un smartphone. Alipay contrôle désormais 55% des transactions en ligne contre 39% pour Tenpay, adossé au réseau social WeChat.
Ant Financial, la filiale financière d’Alibaba (qui opère Alipay) a réalisé en 2016 une méga levée de fonds de 4,5 milliards de dollars. Elle devrait entrer en bourse cette année pour une valorisation estimée entre 80 et 100 milliards de dollars. De quoi la propulser en tête des plus fortes capitalisations boursières devant de grandes banques comme BNP Paribas ou Goldman Sachs.
Au-delà des solutions de paiement, les géants du numérique chinois couvrent l’ensemble des services bancaires. Ant Financial s’est diversifié et propose une solution de gestion de patrimoine (Yu’e Bao), une banque en ligne (MYbank), une plateforme de micro-crédit (Ant Micro Loan), un service de notation crédit (Zhima Credit) et un système de stockage informatique à distance pour les institutions financières (Ant Financial Cloud). Yu’e Bao est désormais le plus grand fond monétaire au monde, gérant plus de 250 milliards de dollars d’actifs. Avec un taux d’intérêt annuel proche de 4%, ce placement siphonne les dépôts bancaires traditionnels à la rémunération quasi-nulle.
Non loin de la galaxie Ant Financial gravitent d’autres étoiles. Spécialiste du micro-crédit, Qudian a levé 11,67 milliards de dollars lors de son introduction à la bourse de New York en 2017. S’appuyant sur l’infrastructure d’Ant Financial, cette plateforme permet aux étudiants et aux jeunes salariés d’acheter à crédit smartphones, ordinateurs et autres matériels électroniques.
L’assureur en ligne Zhong An connaît également une croissance exceptionnelle. Depuis sa création en 2013, il a distribué plus de 8,2 milliards de polices à 543 millions d’assurés. Son chiffre d’affaires est réalisé autour de produits niches intégrés dans les parcours d’achats en ligne. Zhong An propose plus de 300 micro-assurances comme, par exemple, des assurances retard d’avion, des garanties couvrant la casse des smartphones ou le remboursement de frais de livraison en cas de retour de produits achetés en ligne. Créé à l’initiative d’Alibaba, Tencent et Ping An, cet assureur est désormais valorisé à 11 milliards de dollars.
La plateforme Lufax est quant à elle spécialisée dans les prêts entre particuliers (« peer to peser » ou P2P). Filiale de l’assureur Ping An, elle compte plus de 32 millions d’utilisateurs. Ce secteur est certainement l’un des plus spéculatifs. De nombreuses plateformes de P2P ont récemment fait faillite en Chine, certaines frauduleusement comme Ezubao. Ayant atteint une taille critique, la fintech chinoise commence d’ailleurs à présenter un risque systémique. Ce secteur fait désormais l’objet d’une plus grande attention de la part du régulateur.

La fintech comme modalité de contrôle social

*Bruce Schneier, 2012.
Grâce au croisement des données personnelles et des données financières, les géants chinois du numérique sont désormais des « faiseurs de marché ». Profitant d’effets de réseau massifs, ils exercent leur souveraineté fonctionnelle sur des champs toujours plus larges de la société de consommation. Baidu, Tencent ou Alibaba investissent tous les secteurs, depuis la finance jusqu’à la santé, en passant par les solutions de mobilité urbaine. Cette domination fonctionnelle constitue une forme de « féodalisme »*.
Ce féodalisme numérique n’est pas antinomique du modèle dirigiste de l’appareil étatique chinois. La régulation et l’optimisation des échanges de marché (catallaxie) est progressivement laissée aux acteurs du numérique. En retour, l’océan de données ainsi généré permet à la sphère publique d’encadrer les dynamiques sociales et politiques.
*Nicholas Loubere, 2016.
L’essor de la fintech fait partie intégrante du projet gouvernemental de construire l’infrastructure financière d’une société de consommation prospère. Mais c’est également un élément-clé d’un projet plus vaste de surveillance des citoyens grâce au Big Data*. La finance est un « fait social total » qui est tout sauf neutre. Les comportements d’achats véhiculent des logiques culturelles et politiques fortes. Le profilage des flux monétaires permet donc une surveillance sociale renforcée. L’État chinois envisage ainsi de développer un système de « crédits sociaux » évaluant la fiabilité des individus. Prévu pour 2020, cet algorithme de notation citoyenne s’appuie sur l’analyse des comportements numériques. L’accès aux services publics sera conditionné à cette note. Le développement du système a été confié à des entreprises privées, dont le géant Alibaba. Quant au réseau social Wechat, il pourrait à terme faire office de carte d’identité dématérialisée. L’exemple chinois démontre donc que poussée à l’extrême, la fintech peut potentiellement réduire la souveraineté individuelle.
A propos de l'auteur
Bertrand Hartemann
Directeur marketing basé à Pékin, spécialiste du management de l’innovation, Bertrand Hartemann se passionne pour les nouveaux modèles économiques induits par la disruption numérique. Diplômé de la Sorbonne et du CNAM en droit, finances et économie, il a plus de dix ans d’expérience professionnelle partagée entre la France et la Chine.