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Expert - Tribune

Le Dialogue Raisina ou la réponse de l’Inde aux défis mondiaux

Le Premier ministre Narendra Modi au 3ème Dialogue Raisina a Delhi le 17 janvier 2018.
Le Premier ministre Narendra Modi au 3ème Dialogue Raisina a Delhi le 17 janvier 2018. (Source : Hindustan Times)
L’Inde a longtemps été considérée, à juste titre, comme une puissance réticente sur la scène mondiale. Mais cette réalité appartient désormais au passé. En organisant à Delhi du 17 au 19 janvier le Dialogue Raisina, un dialogue multilatéral majeur quelques jours avant Davos, pour la troisième année consécutive, l’Inde a envoyé des signaux clairs quant à sa volonté de jouer un rôle essentiel dans la gestion des changements systémiques et des défis qui affectent l’ordre du monde. Ce n’est pas un hasard si Delhi a lancé ce dialogue juste après l’accession au pouvoir de Narendra Modi, l’un de ses objectifs étant précisément d’améliorer la visibilité internationale de son pays.
Mais de quoi s’agit-il au juste ? Co-organisé par le ministère indien des Affaires étrangères et la Fondation ORF (Observer Research Foundation), le Dialogue est un forum multilatéral consacré aux questions internationales et globales. Dans son discours d’ouverture, Madame Sushama Swaraj, ministre indienne des Affaires étrangères, a rappelé que ce dialogue constituait une sorte de conclave et de plateforme interactive afin de débattre de tous les sujets qui auront un impact sur les relations internationales et l’ordre du monde. Son premier objectif est donc d’aider les décideurs et analystes à apprécier les complexités d’un monde en mutation. Et ceci, afin de préparer, au travers d’initiatives appropriées, un avenir commun. Une place de choix est réservée aux jeunes générations à travers le « Programme des Jeunes Raisina », façon concrète de rappeler aux participants que le Dialogue Raisina (DR) n’est pas une fabrique à paroles mais bien un laboratoire où s’élabore un avenir qui les concerne au premier chef.
La troisième édition du DR a donc rassemblé à Delhi près de 500 participants de 86 pays autour d’une cinquantaine de sujets sélectionnés. Pour donner encore plus de visibilité à l’événement, deux chefs de gouvernement ont ouvert la conférence : le Premier ministre indien Narendra Modi et son homologue israélien Benjamin Netanyahou, qui effectuait une visite officielle de six jours en Inde. Cette année, le thème général du dialogue était « Managing disruptive transitions: ideas, institutions and idioms ». Il n’est pas besoin de souligner à quel point ce thème était opportun : des transformations structurelles sont en cours dans des domaines aussi variés que l’économie et la finance, l’environnement, les nouvelles technologies et la société; or les enjeux qui y sont associés méritent d’être mis en perspective pour les rendre compatibles avec l’avenir de l’humanité.
Si de telles conférences sont légion, ce qui fait la spécificité du Dialogue Raisina, c’est tout d’abord le choix des intervenants, du président Karzai venu évoquer l’avenir de l’Afghanistan aux quatre Amiraux des nations de la Quad (Australie, Etats-Unis, Inde et Japon), réunis pour débattre de l’avenir de la zone Indo-Pacifique. En plus de celle des intervenants, il convient de souligner la qualité des présidents de séance (pour près de la moitié des femmes), très impliqués dans leur rôle, ce qui a sûrement contribué à la bonne tenue de l’ensemble des débats. Deuxième spécificité, la diversité des thématiques abordées. Même s’ils reflétaient un léger tropisme asiatique (Afghanistan, Golfe du Bengale, Indo-Pacifique…), dans leur ensemble, les sujets traités – des partenariats technologiques au rôle des femmes dans les questions de sécurité, en passant par le « siècle de l’Asie » et la crise de la démocratie -, étaient variés et pertinents pour comprendre la marche actuelle du monde. Dernier point, l’atmosphère informelle et détendue a incontestablement facilité les débats et les échanges.
Derrière cette opération de diplomatie publique bien huilée, quels enseignements peut-on tirer de ces deux jours de discussion ? Tout d’abord, avec cette initiative, l’Inde cherche à se positionner sur le marché international des idées, et avec un certain succès. Grâce à ce dialogue, la diplomatie publique indienne a changé de dimension. Plus concrètement, il permet au ministère indien des Affaires étrangères de faire connaître ses positions et ses perceptions, et d’introduire ou tester de nouvelles idées. Tel a par exemple été le cas avec le concept d’Indo-Pacifique, de connectivité régionale ou encore à propos des crypto-monnaies. Le Dialogue Raisina est donc à la fois une caisse de résonance et un terrain d’essais.
Deuxième enseignement : en Inde, l’heure est aujourd’hui à l’optimisme. Le pays a confiance dans son avenir et dans sa capacité à faire face aux nombreux défis à venir. Comme l’indique un récent rapport publié par le cabinet Deloitte en septembre derner, le pays s’inscrit dans une dynamique positive et est en voie d’émerger comme une superpuissance économique grâce notamment à la jeunesse de sa population, alors que la Chine et les autres tigres asiatiques voient leur population vieillir. De la même manière, le rapport intermédiaire sur la situation économique de l’Inde publié par l’OCDE conclut que le taux de croissance de l’économie indienne devrait dépasser celui de la Chine dans l’année à venir. L’administration Modi compte sur le mariage entre de solides valeurs et traditions d’une part et une capacité d’innovation et un environnement favorable aux affaires d’autre part pour lui permettre d’affronter une période de turbulences sans précédent.
Pour ce que les Indiens estiment être des puissances en déclin et des institutions anachroniques, l’optimisme assumé – et néanmoins dénué d’arrogance tant les défis sont nombreux – de Delhi est à la fois édifiant et déstabilisant. Les défenseurs de l’Union européenne (qui compte au nombre des puissances jugées en déclin) ont toutefois fait valoir que les bases sur lesquelles repose le projet européen, à savoir l’interdépendance et la coopération, pouvaient aider à formuler des réponses aux défis mondiaux.
Troisièmement, l’Inde veut jouer le rôle de pilier dans la zone Indo-Pacifique. Elle met avant tout l’accent sur son voisinage immédiat, cherchant à promouvoir la connectivité régionale à travers divers partenariats comme le projet de coopération trilatéral avec l’Iran et l’Afghanistan autour du port de Chabahar. La diversité de ses partenariats illustre la volonté du pays d’afficher une approche inclusive dans un monde connecté.
Quatrièmement, en reconnaissant que l’ordre mondial existant est dépassé, l’Inde ne veut pas manquer l’occasion d’apporter sa contribution. C’est pourquoi elle milite pour son intégration dans des instances de gouvernance mondiale telles que le Conseil de Sécurité des Nations Unies ou le Groupe des fournisseurs nucléaires.
Enfin, le dialogue Raisina se veut être est un lieu d’échange d’idées, permettant à l’Inde de faire valoir son importance mais aussi sa singularité. A ce propos, une idée reprise systématiquement pendant le dialogue est que l’Inde est une puissance bienveillante, c’est-à-dire une puissance favorable à la liberté d’expression, au dialogue et à la négociation, et capable de comprendre l’importance des interdépendances mondiales et des enjeux qui en découlent. En se positionnant comme une puissance centrée sur la paix, Delhi cherche à marquer sa différence par rapport à d’autres puissances jugées plus perturbatrices. Bien qu’elle ne soit pas explicitement nommée, la Chine est clairement visée.
L’Inde est en train de prendre la place qui lui revient sur la scène internationale, ce qui est une bonne chose compte tenu de la taille et de l’importance du pays. Reste toutefois à voir si Delhi sera en mesure de déployer les moyens à la hauteur de ses ambitions. Passer de la parole aux actes n’est pas toujours chose facile.
Par Sophie Boisseau du Rocher et Françoise Nicolas
A propos de l'auteur
Sophie Boisseau du Rocher
Chercheure associée au Centre Asie de l'IFRI (Institut Français des Relations Internationales), Sophie Boisseau du Rocher est docteur en sciences politiques. Elle travaille sur les questions politiques et géostratégiques en Asie du Sud-Est. Après s’être intéressée à l’ASEAN et la construction régionale, elle poursuit ses travaux sur les relations Chine / Asie du Sud-Est (ASEAN) et leur impact sur les équilibres globaux. Sophie Boisseau du Rocher publie dans de nombreuses revues - françaises et étrangères -. Ses ouvrages portent sur « le Cambodge, la survie d’un peuple » (Belin, Paris, 2011), « L’Asie du Sud-Est prise au piège » (Perrin, Paris, 2009) et « L’ASEAN et la construction régionale en Asie du Sud-Est » (L’Harmattan, Paris, 1997). Elle a dirigé l’édition de l’Annuaire de l’Asie orientale à La Documentation française (2006 – 2012).
Françoise Nicolas
Économiste, Françoise Nicolas est chercheure à l'IFRI (Institut Français des Relations Internationales), où elle dirige le Centre Asie. Ses domaines d'expertise sont le développement des économies émergentes d'Asie orientale, l'intégration économique régionale de l'Asie orientale, l'investissement direct et la croissance, et les implications de la mondialisation pour les institutions internationales de coopération économique.