Culture
Analyse

Kirghizistan : Manas, l'Iliade de la steppe

Le drapeau du Kirghizistan flotte devant la statue de Manas, place Ala-Too, à Bichkek. (Crédit : ESCUDERO PATRICK / HEMIS.FR / HEMIS, via AFP)
Le drapeau du Kirghizistan flotte devant la statue de Manas, place Ala-Too, à Bichkek. (Crédit : ESCUDERO PATRICK / HEMIS.FR / HEMIS, via AFP)
Impossible d’aller au Kirghizistan sans entendre le nom de Manas. De l’aéroport Manas à l’université Manas, en passant par la place Ala-too au centre de Bichkek où une majestueuse statue de Manas en cavalier a remplacé Lénine. Mais qui est cette figure emblématique kirghize inconnue de la culture occidentale ? Selon les mots de l’ethnographe kazakh Chokan Valikhanov en 1856, « Manas est une encyclopédie, une collection de contes, d’histoires, de légendes, de savoirs géographiques, religieux et intellectuels […] Manas est la création du peuple dans son ensemble, un fruit qui a muri au cours des ans ; c’est une épopée populaire, une sorte d’Iliade de la steppe ».

Contexte

À un âge avancé, Jaqyp et sa femme Chyyyrdy, restés longtemps sans enfant, ont finalement un fils qui reçoit le nom de Manas lors d’un festin donné en son honneur. Les sages lui prédisent un avenir exceptionnel et Manas accomplit ces prophéties : entouré de ses quarante compagnons, il unit les quarante tribus kirghizes et parvient à vaincre l’ennemi chinois. Empoisonné deux fois et ramené à la vie, il finit par mourir de la main de son ennemi juré Qongurbay, mais laisse un héritier : son vaillant fils, Semetey.

Entre histoire et légende

Le fier cavalier de la place Ala-too est le héros d’une épopée folklorique kirghize transmise par voie orale depuis des générations. Le kirghize en tant que langue écrite n’existe que depuis 1924, la culture nomade ayant favorisé le développement d’une tradition orale faite de poèmes et de chansons épiques. Manas serait la plus importante des épopées kirghizes et circulerait oralement depuis plus de mille ans. Les historiens lient certains personnages de l’épopée à la période qui suit la défaite des Ouïghours en 840 de notre ère. À cette époque, les Kirghizes dominaient l’Asie centrale, et ce jusqu’à l’arrivée des troupes de Genghis Khan au XIIème siècle.
Cependant, la première référence connue au héros Manas date du XVème siècle. Elle apparaît dans un manuscrit persan connu sous le nom de Majmu’ at-tawarikh, et il faudra attendre la deuxième moitié du XIXème siècle pour que soit écrite pour la première fois une partie de l’épopée. Mais son origine reste à ce jour inconnue. Ni son auteur, ni sa date de composition ne peuvent être affirmés avec certitude.
L’épopée connue sous le nom de Manas est en fait un cycle d’épopées retraçant la vie du héros kirghize, mais aussi de sa descendance sur plusieurs générations. L’histoire regorge d’une multitude d’enseignements sur les modes de vie nomades, les traditions et croyances ancestrales kirghizes. Prières à la nature ou épisodes mettant en scène Manas buvant le sang de ses ennemis pour absorber leur puissance, le récit revêt un caractère mythique. La trilogie principale est composée de l’histoire de Manas, de son fils Semetey et de son petit-fils Seytek. Certaines versions descendent jusqu’à la huitième génération.

L’art de la récitation au cœur des traditions kirghizes

Les transcriptions de récitation de l’épopée commencèrent au XIXème siècle et connurent un succès particulier dans les années 1920 avec la promotion des langues et cultures des nationalités par le gouvernement soviétique. Plus de cent versions différentes ont été enregistrées depuis. La plus longue, celle de Sayaqbay Qaralaev, rassemble plus d’un demi-million de vers, soit vingt fois plus que l’Iliade et l’Odyssée combinées. La version la plus connue reste sans doute celle de Jusup Mamay, originaire du Xinjiang, qui retrace l’histoire de huit générations de la famille du héros. L’épopée de Manas est en effet présente non seulement au Kirghizistan, mais aussi dans cette province du Nord-Ouest chinois où vit encore une importante minorité kirghize.
Compte tenu de l’ampleur et de la complexité du poème, seuls de rares artistes appelés manaschys sont capables de le réciter. De nombreuses légendes et croyances entourent l’apprentissage de l’épopée par les manaschys. Ils relatent souvent avoir vu les personnages leur apparaître en songe pour leur demander de chanter l’histoire de Manas. Sa représentation est à mi-chemin entre la récitation poétique et le chant. L’épopée est entièrement en vers de huit ou neuf syllabes chargés de musicalité par de multiples rimes en début, milieu et fin de vers, que les manaschys connaissent par cœur ou déclament selon l’art de l’improvisation.
Malgré cet appel spirituel, devenir manaschy nécessite un long apprentissage. Pendant plusieurs années l’apprenti accompagne son maître et assimile certains épisodes de l’épopée en l’écoutant. Ce ne serait qu’à partir de quarante ans que les manaschys seraient autorisés à se représenter. Seuls les plus talentueux pourront se voir octroyer le titre de maîtres manaschys, capables de réciter plusieurs jours durant et de créer de nouvelles variantes par une maîtrise parfaite de l’improvisation. Si l’histoire et les différents épisodes se retrouvent d’une version à l’autre, chacun des maîtres y ajoute sa touche personnelle, son style poétique et ses variations. Dépositaires du folklore et des traditions kirghizes par leur savoir encyclopédique, ils connaissent généralement d’autres chansons ou épopées et sont capables de réciter le « sanjyra », l’arbre généalogique de différentes tribus. Parmi les derniers grand maîtres manaschys, Jusup Mamay avait atteint une telle renommée, qu’on lui prêtait des dons de guérisseur et de voyant proches de ceux des shamans.
Le manaschy Sayakbay Karalaev figure sur les billets kirghizes de 500 soms. (Crédit : domaine public)
Le manaschy Sayakbay Karalaev figure sur les billets kirghizes de 500 soms. (Crédit : domaine public)

Du héros légendaire au symbole d’identité nationale

En août 1995, Jusup Mamay est reçu par Askar Akaïev, président du Kirghizistan, qui lui remet une médaille pour sa contribution à la promotion de la culture kirghize. Le pays célèbre alors le millénaire de l’épopée de Manas, anniversaire intitulé sobrement « Manas – 1000 ». L’UNESCO avait elle-même déclaré 1995 année de la célébration de Manas. Son directeur et de nombreuses délégations étrangères étaient venus assister aux festivités dans la plaine de Talas, d’où serait originaire le héros. Cet anniversaire avait d’abord été prévu sous l’Union soviétique en 1937, mais n’a cessé d’être repoussé. Le pouvoir accusait l’épopée d’être « bourgeoise-nationaliste » et croyait y distinguer des sentiments pan-turcs et pan-islamiques qui pouvaient menacer la culture supranationale commune soviétique.
Quatre ans après l’indépendance du Kirghizistan, l’épopée de Manas est alors érigée en trésor national, symbole de la puissance passée du pays. Les autorités craignent alors que l’islam, religion majoritaire au sein de la population, ne s’immisce dans la sphère politique – et lui préfèrent donc Manas comme guide spirituel de la nation. Le président Akaïev prévoit par décret que l’épopée soit enseignée dans toutes les écoles kirghizes. Les enfants apprennent les sept commandements de Manas : patriotisme, unité de la nation, coopération internationale, défense de l’état, humanisme, harmonie avec la nature et aspiration à la connaissance. L’épopée populaire semble élevée au rang d’idéologie nationale. En 2005, le président Akaïev est chassé du pouvoir par la révolution des Tulipes et avec lui l’obsession de Manas comme objet politique disparaît.

Un trésor culturel préservé

La Chine, comme l’Union soviétique, a longtemps regardé avec méfiance l’épopée de Manas chantée par la minorité kirghize du Xinjiang. De nombreux manuscrits issus de recherches faites dans les années 1950 auraient été brûlés pendant la Révolution culturelle. Des manaschys auraient même été condamnés aux travaux forcés. Depuis le début des années 2000 néanmoins, le pouvoir chinois semble avoir adopté une nouvelle stratégie d’inclusion de toutes les cultures et traditions des minorités, symbole de la « Chine multiethnique » – en apparence du moins. La République populaire de Chine a donc œuvré dès 2003 pour faire inscrire Manas au patrimoine culturel immatériel de l’humanité au titre de la communauté kirghize chinoise du Xinjiang. Manas entre ainsi en 2009 sur la liste du patrimoine immatériel chinois au grand regret de l’État kirghize qui devra attendre 2013 pour obtenir à son tour la reconnaissance internationale pour « Manas, Semetey, Seytek : trilogie épique kirghize ».
Aujourd’hui, malgré l’accroissement du taux d’alphabétisation au XXème siècle et la démocratisation de toutes sortes de divertissement par les innovations technologiques, les traditions orales perdurent au Kirghizistan. Bien sûr, l’histoire de l’épopée est moins familière aux populations jeunes et urbanisées qu’elle ne l’était au sein des tribus nomades. Manas a pourtant réussi à trouver sa place dans le Kirghizistan moderne à travers des versions en bandes dessinées, en prose pour adultes, en contes pour enfants, en vers simplifiés, en éditions universitaires ou encore en adaptation pour le cinéma ou l’opéra.
Par Eléa Jacob
A propos de l'auteur
Eléa Jacob
Diplômée de russe et de relations internationales, Eléa Jacob est spécialiste de l’espace post-soviétique. Ses fréquents déplacements en Russie, en Europe de l’Est et en Asie centrale ont forgé son intérêt pour l’impact de la question identitaire sur la formulation de la politique étrangère des États de l’ex-URSS.