Culture
Mythologies asiatiques contemporaines

Déconstruisons la Grande Muraille de Chine

Des travailleurs chinois, pour beaucoup des descendants des soldats aux ordres du Général Qi Jiguang sous les Ming (1368-1644), à pied d'oeuvre sur le tronçon de Banchangyu de la Grande Muraille, à Qinhuangdao, dans la province du Hebei au nord de la Chine, le 3 novembre 2017. (Crédits : SUN CHANGJIANG / IMAGINECHINA / via AFP)
Des travailleurs chinois, pour beaucoup des descendants des soldats aux ordres du Général Qi Jiguang sous les Ming (1368-1644), à pied d'oeuvre sur le tronçon de Banchangyu de la Grande Muraille, à Qinhuangdao, dans la province du Hebei au nord de la Chine, le 3 novembre 2017. (Crédits : SUN CHANGJIANG / IMAGINECHINA / via AFP)

Mythologies asiatiques contemporaines

« Le mythe est une parole. »
Roland Barthes, Mythologies

Asialyst revient sur les mythologies du continent asiatique. A travers chroniques, analyses ou commentaires d’images, nous irons à l’origine de ces idées reçues, leurs fonctions sociales et leurs utilités politiques.

Il fut un temps où les enfants apprenaient que la Grande Muraille de Chine était la seule construction humaine visible à l’œil nu depuis la Lune (ou la planète Mars). Bien que les yeux des Chinois d’antan fussent sans doute meilleurs que les nôtres, ne s’étant pas usés sur des écrans aveuglants, de simples calculs physiques auraient suffi à réfuter ce postulat. Les mythes entourant la Grande Muraille sont nombreux, en particulier l’idée-même d’une Grande Muraille, se déclinant par exemple aujourd’hui en grande muraille électronique pour le filtrage des contenus sur Internet (ou lorsqu’il s’agit du contrôle des capitaux).
Or la Grande Muraille en tant que telle n’existe pas. Il s’agit plutôt de l’agrégation de grandes murailles, de fortifications ou de murs construits depuis le VIIème siècle avant Jésus-Christ et résultant de choix politiques débattus au sein de nombreuses dynasties. Ni leur longueur cumulée (entre 8 000 et 21 000 km), ni les raisons de leur construction, ni leur efficacité ne font l’objet de consensus. Et partant, la question des limites du territoire de la Chine ne fut pas résolue il y a des lustres par l’établissement de fortifications septentrionales. Les dynasties les plus bâtisseuses de murailles dans le Nord furent les Qin (221-207 avant JC), les Han (202 avant JC-220 après JC), les Qi du Nord (550-574), les Sui (589-618) et les Ming (1369-1644). Avant le XVIème siècle, elles étaient de taille modeste et s’érodaient facilement.
En chinois moderne, le terme wan li chang cheng (萬里長城, mur de 10 000 li de long) véhicule la même idée que l’expression « Grande Muraille ». Mais il semble que son utilisation soit un phénomène moderne qui ait fait évoluer sa signification, comme pour de nombreux termes chinois. C’est l’image renvoyée par l’Occident qui fit de la Grande Muraille une merveille du monde (dans le Century Illustrated Magazine dans les années 1920 ou chez Robert Ripley) et qui a poussé les Chinois à l’adopter comme un symbole (Sun Yat-sen notamment), alors que la dynastie Qing disparaissait et que les symboles nationaux se voulaient unificateurs. Son image sert d’arrière-plan à certaines salles du Palais de l’Assemblée du Peuple (notamment les salles Hebei, Shanxi) et elle est incontournable pour toute visite d’Etat, les parties les plus fréquemment visitées aujourd’hui étant le fruit de la période Ming (modulo les rénovations).
En effet, la Chine construit des fortifications depuis le VIIème siècle avant JC, ces édifices étant une des composantes de la stratégie de gestion des relations avec les nomades. En effet, les nomades (Xiongnu, Mandchous ou Mongols) s’organisent pour profiter des richesses (agricoles, médicinales, techniques) des sociétés sédentaires voisines. D’autant que le développement d’un Etat organisé en Chine a créé une demande du côté des nomades en vue de l’exploiter, une « exploitation » qui pouvait aussi être gérée autrement que par la guerre. La Chine se doit alors de répondre aux besoins des nomades, ce qui n’a pas toujours été fait dans la durée. Ainsi, on retrouve à plusieurs reprises un comportement d’abord d’apaisement vis-à-vis des nomades, peu à peu remplacé par une attitude plus inflexible, menant souvent à l’hostilité : le choix stratégique se résumait alors, en fin de cycle, à la conquête ou à la défense et l’exclusion. Pour éviter les périls de la guerre offensive, la Chine a construit des murs ou des fortifications. Ce qui n’a fait qu’aggraver les risques en incitant des confédérations plus larges et plus puissantes à se former aux portes de l’Empire.
Il faut lire ou relire le livre érudit d’Arthur Waldron, The Great Wall of China: From History to Myth, publié en 1992 par la Cambridge University Press, et auquel ces quelques paragraphes sont grandement redevables. L’ouvrage examine la période des Ming et les débats autour de l’Ordos, territoire dans la boucle du fleuve Jaune que les Mongols avaient emménagé au XVème siècle et que la Chine n’a pu contrôler que depuis la dynastie Qing. Le débat sur la politique à adopter vis-à-vis des Mongols se concentre sur le commerce et le tribut, mettant face à face les fonctionnaires frontaliers, partisans des deux, et les officiels du palais et l’empereur qui s’y opposaient. Au XVème, et surtout au XVIème siècle, les Mongols s’étant renforcés et la Chine, incapable de les battre, ne souhaitant pas commercer avec eux, les Ming n’eurent d’autre solution que de construire des fortifications pour tenter de les exclure. Elles furent construites d’Ouest en Est, alors que les attaques des nomades se dirigeaient toujours plus vers l’Orient pour les éviter, les fortifications venant « combler » peu à peu le vide jusqu’à atteindre la mer. Les contemporains de la construction des fortifications défensives de la seconde moitié du XVIème siècle les nommaient « la frontière aux 9 garnisons » (九边镇 – jiubian zhen) en référence aux garnisons postées, le chiffre 9 étant probablement choisi pour des raisons cosmologiques. Le XVIème siècle a vu la construction des murailles Ming bien préservées à l’est de Pékin, avec la route stratégique allant de Manchourie en Corée : Weng Wanda, personnage influent sous l’empereur Jiajing (1507-1567), en fut un grand artisan. Mais il soutenait, en complément, la conduite de relations diplomatiques et commerciales avec les nomades – le commerce avec eux pouvant les diviser, les corrompre, conduire à des relations plus régulières pour les gérer.
La conquête de la Chine par les Mandchous leur a permis de contrôler les territoires de part et d’autre de la Grande Muraille, ne marquant plus une frontière politique et militaire, et n’ayant que peu de signification. La question sous-jacente de la délimitation du territoire de la Chine demeure encore à ce jour indéterminée. Aussi, les fortifications construites par les Ming étaient considérés par les chinois au début de l’époque des Qing comme l’équivalent de la ligne Maginot par les Français. Ceci n’est plus le cas aujourd’hui, la Grande Muraille étant devenu depuis le début du XXème siècle un symbole officieux de l’identité et de la fierté de la Chine.
Comme le dit si bien le western de John Ford, « L’homme qui a tué Liberty Vallance », quand la légende devient un fait, c’est la légende qu’on imprime. La légende d’une politique étrangère chinoise unique, culturelle, éternelle associée à l’image de la Grande Muraille est donc erronée. Celle-ci symbolisa longtemps les échecs du règne de Qin Shi Huang pour les lettrés et le souvenir du travail forcé et de la mort aux frontières du Nord dans les traditions populaires, avant d’être un sujet de contentieux entre architectes de la politique de voisinage de la Chine. Désormais, les vœux du Nouvel an de Xi Jinping se font, depuis des années, devant une représentation de la Grande Muraille.
Carte des différents tronçons de la Grande Muraille de Chine. (Source : China Mike)
Carte des différents tronçons de la Grande Muraille de Chine. (Source : China Mike)
A propos de l'auteur
Emmanuel Comolet
Emmanuel Comolet est conseiller spécial de l'économiste en chef et du directeur exécutif de la stratégie de l'Agence Française de Développement (AFD). Maître de conférences à Sciences Po, il a été consultant à l'OCDE et analyste des politiques publiques à l'ambassade de France à Washington.